Un homme pour le Roi
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Серия: Игры в любовь и смерть #1
- Год: 1999
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Un homme pour le Roi». Краткое содержание книги:
Ils devaient être les deux seules personnes immobiles dans une maison livrée au massacre : non seulement les Prussiens s'emparaient de tous les meubles et objets précieux mais encore, dans leur rage de partir sans avoir vaincu, arrachaient les boiseries, les tentures, démolissant ce qu'ils ne pouvaient emporter. D'où elle était, Laura aperçut la comtesse de Dampierre. Figée au milieu du vestibule, les enfants serrés contre elle, la pauvre femme regardait avec horreur ces diables hirsutes qui pillaient sa maison. Pour le moment, ils descendaient, sans trop de douceur, la précieuse tapisserie flamande qui avait suscité l'admiration de Batz. Sans se soucier de l'homme qui la gardait, Laura alla vers elle, bouleversée par ce visage sans larmes qui était celui d'un être à l'agonie. La comtesse tourna vers elle un regard vide :
- Ou'allons-nous devenir? Ces gens démolissent tout, emportent tout. Il ne nous restera même pas un brin d'herbe pour vivre. Et au village c'est la même chose. Entendez-vous ces cris, ce vacarme? Ils pillent, ils brisent pour le plaisir. Nous n'avons plus qu'à mourir, mes enfants et moi...
- Il y a une solution : Brunswick vient de me dire qu'il partait cette nuit et qu'il vous emmenait. Moi aussi d'ailleurs...
- Il nous emmène ? Mais pourquoi ?
- Il est conscient, je crois, que vous ne pouvez survivre ici. Alors il vous emmène. Vous devez avoir de la parentèle dans la région... ou plus loin?
- Non, et je n'ai pas envie d'émigrer. Peut-être, ajouta-t-elle en se ranimant un peu, pourrais-je aller à Longwy, ou à Verdun... Nous y avons des amis... Vous pourriez rester avec nous.
D'un geste de la tête, Laura désigna son mentor :
- On ne me laisse pas le choix. Je dois aller à Brunswick... à moins que je ne me noie dans les douves où l'eau ne manque pas ! Et encore, je ne suis pas certaine qu'on me laisserait faire.
Mme de Dampierre prit son bras et l'entraîna vers l'escalier :
- Patientez un peu et venez avec nous. Il me reste une voiture et j'espère qu'on me rendra des chevaux. Nous voyagerons ensemble et, en route, nous verrons ce que nous pourrons faire, chuchota-t-elle, visiblement réconfortée dès l'instant où il lui devenait possible de faire des plans. Je vais préparer un bagage pour moi et les enfants. Allez rassembler vos affaires et rejoignez-moi dans la cuisine. Gardez confiance, je vous en prie !
Ensemble, mais toujours suivies du garde de Laura, elles remontèrent chez elles. Laura vit que la porte de Josse était grande ouverte, s'assura qu'il n'était pas là et se hâta de rassembler les quelques vêtements et objets de toilette qu'elle avait emportés, boucla son sac, prit sa grande mante et redescendit en courant. La nuit tombait à présent et l'on allumait les chandelles pour que le château continue de briller dans la nuit tandis que les Prussiens l'évacueraient. Les bougies s'éteindraient d'elles-mêmes, à moins que l'une ne tombe et ne mette le feu à la vieille demeure...
Dans la cuisine, Laura aida Mme de Dampierre à piler des grains de blé au mortier afin d'en faire une bouillie dans laquelle on mettrait les quelques morceaux de lard qui restaient au fond du saloir.
Assis sagement auprès des bagages, les enfants attendaient : sur leur petite figure cette tension presque joyeuse que suscite l'approche d'un voyage. Émilienne, la dernière servante, avait disparu depuis la veille, retournée sans doute au village. Le garde, lui, attendait...
Soudain, la porte donnant sur l'extérieur s'ouvrit et apparut la copie conforme du soldat qui lui fit signe de le suivre. Le premier lâcha une protestation incompréhensible pour Laura, mais l'autre porta la main à ses lèvres cachées sous une épaisse moustache et fit à nouveau un geste impératif. Avec un soupir, le soldat suivit son camarade, disparut un instant dans la nuit et revint. Ou, plutôt, ce ne fut pas lui qui revint mais celui qui l'avait appelé : ils étaient tellement sales tous les deux qu'il était bien difficile de faire la différence! Celui-là eut un comportement étrange.
Au lieu d'aller s'asseoir à la place de son camarade, il prit le sac de Laura au milieu des autres, prit aussi son manteau et, saisissant la jeune femme par la main, il l'entraîna au-dehors sans lui laisser le temps de prononcer un mot.
Ne comprenant rien à ce qui lui arrivait et plutôt inquiète sur les intentions de cet homme, Laura voulut résister, protester ; il la tira plus fort et tout en déguerpissant lâcha :
- On court et le plus vite possible ! C'est moi, Pitou !
Laura eut beaucoup de mal à retenir un cri de joie mais se hâta d'obéir. Le terre-plein sur lequel était bâti le château qu'entouraient les douves fut vite franchi. C'était la partie qui regardait le village, un endroit désert, le pont de bois qui les reliait ayant été détruit par les Prussiens.
- Comment allons-nous passer? chuchota Laura.
- Venez toujours !
Le journaliste s'était mis à suivre le bord de l'eau. La nuit était sombre et, même avec l'accoutumance, il était difficile de s'y reconnaître. Enfin, il trouva ce qu'il cherchait : deux planches jetées au-dessus de l'eau noire.
- C'est moi qui les ai placées là tout à l'heure, dit-il. Vous pensez pouvoir passer sans tomber dans l'eau ?
- Il n'y a pas d'autre passage ? Alors, il va bien falloir y arriver. Ce n'est pas si large, après tout...
Elle avança un pied, sentit la planche trembler et pensa qu'elle n'y parviendrait pas de cette façon. Peut-être en plein jour et avec un balancier comme un funambule ? Respirant un bon coup, elle avala sa salive en tâchant d'y mêler son angoisse et, lentement, s'agenouilla, saisit le bois rugueux à deux mains sans se soucier des échardes et tenta d'avancer à quatre pattes, n'y arriva pas, gênée par sa longue jupe et les jupons de dessous.
- Retournez-vous! souffla-t-elle.
- Il fait noir comme dans un four...
Il obéit néanmoins. Elle ôta alors jupe et jupons dont elle fit un ballot et, vêtue de ses seuls pantalons de batiste sous le corsage de soie bleue dont elle noua derrière son dos le fichu de mousseline empesée, elle revint à ses planches que, cette fois, elle passa sans encombre. Par chance il ne pleuvait plus, mais il faisait toujours aussi froid et elle frissonna. De son côté, Pitou balança par-dessus la douve le sac de voyage, le manteau roulé en boule et le ballot de linge avec une précision qui lui faisait grand honneur. Après quoi, il franchit à son tour ce fragment de la Bionne et ôta les planches tandis que Laura se rhabillait...
- Où allons-nous? demanda-t-elle. Les Prussiens sont partout autour du château et dans le village...
- Aussi allons-nous rester là jusqu'à ce qu'ils s'en aillent, fit Pitou tranquillement. Je me suis fait un ami du maréchal-ferrant, Claude Bureau. Les Prussiens ont eu besoin de lui, alors ils se sont contentés de piller sa maison, mais après ils l'ont laissé tranquille. On va passer par-derrière pour aller chez lui. Quand je suis parti il était encore en train de reclouer des fers...
Le village en effet était plein de la rumeur d'une armée qui s'en va, mais le chemin que suivait Pitou était obscur et vide. Avant de s'enfoncer entre deux maisons, Laura se retourna : là-bas le château brillait toujours de tous ses feux et emplissait les échos de la campagne du fracas des dernières déprédations et des ordres brailles par des gosiers hargneux. La hâte qui poussait l'envahisseur vers la route du retour, là où il pourrait trouver à manger, était quasi palpable ; auparavant, il entendait faire payer au pays qui le voyait partir, autant dire vaincu, sa défaite et ses souffrances. Quelque part dans les communs, un incendie s'alluma...
- Mon Dieu! gémit Laura, ils vont mettre le feu. C'est ce que je craignais...
- Non. S'ils transformaient Hans en torche, les canons français le leur feraient payer cher en leur coupant la retraite qui doit, en principe, se passer sans heurts. On les laisse rentrer chez eux, c'est tout ! A présent, taisons-nous !