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Angélique et le complot des ombres

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Angélique et le complot des ombres
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– C'était un beaucoup trop bel objet pour une personne de ma condition.

– Vous ne vouliez jamais rien accepter, soupira-t-il ! ma très chère !

Il la regarda avec une tendresse éperdue. Spontanément, ils se prirent les mains, cherchant dans les yeux l'un de l'autre le reflet du passé.

– Je suis heureuse, sincèrement heureuse de vous revoir, affirma-t-elle. Allons, souriez-moi, cher monsieur de Bardagne, que je vous reconnaisse.

– Oui, ma belle servante.

Ils se sourirent. Puis ils eurent un élan et les lèvres de M. de Bardagne rencontrèrent celles d'Angélique et s'y appuyèrent avec ferveur. Ce fut un baiser plus amical que sensuel et Angélique y répondit avec affection. Ce baiser scellait des retrouvailles dont elle n'aurait pas cru qu'elles pourraient lui causer tant de plaisir.

Au cours des deux années qui venaient de s'écouler, elle avait parfaitement oublié M. de Bardagne. Mais le voir, ressuscitait la tonalité de leurs rapports anciens faits de galanterie, de marivaudages plus ou moins poussés qui ne manquaient pas d'agrément, dans cette atmosphère dramatique de La Rochelle, soumise à la persécution. Lui était lieutenant du Roi, gouverneur, l'homme le plus puissant de la cité, et elle, une malheureuse femme, tout à fait au bas de l'échelle et dont la tête était mise à prix de surplus. Mais cela, il l'ignorait. Elle avait attiré son attention. Il était fou d'elle. Il lui avait fait une cour insensée, ne pouvant admettre que cette pauvre servante ne fût pas éblouie par les hommages d'un gouverneur du Roi. Malgré sa haute position, il avait fini par jeter à ses pieds, son nom, ses titres, sa fortune, tant était immense et intolérable le désir qu'elle lui inspirait. Il prétendait que de la voir le jetait dans des transports lascifs jamais éprouvés auparavant pour d'autres créatures.

Et naturellement la froideur et les refus d'Angélique n'avaient fait que rendre plus incandescente cette passion.

Et voici que cela recommençait.

– Ah ! soupira-t-il en la tenant à bout de bras et en la contemplant, c'est donc bien vous ! Je reconnais votre beau visage, vos yeux bouleversants, le dessin de vos lèvres dont j'ai tant rêvé. Mais douterai-je de votre présence que m'en convaincrait la langueur qui m'envahit à votre vue, cette exaltante douceur, que vous êtes seule à faire naître en mon cœur et en même temps cette frénésie qui me rend esclave de votre présence. Pourtant je me croyais guéri. Mais vous n'avez pas changé.

– Oh ! Vous non plus, vous n'avez pas changé, monsieur de Bardagne ! Ce me semble !

– Mais quel est donc le secret de votre charme ensorcelant ? reprit-il. Au seul son de votre voix, mes ardeurs renaissent et je reconnais leur impérieuse servitude. Dois-je m'en plaindre ? Je ne sais. Un tel amour est un don, parfois déchirant, mais qu'on ne voudrait pas ne pas avoir connu, bien que déjà cela m'ait coûté fort cher. Venez donc vous asseoir près de moi, ma chère enfant. Il y a un banc à l'abri de cette cahute...

Ils prirent place. L'auvent du toit versait une ombre épaisse noire et devait les dérober aux regards, s'il y en avait eu pour les guetter dans les feuillages.

Un oiseau de nuit lançait son appel doux et feutré.

Nicolas de Bardagne entoura les épaules d'Angélique d'un bras caressant. Les plis de son manteau l'enveloppèrent d'une fine odeur de poudre. Il se parfumait au lilas avec goût. Son apprêt forçait l'admiration si l'on songeait aux inconforts du navire où il logeait et de la traversée qu'il venait d'endurer sur le Saint-Jean-Baptiste. Mais il était de ces héros mondains pour lesquels une présentation parfaite en tous lieux, en toutes circonstances, et surtout pour l'honneur des dames, relève d'un devoir presque sacré.

– Et pourtant je devrais vous haïr, reprit-il après un instant de silence, et comme continuant le fil de ses pensées, car vous vous êtes gaussée de moi, vile petite créature, vous m'avez menti d'une façon éhontée, vous m'avez ridiculisé, pire, vous m'avez trahi. Mais qu'y puis-je ? Vous me faites perdre la tête et, ce soir, je suis tout prêt à vous pardonner. Je vous sens proche, votre taille fine et robuste sous ma main... Est-ce possible ? Mais cette fois je parlerai, continua-t-il en s'exaltant, je ne craindrai plus les aveux, je vous ferai payer...

– Chut ! intervint-elle, ne criez pas si fort...

Elle regardait autour d'elle avec un peu d'inquiétude et soudain, comme réalisant où elle se trouvait, elle dit :

– Il faut que je m'en aille.

– Quoi ? Déjà ! Non ! C'est impossible, jamais... jamais plus je ne vous laisserai repartir. Dites-moi, êtes-vous toujours avec votre maître ?

– Mon maître ? s'étonna Angélique que le terme avait déjà surprise dans la lettre.

– Oui, ce commerçant, ce Berne obstiné et arrogant qui vous gardait jalousement en sa maison alors que moi, je ne pouvais vous approcher. Est-ce lui que vous avez suivi jusqu'en Canada ?

– En Canada ? s'exclama-t-elle. Un huguenot ? Qu'allez-vous chercher là ? Vous perdez l'esprit, monsieur le lieutenant du Roi. Qui croirait que vous étiez responsable des affaires de la Religion Prétendue Réformée ? Mais réfléchissez un peu ! Nous sommes en Nouvelle-France, Messire. C'est un pays ultra-catholique, où la police peut étendre son bras aussi bien qu'à La Rochelle. Ce n'est pas une contrée de refuge pour un huguenot notoire, fuyant les dragons du Roi.

– C'est vrai ! Où ai-je la tête ?... Vous me faites dire les pires insanités. Voyez où j'en suis, lorsque vous êtes là. Je ne peux m'occuper que de votre seule personne, tant est grande la joie qui m'habite. Et pourtant, je vous l'ai dit, je devrais vous repousser, vous fustiger, vous punir. Après ce que vous avez fait !

« Y a-t-il femme plus sournoise, plus perverse dans la qualité de ses inventions que vous, malheureuse petite hypocrite qui me débitiez les pires mensonges avec un regard d'ange ? Mais oui ! Maître Berne ! Parlons-en !... Un huguenot notoire, dites-vous... et vous l'aidiez– cette fois, vous me l'avouez, vous l'aidiez à s'enfuir... alors que vous me racontiez à moi que vous aviez été placée près de lui par des dames de la Compagnie du Saint-Sacrement pour le convertir avec sa famille, et pour racheter vos erreurs de trop belle pécheresse... Et moi, je vous croyais, je vous faisais confiance et je négligeais de me pencher sur le cas de ce sombre hérétique et d'y trouver mille raisons de l'envoyer en prison comme traître à sa patrie et à son souverain... Par indulgence pour vous, je manquais à tous les devoirs de ma charge, moi qui étais lieutenant du Roi, gouverneur de La Rochelle, et préposé aux Affaires religieuses, chargé d'apporter en moins de deux ans la conversion de la ville au Roi ! Ah ! Vous m'avez bien aidé ! Ah ! Là, là ! La belle ouvrage !

Frémissant d'indignation, il lui prit le menton pour l'obliger à le regarder en face.

– ... Osez... Osez me dire aujourd'hui en face que ce n'est pas vrai, que vous ne m'avez pas menti avec toute la roublardise d'un bonimenteur de foire qui promet d'arracher les dents sans douleur, que vous ne m'avez pas roulé dans la farine comme un collégien, que vous ne m'avez pas manœuvré, sans aucun souci de ma personne, pour aider ces misérables parpaillots à s'échapper ?

Il tremblait de colère et de mortification rétrospective, et Angélique qui comprenait son courroux et le savait – ô combien – justifié, préféra garder le silence.

Alors, il se calma. Tendu, il considérait dans cette ombre propice, la douce clarté que créait l'ovale de ce visage de femme levé vers lui. Il eut un profond soupir. La lâchant, il se rejeta en arrière.

– Que faire ? Je suis faible avec vous, gémit-il. Bien que je connaisse votre malice cent fois. Je vous ai maudite, vouée aux gémonies, mais cela ne calmait en rien ma douleur et pour peu que vous soyez un instant près de moi, je me retrouve ligoté, pardonnant lâchement, oubliant les opprobres... et tout le malheur que je vous dois, ma carrière brisée, mon crédit perdu, toute ma vie ravagée par votre faute...

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