Histoire du pied et autres fantaisies
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070136346
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Histoire du pied et autres fantaisies». Краткое содержание книги:
J'ai été, j'ai fait, j'ai possédé. Et un jour je ne serai plus rien. Pareil à ce wagon lancé à une vitesse inimaginable, incalculable, sans doute voisine de l'absolu, entre deux mondes, entre deux états. Et pas question qu'aucun d'entre nous retourne jamais à ses états, je veux dire à son passé, à ce qu'il, à ce qu'elle a aimé. Pour cela les visages sont figés, immobiles, parfois terreux, on dirait des masques de carton bouilli ou de vieux cuir, avec deux fentes par où bouge le regard, une étoile de vie accrochée au noir des prunelles. »
An-Nee m’attend dans le bureau de la Direction. Il me semble que je suis entré ici depuis des années, dans cette maison. Autrefois j’étais avec An-Nee, en haut de la colline, je lui parlais de Viram, je lui proposais de s’enfuir avec moi loin de cette ville, de s’envoler. Je n’ai rien oublié.
An-Nee me semble très jeune, presque une adolescente, très mince, ses cheveux bouclés coupés court, enveloppée dans son manteau informe d’écolière. « Tu portes des lunettes à présent ? » Elle a un petit sourire. Ces lunettes étroites à monture en plastique noir, c’était son idée pour avoir l’air plus sérieux quand elle va à un entretien pour un job.
Le Directeur général ne pérore pas, pour une fois. Il s’ennuie. Il manque de public. Je ne l’intéresse plus. Il signe, il tamponne les dossiers, presque sans regarder. Ce qu’il tamponne, ce qu’il signe, c’est ma liberté. J’éprouve pour lui une haine démesurée, j’en tremble. J’ai envie de me fâcher, d’un coup, là, dans ce bureau d’architecte, où tout est parfait. J’ai envie de lui lâcher tous mes « bang-bang », mes « clang-clank », mes « chlak ! », de crier l’Ombre sans visage et le Regard sans yeux, de crier le nom de l’enfant aux cheveux gris qui avait trouvé le bonheur et qu’il ne pourrait jamais capturer, qui ferait naître une lueur éblouissante qui le brûlerait comme un pleutre, lui et ses étudiantes, et tous les valets des Amazones et des Maîtres !
Il ne me regarde pas. Il signe, c’est tout ce qu’il sait faire.
Il parle avec An-Nee, il lui pose des questions oiseuses, des prétendues politesses — est-ce que tu veux vraiment le savoir ou tu demandes ça par habitude ?
Je baisse les yeux. Ça peut passer pour de la timidité, de l’humilité. Je m’en fous, la porte est au fond du couloir. Je marche dans l’allée de gravillons, le portail s’ouvre. An-Nee tient ma main dans la sienne, elle la serre très fort.
Nous sommes dehors. Nous sommes libres.
YO
Mon nom est Yo. J’ai quinze ans, c’est ce qu’on m’a dit. Quand les gens viennent au restaurant, ils me demandent : « Yo, quel âge as-tu ? » Je compte sur mes doigts, un deux trois, dix, quinze. Ça les fait rire, mais je m’en fous, parce que, après ça ils me donnent une pièce, ils me font choisir, et je prends toujours une pièce, une pièce jaune parce qu’elles sont plus belles, et je sais bien que si je prenais un billet ils ne me feraient plus choisir. J’habite le conteneur, au bord de la route, c’est là que je dors. Maman habite la maison du restaurant avec cet homme que je n’aime pas. Quand je parle de lui je ne dis jamais son nom, mais toujours : ce type, ou bien : le locataire. Je dis à Maman : « Pourquoi tu couches avec ce type-là ? » Maman ne répond pas, elle hausse les épaules, elle dit comme si je plaisantais : « Tut-tut. » C’est sa façon de me dire de me taire. Un jour je l’ai battue. Je lui ai dit : « Pourquoi tu fais dormir ce type dans ton lit ? » Et comme elle a dit « tut-tut » je l’ai battue à coups de poing et à coups de pied, et elle est tombée contre l’armoire et elle a saigné. L’homme est arrivé, il a dit : « Qu’est-ce qui s’est passé ? » J’étais accroupi par terre, je n’arrivais pas à respirer, à cause de ma colère, et parce que Maman saignait et que j’avais peur. L’homme m’a crié : « C’est toi qui lui as fait ça ? » Il a pris un bâton pour me battre, mais Maman l’en a empêché, elle criait son nom : « Pady, arrête ! » Ensuite l’homme a dit que je devais loger ailleurs, il a mis mon matelas dans le conteneur au bord de la route, là où nous gardons les marchandises pour le restaurant, les biscuits salés et les boîtes de tomate. Alors je suis allé habiter dans le conteneur. L’hiver il fait froid, et c’est plein de souris qui se promènent et des cafards. Mais j’ai pris le chat, c’est mon chat, c’est moi qui l’ai trouvé au bord de la route quand il était tout petit et qui lui ai donné à manger du pain trempé dans du lait. Quand il reste avec moi dans le conteneur, il n’y a pas de souris, ce n’est pas parce qu’il les chasse, mais elles ont peur de lui voilà tout. Mais je déteste cet homme, je n’ai pas peur de lui, je suis fort. J’ai travaillé sur le chantier de l’autoroute, là-bas les ouvriers me faisaient boire des bières et je cassais des pierres en les serrant contre moi, ou bien ils me lient avec une ceinture autour de la poitrine, et moi je peux casser la ceinture en gonflant mes muscles. Je travaille en été sur le chantier, la pelle mécanique jette les pierres dans la benne et moi je les mets en ordre pour que la benne ne se renverse pas. Mais mon vrai métier, c’est d’être masseur. Personne ne m’a montré comment faire. Depuis que je suis tout petit je m’entraîne avec Maman et avec mes tantes. À cette époque, Maman travaillait en ville, elle lavait par terre dans un bar et quand elle revenait à la maison elle se plaignait toujours : « Mon Dieu, j’ai mal partout, si je continue cette vie de chienne je vais tomber malade. » Alors je lui faisais de petits massages dans le dos, sur les bras, sur les jambes, je lui disais : « Maman, ne tombe pas malade ! » Je la massais très bien jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Mais maintenant je ne peux plus la masser à cause de cet homme, du locataire. Il m’empêche de venir dans le restaurant le soir quand Maman va se coucher. Quand je suis dans le restaurant, je reste dans un coin, je le regarde. Au début ça l’énervait, il disait à Maman : « Ton fils, on dirait un chien. » C’est vrai, je le regarde fixement. Je vois dans ses yeux de la haine. C’est dur et aigu, je sens mon cœur qui bat plus vite, j’ai de l’eau qui coule au milieu de mon dos jusque dans ma culotte. Quand j’étais petit je me souviens d’un homme méchant comme lui qui a voulu me battre, et j’ai eu si peur que j’ai pissé dans ma culotte. Cet homme-là est parti, ma mère l’a chassé de chez elle, et je voudrais bien qu’elle chasse le nouveau. Mais je n’ai plus peur maintenant, parce que je suis fort. Après qu’il a voulu me donner des coups avec son bâton, je suis allé dans sa chambre, j’ai pris son bâton et je l’ai cassé en trois morceaux, et il n’a plus repris de bâton. Maintenant qu’elle a le restaurant, Maman ne travaille plus à laver par terre, il y a quelqu’un qui vient faire ça chaque matin, c’est Mme Helie, elle vient avec sa fille Elaine. Maintenant Maman travaille au restaurant, elle cuisine les poulets avec des oignons et des frites. C’est moi qui tue les poulets. Voici comment je fais : j’ai un aspirateur, je branche l’aspirateur, je mets le bec du poulet dans le tuyau et l’aspirateur aspire tout l’air dans le poulet et il se vide. Le poulet n’a pas le temps de se débattre, il ne crie pas, il devient mou et je lui tranche la gorge pour enlever tout le sang et je lui ouvre le ventre pour enlever les boyaux et les poumons, je donne les abats au chat et au petit chien de Maman. C’est un bon métier. C’est mieux que de travailler sur le chantier de l’autoroute, et Maman est fière de moi, elle me présente aux clientes, elle dit : « C’est Yo, c’est mon fils, c’est lui qui tue les poulets. » Les gens disent : « Ah c’est bien, tu aides ton papa et ta maman. » Et là je dis : « Eh bien lui, ce n’est pas mon papa, c’est un type qui travaille ici. » Les gens rient, ils me donnent de bons pourboires. Je prends les pièces et je les fais tinter contre le sol pour les regarder danser et rouler. Les gens me donnent toujours une grosse pièce jaune, ils disent : « Allez, Yo, fais-la danser par terre ! » et moi je la regarde tourner sur elle-même, et tout le monde rigole, même Pady l’homme, mais je crois qu’il est jaloux parce que les gens m’aiment. Il y a aussi cette histoire que les gens aiment bien entendre, chaque fois ça les fait rire, et moi aussi je ris avec eux. Un jour, je crois que c’est exprès, l’homme m’a crié : « Ta maman a besoin d’un gros poulet, va tuer un gros poulet ! » Alors moi j’y suis allé, j’ai attrapé le plus gros poulet et je lui ai mis le bec dans l’aspirateur, et je l’ai vidé et tout et je l’ai apporté à la cuisine, mais Maman m’a dit : « Pourquoi tu as tué un poulet, il n’y a personne au restaurant ! » Et le type m’a dit : « Eh bien, qu’est-ce que tu attends ? Ramène-le là-bas et rends-lui la vie ! » Alors moi j’ai couru avec le poulet et j’ai essayé de lui remettre la vie en soufflant dans son bec, mais il est resté mou, et je suis revenu à la cuisine et j’ai dit à Maman : « Je n’arrive pas à lui rendre la vie, il ne veut plus respirer. » Et le type s’est mis à rire très fort, et même Maman s’est mise à rire, et moi aussi j’ai ri mais en même temps j’étais triste parce que ce poulet était mou et froid dans mes mains, et qu’il ne voulait plus respirer. Et le type raconte souvent cette histoire pour faire rire les gens. Les gens me demandent : « C’est vrai que tu peux donner la vie aux poulets ? » Je fais semblant de rire, parce qu’ils ne me croient pas, mais je sais que si je veux, je peux leur rendre la vie, leur rendre le souffle que l’aspirateur a enlevé. Je sais aussi voir les ombres. Depuis que je suis tout petit, je peux voir les ombres. Je ne les vois pas tout le temps, seulement par moments, quand quelqu’un est là, à parler, quand il est debout dans la salle à manger et qu’il met son manteau pour partir, il parle avec Maman, ou avec la bonne, il allume sa cigarette et moi je vois l’ombre qui est derrière lui, une grande ombre plus haute que lui qui étend ses bras pour le prendre, je n’aime pas cette ombre, j’ai peur, j’ai mal, je ressens un frisson dans mon dos et je me mets à trembler, j’ai envie de crier, mais il ne faut pas, sinon les clients vont croire que je suis fou, ils ne reviendront pas, j’ai envie de crier et quelquefois ça sort malgré moi, je crie : « Attention, l’ombre est là, attention. » Mais si je crie, les gens ne reviendront plus au restaurant, c’est Maman qui me l’a dit : « Ne parle pas de ça, Yo, n’en parle pas, ne parle pas des ombres, tu n’as qu’à fermer les yeux et compter jusqu’à dix et l’ombre partira. » Mais j’ai essayé, et souvent les gens partent avec l’ombre et je sais qu’ils vont mourir à cause de l’ombre, l’ombre les mange, mange leur cœur, mais je ne dois pas en parler, jamais. Mais avec ma cousine ça n’est pas pareil. Ma cousine vient de temps en temps de la ville, elle vient nous rendre visite ici au restaurant. Elle travaille à la ville, dans les affaires, je crois qu’elle est très riche, et très intelligente, elle a fait des études, elle travaille chez des avocats. Elle est toujours très belle, bien habillée, elle sent le parfum, et pour ça je l’appelle « Parfum », je lui dis ma cousine « Parfum », et ça la fait rire, elle me fait sentir le parfum dans son cou, elle a de longs cheveux noirs bien lisses, et ses cheveux aussi sentent bon. Quelquefois, quand elle va partir, après nous avoir rendu visite, elle est debout près de la porte et je vois l’ombre près d’elle, alors je cours vers elle et je lui donne des coups de poing pour faire partir l’ombre. Je la frappe fort dans le dos, je serre son bras très fort, jusqu’à ce qu’elle crie : « Arrête, Yo, tu me fais mal ! » Mais à ce moment-là l’ombre est partie, elle a eu peur de mes coups et elle s’est effacée. Alors je laisse partir ma cousine Parfum, elle s’en va à pied jusqu’à la gare des cars pour retourner à la ville. Et moi je l’aime, je ne lui dis pas, mais je l’aime plus que toute autre chose au monde, plus que Maman même, parce qu’elle est la seule jolie chose de ma vie, tout le monde est comme l’homme qui dort ici, l’homme que je hais, tout le monde est laid et méchant. Je ne le dis à personne, mais j’attends ses visites, et quand je peux je téléphone à Parfum, je fais son numéro de portable, et je lui dis : « Ça va, quand est-ce que tu viens me voir ? » Elle dit : « Oh je ne sais pas, dans deux semaines, quand j’aurai le temps. » Je lui dis : « J’entends quelqu’un avec toi, t’es avec un mec ! » Elle dit que non elle est seule mais je suis sûr qu’elle est avec son petit ami. Je lui dis : « N’oublie pas que tu as promis. » Elle dit : « Qu’est-ce que j’ai promis ? » Je lui dis : « De me rapporter des cigarettes. » Elle rit au téléphone et elle promet : « D’accord, Yo, je t’achèterai des cigarettes, mais tu ne dois pas boire de la bière, tu t’en souviens ? » Je lui promets que je ne boirai plus. Et puis je vois aussi Elaine, la fille de la femme de charge, elle l’accompagne deux fois par semaine au restaurant, le samedi et le jeudi après l’école, elle est encore très petite, je crois qu’elle a onze ans, je lui ai demandé un jour, elle a répondu en me montrant ses doigts : « J’ai onze ans. » Au début elle avait peur de moi, elle allait se cacher derrière sa mère, mais j’ai été gentil avec elle, je lui ai donné des bonbons, et des biscuits que je prends dans le conteneur, des biscuits au Chamallow et au chocolat qui s’appellent « Amour », ce sont les meilleurs, et maintenant elle vient me voir. Je lui montre le petit chat qui se cache derrière les boîtes de biscuits, et le petit chat n’a plus peur d’elle, quand elle arrive il vient se frotter à ses jambes. Elaine dit : « Il est mignon ton chat, comment il s’appelle ? » Comme il n’a pas de nom, je lui dis : « Ben, il s’appelle Sans-nom. » Et c’est comme ça qu’il s’appelle maintenant. J’aime bien quand elle vient avec son uniforme de l’école, une petite jupe verte à carreaux et une blouse blanche, elle est toute propre et jolie, on dirait une poupée. Elle s’assoit sur le matelas pour caresser le petit chat, et moi je reste assis à côté d’elle et je la regarde, un jour elle m’a dit : « Qu’est-ce que tu as à me regarder ? » Je lui ai dit : « Je te regarde parce que tu es jolie. » Elle m’a dit : « Un garçon ne doit pas regarder les filles comme ça, ce n’est pas bien. » Et comme je ne savais pas quoi dire je lui ai dit : « Ce n’est pas toi, c’est ta jupe que je regarde, elle est jolie ta jupe. » J’ai touché le bord de sa jupe, et j’ai touché aussi la peau de ses jambes, très douce. Et j’ai senti mon cœur qui battait plus vite, pas comme avec les femmes du bordel, mais autrement, comme lorsque je sens le parfum dans les cheveux de ma jolie cousine. Et Elaine continuait à caresser le chat sur ses genoux, et moi je n’osais plus bouger, je regardais ses jambes nues, le bord de la jupe était relevé et j’écoutais mon cœur battre. Ensuite elle s’est levée, elle a jeté le chat par terre, et elle est partie en lissant sa jupe, elle était en colère. J’ai dit : « Tu ne le diras pas ? Sinon je ne pourrais plus te voir. » Elle m’a regardé, ses yeux étaient très noirs, très grands, elle avait un air fâché, mais elle a dit : « Non, je ne le dirai à personne. » Et là j’ai été content parce que j’ai pensé qu’elle m’aime bien quand même, même si je touche sa jupe. Le type, il se moque de moi, il dit que je suis puceau, que je ne connais pas les femmes, mais ça n’est pas vrai, je connais des femmes, quand je travaillais au chantier de l’autoroute, un jour les ouvriers m’ont dit : « Allez viens, on va t’apprendre la vie ! » Moi je ne savais pas ce qu’ils voulaient dire, mais je suis allé avec eux en ville, là où il y a tous les bars et les Karaokés. C’était un endroit très beau avec beaucoup de lumières et de musique, et moi j’aime bien chanter, j’ai une belle voix et je sais bien danser aussi, et les ouvriers étaient autour de moi, ils applaudissaient et ils disaient : « Vas-y, Yo ! Danse, danse ! » et moi je continuais, et une femme s’est approchée de moi et elle s’est serrée contre moi, elle était habillée avec une belle robe noire moulante, mais elle n’était pas aussi belle que ma cousine Parfum, elle criait et elle chantait très fort, et moi comme j’avais bu beaucoup de bières et du schnaps, je criais et je chantais plus fort qu’elle, cet