Histoire du pied et autres fantaisies
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070136346
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Histoire du pied et autres fantaisies». Краткое содержание книги:
J'ai été, j'ai fait, j'ai possédé. Et un jour je ne serai plus rien. Pareil à ce wagon lancé à une vitesse inimaginable, incalculable, sans doute voisine de l'absolu, entre deux mondes, entre deux états. Et pas question qu'aucun d'entre nous retourne jamais à ses états, je veux dire à son passé, à ce qu'il, à ce qu'elle a aimé. Pour cela les visages sont figés, immobiles, parfois terreux, on dirait des masques de carton bouilli ou de vieux cuir, avec deux fentes par où bouge le regard, une étoile de vie accrochée au noir des prunelles. »
Et puis cette vieille, dans le centre-ville. Car on l’avait oubliée. Les gens la connaissaient autrefois, allaient manger chez elle. Son bouge est au centre des grands quartiers, des grands immeubles modernes, là où vivent les Supérieurs, les Présidents, les Décideurs. Les Parfaits. Non pas les Chavantes, parce que ceux-là reçoivent leurs ordres d’en haut. Ils n’ont rien inventé, ils sont aussi, à leur façon, des victimes. Puis les gens ont cessé d’aller chez cette vieille. Peut-être qu’ils se sont méfiés d’elle, qu’ils ont fait courir des bruits sur son passé, sur ses mauvaises mœurs. Parce qu’elle a été une prostituée, autrefois, dans ces beaux quartiers. Même son fils a honte d’elle, il ne vient plus la voir, bien qu’elle ait payé toutes ses études, pour qu’il devienne quelqu’un d’important, un avocat, un médecin, un ingénieur.
C’est une ancienne station-service abandonnée. Les pompes ont disparu, et les garages ont été murés. Au sous-sol, la vieille a installé sa cuisine. Ça n’a pas de nom, ça s’appelle « Chez la vieille ». Certains, par dérision, ou parce qu’ils l’aimaient bien, avaient l’habitude de dire « Maman ».
Une grande salle, éclairée par un vasistas, occupée au fond par la cuisinière à butane sur laquelle la vieille cuisine ses platées de rizotto et de pâtes, ses soupes au piment. Le seul mobilier du restaurant est constitué de trois tables en longueur, de bancs et de tabourets. La vieille est une femme assez forte, pas très grande, pas beaucoup de cou, mais un visage lisse et sans âge, la peau noire et luisante, et des cheveux frisés d’une couleur indéfinissable qui tire sur le rouge. Une fois par semaine elle se fait faire une permanente et elle déteint ses cheveux à l’eau de chaux, comme c’est la coutume dans son île.
La qualité de nous autres, les Imparfaits, c’est que chez nous les nouvelles se propagent vite. Elles suivent des chemins secrets et tortueux, vont de bouche à oreille sans contrôle ni censure. Cela peut être aussi un inconvénient quand il s’agit de rumeurs, de frayeurs, ces histoires d’enfants disparus, de Zokerrés avec leurs avant-bras armés de couteaux, qui rôdent dans nos rues à la recherche de victimes. Mais lorsque nous avons su que Viram avait trouvé refuge chez la vieille, cela nous a contentés, et nous avons ressenti de l’espoir. Donc, il était protégé, il avait de quoi manger, un endroit où dormir en sécurité, où les milices à la chasse perpétuelle aux étrangers ne pourraient pas le retrouver. Du fond du sous-sol, il pouvait continuer à nous donner sa lumière, sa gaieté. Peut-être même qu’il chantait, certains jours, pour distraire les clients de Maman. Ou bien il l’aidait à faire la vaisselle, à ranger les ustensiles, à promener son petit chien. Et le soir, quand elle avait fini son travail, elle avait maintenant quelqu’un à qui parler. Elle carrait son dos contre les coussins, elle allumait une cigarette pour mieux s’endormir, elle sirotait son verre d’alcool, et elle pouvait rêver au temps jadis, à son pays natal, de l’autre côté de l’océan, à la musique des vagues et du vent, et à côté d’elle Viram était toujours silencieux, et dans le coin du restaurant le vieux poste de télé clignotait une romance sur le mode muet.
Il faut imaginer toutes les belles choses que Viram nous a rendues, toutes les tâches qu’il est venu accomplir. Est-ce que nous les avions vraiment oubliées, ou bien est-ce que ces choses, ces pensées, ces féeries étaient enfermées au fond de nous-mêmes, prisonnières, et qu’elles attendaient le regard d’un enfant pour se libérer ? Alors maintenant cette ville grise et froide, éteinte sous la coupe des élites et de leurs milices, tout à coup possède à nouveau un cœur, et ce cœur se trouve dans l’endroit que personne n’aurait pu imaginer, dans le sous-sol obscur d’une station-service en ruine, dans la cuisine d’une vieille mulâtresse au corps lourd, qui chaque soir à la fin de la journée boit plus que de raison et fume ses cigarettes, affalée sur le sofa qui lui sert de chambre à coucher, dans un restaurant où plus personne ne vient. Et c’est d’ici, de cette cuisine que viendra la parole nouvelle, la lumière d’aube, le recommencement de notre race maudite, c’est ici que se forgera la nouvelle liberté, la révolution qui jettera à bas les statues de nos maîtres, les meutes de chiens, les espions, les clubs d’Amazones et les armées secrètes de Chavantes, et toutes leurs soi-disant ombres menaçantes, leurs regards sans yeux, leurs horlogers nocturnes !
Donc, je suis retourné sur la colline, d’où on voit les deux hémisphères de notre ville séparés par le grand fleuve gris. C’est l’endroit où j’ai rencontré An-Nee avant que tout ne sombre dans le délire. Il me semble que ça fait des années que je n’ai pas pris cette liberté. Que je n’ai pas osé, pas voulu la prendre.
Il fait très chaud, le chant des cigales dans les collines est assourdissant. De temps à autre, des promeneurs s’arrêtent sur le terre-plein en demi-lune, ils cherchent à distinguer les points saillants de la brume, la Tour des Miroirs, la Tour de Jade, l’immeuble de Kalinko, Malinké. Ils comptent les clochers pointus des églises, ils montrent du doigt l’antenne des télécommunications, ils cherchent à reconnaître les silhouettes crénelées des immeubles locatifs, indécises, pareilles aux murailles de châteaux en ruine. Plus loin, les cheminées de l’usine d’incinération, les fabriques de savon dont l’odeur rance enveloppe toute la ville. Parfois, un couple d’amoureux s’installe à l’ombre des oliviers, la fille juchée à cheval sur l’homme, ils singent l’acte amoureux en poussant de petits cris, de petits ris. Est-ce que j’ai jamais fait cela ? Comment peuvent-ils être à ce point indifférents à ce qui se passe autour d’eux ?
Il n’y a pas si longtemps, je me serais méfié. J’aurais cherché à deviner le complot, les espions postés sur ma route. Mais grâce à Viram, je suis délivré de ma peur. Les indices, les fameux indices : les bruits doubles, les gestes coupants du tranchant de la main, la musique tzigane, les affiches « Avez-vous vu ? », les messages cryptés sur l’écran des ordinateurs, avec ces mots : loger, logement, comme si on te menaçait d’une balle dans la tête, et les annonces, toutes les annonces, dans le journal, sur les panneaux publicitaires, au téléphone, à la télévision, partout, ce code secret, ce langage à double entendre, et les signes, partout, sur le trottoir, à la craie sur les murs, à la hâte, jetés par les enfants, mais il faut remonter à la source, trouver l’origine, déchiffrer le sens, avant qu’il ne soit trop tard — ils n’ont pas cessé, ils sont toujours là, autour de moi, mais je n’ai plus peur d’eux, je ne leur fais plus la faveur de m’abuser sur eux.
Une immense fatigue dans le ciel pèse sur la ville, dans la brume rose qui noie les châteaux, dans le nuage qui se tasse en bas, au fond des sillons des artères, et le long du grand fleuve rampe un grand tapis cotonneux et gris.
Une fatigue de trop savoir, de trop comprendre. Peut-être que je voudrais être semblable à ces amoureux, indifférents à ce qui se passe autour d’eux, trop occupés à se regarder, à se lire dans les yeux, à se dire des choses minuscules. J’ai téléphoné à An-Nee pour qu’elle vienne me rejoindre. Pour ne pas l’effrayer, je lui ai dit que j’allais mieux, que j’avais pris des médicaments. Depuis plusieurs mois nous ne nous étions pas vus, et j’ai lu dans ses yeux tout ce qui avait changé dans mon apparence. Ma maigreur, ma pâleur, les cernes d’insomnie, les rides, peut-être des cheveux blancs. Comment lui dire que je n’étais pas vaincu ? Que bien au contraire, Viram m’a chargé d’une certitude. An-Nee s’est assise sur le banc à côté de moi. Ses yeux très noirs brillent, deux feuilles d’obsidienne allongées vers les tempes. Elle a ces yeux qui semblent toujours étonnés. Elle parle de l’hôpital, des examens proches, à la fin de l’été. Elle dit qu’elle a l’intention de partir très loin, en Afrique, au Congo, pour accompagner une équipe qui opère les hernies. Elle pose des questions, est-ce que j’ai trouvé un autre travail, et mon projet de reportage sur les syndicats du port, sur les longshoremen et leurs chapitres ? Le soleil est en train de se noyer dans la brume, tout baigne dans une lueur d’or. C’est cela, mon indice, le signe que je dois suivre. Tout à coup, je prends la main d’An-Nee, je la serre très fort.