Histoire du pied et autres fantaisies
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070136346
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Histoire du pied et autres fantaisies». Краткое содержание книги:
« Jusqu'où irons-nous ? Jusqu'à quand serons-nous vivants ? Quelles raisons donnerons-nous à notre histoire ? Parce qu'il faudra bien un jour trouver une raison, donner une raison, nous ne pourrons pas accréditer notre innocence. Où que nous soyons, quelle que soit notre destination finale (si une telle chose existe), il nous faudra rendre compte, rendre des comptes.
J'ai été, j'ai fait, j'ai possédé. Et un jour je ne serai plus rien. Pareil à ce wagon lancé à une vitesse inimaginable, incalculable, sans doute voisine de l'absolu, entre deux mondes, entre deux états. Et pas question qu'aucun d'entre nous retourne jamais à ses états, je veux dire à son passé, à ce qu'il, à ce qu'elle a aimé. Pour cela les visages sont figés, immobiles, parfois terreux, on dirait des masques de carton bouilli ou de vieux cuir, avec deux fentes par où bouge le regard, une étoile de vie accrochée au noir des prunelles. »
J'ai été, j'ai fait, j'ai possédé. Et un jour je ne serai plus rien. Pareil à ce wagon lancé à une vitesse inimaginable, incalculable, sans doute voisine de l'absolu, entre deux mondes, entre deux états. Et pas question qu'aucun d'entre nous retourne jamais à ses états, je veux dire à son passé, à ce qu'il, à ce qu'elle a aimé. Pour cela les visages sont figés, immobiles, parfois terreux, on dirait des masques de carton bouilli ou de vieux cuir, avec deux fentes par où bouge le regard, une étoile de vie accrochée au noir des prunelles. »
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me Helie. Et quand elle est partie à la fin de la journée, j’ai vu l’ombre au-dessus d’elle, c’était la première fois, et j’ai tremblé et j’ai eu très peur, l’ombre était beaucoup plus grande qu’elle, un très grand homme noir qui était penché sur elle, j’ai crié et j’ai couru vers elle, sa maman était là et elle a retenu Elaine contre elle et moi j’ai essayé d’approcher pour donner des coups de poing à l’ombre, mais la femme de ménage a levé la main sur moi et elle a crié : « N’approche pas, ne t’approche plus jamais de ma fille, va-t’en chez toi, tu n’es qu’un pauvre fou, un idiot, ne t’approche plus jamais d’elle, tu entends ? » Et moi je suis resté immobile, au bord de la route, et j’ai regardé Elaine qui s’en allait avec sa maman, et l’ombre noire au-dessus d’elle, j’ai crié et je suis allé au bord de la rivière pour crier sans que personne ne m’entende, parce que je ne veux pas que les gens qui vont au restaurant croient que je suis un fou et un idiot. Alors les jours d’après je suis allé tout seul dans la rivière et dans la montagne, dans les cachettes où nous allions Elaine et moi, je regardais l’herbe où elle s’était assise, je regardais les rochers, la forêt, tout, et je sentais un vide, je criais, j’écoutais les échos dans la montagne, je criais encore. Après Elaine est venue de temps en temps mais elle a changé beaucoup. Un jour elle est arrivée avec son père en voiture, il l’a déposée devant le restaurant et j’ai vu qu’elle avait mis une vraie robe, avec une ceinture, et des chaussures à talons, et qu’elle avait mis du rouge à lèvres, elle avait l’air d’une femme. Elle m’a dit bonjour, mais quand j’ai voulu l’embrasser elle s’est reculée un peu, et elle n’avait plus l’air d’être la même. J’ai même vu que ses seins avaient poussé, elle avait vraiment l’air d’une femme maintenant, comme Parfum mais moins jolie. Je n’ai plus osé lui demander de venir à la rivière, je crois que ça ne l’intéressait plus, elle s’est assise sur les coussins dans la salle du restaurant avec ma cousine Parfum et elles ont regardé la télé. Alors j’ai compris que c’était fini avec elle, mais elle avait changé alors ça ne m’a pas vraiment rendu triste. Quand je veux leur parler, elles se serrent l’une contre l’autre et Parfum dit : « Yo, c’est une conversation entre filles, pourquoi tu restes là ? » Et moi je fais comme si j’allais les battre mais elles n’ont pas peur de moi, elles m’envoient leurs chaussures, ou bien elles crient : « Va-t’en ! » Comme si j’étais le petit chien de Maman. Alors, à ce moment-là, il n’y avait pas beaucoup de travail au restaurant, je n’avais plus de poulets à conduire à l’aspirateur, et de toute façon c’était l’homme qui s’en chargeait. Je suis retourné travailler au chantier de l’autoroute, pour gagner de l’argent et pouvoir acheter des cigarettes et de la bière et aller au bordel. Je travaille tout l’après-midi, et quelquefois je reste à dormir dans le dortoir, parce que je n’ai rien à faire au restaurant et que je déteste l’homme qui vit là-bas. Pour dormir, c’est dans une grande baraque en tôle avec des lits superposés, moi je peux avoir le lit du dessus, j’aime bien car c’est comme dans un bateau, ce qu’on voit dans les films. Le samedi soir je vais avec les ouvriers jusqu’à la ville, et je peux boire et chanter au Karaoké, et danser avec les femmes. Je vais voir Louisa, les autres se moquent de moi, ils me crient : « Va voir Louisa, c’est ta femme ! » Et ils rient et ils disent des blagues grossières. Moi j’aime bien Louisa, elle est gentille avec moi, elle me caresse les cheveux et je bois des bières avec elle. De temps en temps elle me laisse lui faire des petits massages sur le cou, sur les épaules, j’aime bien sentir sa peau et ses muscles, et elle se laisse faire en faisant : « Hum-hum ! » Elle parle bizarrement, dans sa langue étrangère, parce qu’elle est africaine, de Tunis, c’est ce qu’elle m’a dit, elle m’a raconté comment c’est dans son pays, où le ciel est bleu et où il y a beaucoup de palmiers au bord de la mer. Je vais avec elle dans la chambre aux coussins rouges, à l’étage, où je suis allé déjà avec Jenny et les putes, mais ce n’est pas pour enlever mon pantalon et tout, c’est juste pour parler et fumer et boire de la bière. Je viens au Karaoké chaque samedi, et aussi chaque dimanche, et Maman me demande si je ne bois pas, mais je lui mens et je lui dis que non, juste des cafés en écoutant la musique. C’est l’hiver qui commence, il fait froid, il y a déjà de la neige en haut de la montagne. Je travaille beaucoup au chantier, et le patron est content de moi, il m’a dit qu’il m’engagera pour un chantier au sud. J’aime bien aller au sud, il paraît qu’il fait doux et qu’on voit des palmiers au bord de la mer comme dans le pays de Louisa. Je pense que si je gagne assez d’argent je pourrai donner un beau collier à Elaine, et elle m’aimera de nouveau. Et puis un jour voici comment c’est arrivé : je suis allé au Karaoké le samedi soir, et j’avais bu beaucoup de bière et du schnaps, je me suis disputé avec les ouvriers, parce qu’ils disaient que Louisa n’était pas une femme. Ils disaient qu’elle était un homme et ça les faisait crier de rire. Et Louisa les insultait, et puis elle est montée à l’étage et moi j’ai voulu courir après elle, parce que je voulais savoir la vérité. Je l’ai attrapée par les jambes et elle est tombée en arrière dans l’escalier et elle est morte. Moi j’ai voulu lui rendre la vie, j’ai appuyé ma bouche sur la sienne et j’ai soufflé de l’air, mais son cou était cassé, et sa tête retombait, et elle ne voulait plus respirer. Et les ouvriers gueulaient, ils disaient qu’ils avaient tout vu, que c’était moi qui avais battu Louisa jusqu’à ce qu’elle tombe et se casse le cou, mais ce n’était pas vrai, c’était un accident, je ne voulais pas qu’elle meure, je l’aimais bien. Alors les policiers sont arrivés, ils m’ont tiré en arrière parce que je restais couché sur Louisa, il y en a un qui m’a battu avec son bâton. Je suis allé en prison, et en passant devant un miroir j’ai vu que j’avais une ombre au-dessus de moi, j’ai compris que c’était trop tard. L’ombre m’avait fait tuer Louisa et m’envoyait en prison. On m’a enlevé mes habits, on m’a donné un habit jaune, on m’a coupé les cheveux très court. J’ai demandé : « S’il vous plaît, ne me battez pas ! » Mais les policiers n’ont pas écouté, ils se sont moqués de moi, ils ont pensé que j’étais un pauvre fou et un idiot. C’était parce que Maman m’avait dit qu’en prison ils battaient les gens tous les jours, ils en prenaient un au hasard, et ils tapaient sur lui à coups de poing et à coups de pied.
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