Le Dico des dictionnaires
- Автор: Pruvost Jean
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions JC Lattès
- ISBN: 978-2709635684
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
En revendiquant ainsi sa place en fonction d’une compétence, sans oublier de valoriser quelques caractéristiques qui donnent à la femme-lexicographe une légitimité tout aussi pertinente que celle de l’homme, Josette Rey-Debove se plaçait bien là en militante d’un ordre à rééquilibrer.
Sans se présenter comme un défenseur de la condition féminine, en introduisant Josette Rey-Debove dans son « phalanstère de jeunes linguistes », titre donné par André Billy pour un article du Figaro littéraire du 28 février 1953, selon la formule alors retenue par la presse, Paul Robert se révèle néanmoins sensible à un sujet jusque-là sans résonance dans le milieu lexicographique : l’importance du choix d’un lexicographe ou d’une lexicographe pour la rédaction de tel ou tel article. Pour la première fois en effet, avec le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, apparaît cette dimension critique consistant à prendre conscience que la sensibilité masculine ou féminine de l’auteur de l’article ne serait pas sans importance dans la rédaction dudit article.
Ainsi, Josette Debove était-elle entrée dans le « phalanstère » Robert avec les mots châtier — on a constaté qu’on le doit, en termes de langage, aux Précieuses ! — châtiment, chevelu et cheveu, sur lesquels elle avait en quelque sorte fait ses premières armes et, au moment où s’élaborait en 1954 le dix-huitième fascicule (de l’article examiner à l’article fémur), elle se voit confier par Paul Robert la rédaction de l’article faire pendant que ce dernier décide de se charger de l’article femme. Ce choix n’est pas indifférent, car outre le fait qu’il confirme le talent de Josette Rey-Debove dans la rédaction d’un article qui constitue une véritable pierre de touche, il marque une première étape. En effet, lorsqu’en 1956, dans le continuum de la rédaction rythmée par l’ordre alphabétique, l’équipe de rédaction parvient au mot homme, Paul Robert se pose de nouveau la question de la pertinence du choix d’un rédacteur ou d’une rédactrice. Et il décide alors de confier la rédaction de cet article à Josette Debove, parce qu’elle est une femme. « Il me semblait bon que ce fût une femme qui le rédigeât, ayant moi-même composé l’article femme dans le tome II », déclare-t-il dans Au fil des ans et des mots. On rappellera que le deuxième tome du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, paru en 1957, se terminait précisément sur l’article femme !
En réalité, Paul Robert ne prend pas le sujet à la légère, lorsqu’en avril 1954 il avait choisi de rédiger l’article femme, « muni d’un gros dossier », il met fin à l’article au mois de mai et il a la surprise de recevoir de la part d’Albert Jean, son imprimeur, une plaquette de seize pages intitulée La Femme, reproduisant sur beau papier les huit colonnes imprimées de son article. « J’en ai conservé un unique exemplaire où il me plaît de relire mon texte, illustré de 121 citations et de 200 renvois à des passages insérés dans d’autres articles », précise Paul Robert avec émotion dans ses souvenirs.
Par ailleurs, à l’occasion de l’article homme rédigé par Josette Debove, Paul Robert n’omet pas de signaler que si l’article de sa collaboratrice est deux fois plus long que celui qu’il avait consacré à femme, c’est en raison de la double acception du mot homme : « être humain », et « être humain mâle ». Et le lexicographe d’ajouter en comptable scrupuleux des signes typographiques de l’œuvre en gestation que le total aboutit à 14 colonnes du dictionnaire et à 165 citations, sans compter les renvois à de précédents articles, comme par exemple : « Les hommes commencent par l’amour et finissent par l’ambition (cit. 5, La Bruyère). »
Ainsi naissait dans l’équipe de Paul Robert une première réflexion qui ne cesserait de se poursuivre avec, pour prolongement symbolique, la reconnaissance scientifique aux yeux des spécialistes et du grand public d’un couple de lexicographes-linguistes : Josette Rey-Debove et Alain Rey. C’est à eux deux, avec une photographie du couple en tête de l’article, que sera consacrée en décembre 1997 une page entière du Monde (30 décembre 1997), intitulée « L’amour immodéré des mots », avec pour chapeau éditorial, rédigé par Raphaëlle Rérolle : « Alain Rey s’intéresse surtout à l’étymologie. Josette Rey-Debove, son épouse, à la description fonctionnelle des mots et aux lois du langage. Artisans d’une œuvre qui ne porte pas leurs noms, ils sont depuis trente ans à l’affût des mots nouveaux, des tournures inédites, des citations accumulées par milliers pour le Petit Robert. »
Aux yeux de tous, cette grande maison d’édition consacrée aux dictionnaires de langue offrait enfin l’image d’un équilibre entre rédactrice et rédacteur, équilibre que ne dément pas un regard attentif sur les équipes de rédaction. Juste retour de l’histoire, on y relève même désormais plus de femmes que d’hommes.
Dans le même ordre d’idées, pour le Trésor de la langue française (1971–1994) conçu par le CNRS, il sera fait appel à un nombre très important de collaboratrices. Il est clair que, dans ce cas précis, la compétence linguistique pour tel ou tel article devient le critère premier de recrutement. On sait cependant que Gérard Gorcy, qui répartissait les articles auprès des membres de l’équipe, préférait confier à des hommes les mots relevant de l’armée.
Chez Larousse, la percée s’est opérée en grande partie grâce à Jean Dubois au moment où paraît dans la décennie 1960–1970 le Grand Larousse encyclopédique (1960–1964) en dix volumes. Alors professeur de linguistique, il draine chez Larousse quelques-uns de ses étudiants pour divers travaux et, là aussi, c’est en fonction de son talent que l’une de ses étudiantes, Claude Kannas, se fait remarquer par ses qualités de rédaction au point de devenir le bras droit de Jean Dubois, collaborant de 1971 à 1985 au Lexis, au Nouveau Dictionnaire français contemporain, au Grand Dictionnaire encyclopédique aujourd’hui appelé Grand Larousse universel. En 1985, elle crée le Mini Débutant, dictionnaire pour enfants qui fait date dans le paysage lexicographique, puis elle se charge de la collection des Trésors du français. Enfin, de 1989 à 1996, elle a la responsabilité de la « partie langue » du Petit Larousse illustré.
En réalité, au-delà de cette reconnaissance qui en grande partie balaie les habitudes et les préventions, on repère chez les lexicographes femmes une capacité d’innovation qui se manifeste par exemple chez Robert avec deux ouvrages de formule novatrice conçus par Josette Rey-Debove. En tout premier, le Robert méthodique (1982), premier dictionnaire structuré à partir de la composition des mots, c’est-à-dire leur racine, en prenant en compte donc la morphologie des mots. Premier, pas tout à fait, je me souviens de Josette Rey-Debove soulignant en effet lors d’un colloque en 1994 qu’elle avait été surprise et heureuse de s’apercevoir que la chose avait déjà été tentée lors de la première édition du Dictionnaire de l’Académie, fondée sur ce type d’approche, une formule sans succès et qui avait dû être abandonnée dès la seconde édition en 1718. En second, le Petit Robert des enfants (1988), dictionnaire qui avait renouvelé le genre en le réinstallant dans une approche linguistique classique : définition, exemple, synonymes, histoire du mot, références culturelles adaptées.