Paris vaut bien une messe
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Paris vaut bien une messe». Краткое содержание книги:
Seigneur, ce roi que je servais, dont je souhaitais qu’il régnât sur le royaume de France, ce monarque qui mettait le blocus autour de sa capitale, forniquait avec des jeunes filles qui s’étaient unies à Vous, jouissait pendant que des enfants mouraient de faim dans Paris et qu’on en tuait d’autres comme du gibier.
Seigneur, j’ai été tenté d’abandonner ce souverain, de ne plus retourner à Paris, comme il me le demandait, de ne plus suivre non plus son armée qui assiégeait Rouen, affrontant les troupes espagnoles alliées à la Ligue, de lâcher ce monarque qui acceptait que ses soldats pillent et massacrent, qui appelait à l’aide six mille Anglais, six mille Suisses et autant de reîtres allemands tout en demandant au sultan turc d’attaquer Philippe II.
Je suis pourtant resté à ses côtés.
— Voulez-vous, Thorenc, me demandait Michel de Polin, que Philippe II soit le protecteur de notre royaume, ou bien qu’il fasse désigner pour le trône l’une de ses filles, mariée à un Habsbourg ? Et nous deviendrions partie mineure du Saint Empire germanique ! Voulez-vous de Diego de Sarmiento pour conseiller de ce souverain-là, et du père Verdini pour son confesseur ?
Je n’ai d’abord pas répondu à Polin, puis je me suis souvenu, Seigneur, de Votre visage aux yeux clos.
Durant plusieurs jours, il m’a hanté.
Je comprenais Votre lassitude, Vos paupières baissées, façon de ne pas damner tous les hommes, de ne pas les brûler de Votre regard dont Vous craigniez peut-être qu’il ne soit par trop impitoyable alors qu’en fermant les yeux Vous manifestiez Votre compassion, Votre acceptation de la liberté des hommes dont Vous savez que toujours, presque toujours ils la dévoient.
Alors, comme Vous, j’ai fermé les yeux.
41.
Les yeux clos, je voyais pourtant l’enfer que les hommes avaient créé sur Votre terre, Seigneur, et comment, à quelque camp qu’ils appartinssent, ils n’étaient le plus souvent guidés que par de sombres passions.
À Paris, où j’étais retourné sur ordre du roi pour tenter de conclure une trêve, je vis, en place de Grève, une centaine d’hommes armés s’avancer, munis de lanternes sourdes. À quinze pas derrière eux marchaient trois crocheteurs qui portaient sur leur dos trois corps nus et qu’escortaient le bourreau et ses valets. J’ai reconnu ces trois hommes que j’avais rencontrés, qui m’avaient fait part de leur volonté d’entrer en négociations avec le roi. Ils étaient prêts à reconnaître Henri IV comme souverain légitime, s’il abjurait sa foi. Les ligueurs l’avaient appris et avaient exécuté ces trois hommes qu’on attachait maintenant à la potence avec, au cou, des inscriptions infamantes : « Chef des traîtres et hérétiques », « Fauteur des traîtres et politiques », « Ennemi de Dieu et des princes catholiques ».
J’ai eu envie de vomir.
Mais telle était la guerre civile dans laquelle, sous l’ample manteau du mot religion, le royaume était plongé.
Et la foule chantait :
Depuis onze cents ans
On n’a vu en France
Que de bons rois chrétiens
Qui en grande révérence
Ont tous reçu le sacre avec serment
De vivre catholiquement
Tu fais courir un bruit
Que seras catholique
Tu n’y jus point instruit.
À mon retour auprès du roi, j’appris que la Provence était envahie par les troupes du duc de Savoie, allié de l’Espagne et de la Ligue, et je tremblai que ses soldats, dont je savais de quoi ils était capables, partant de Draguignan, Aix ou Fréjus, qu’ils avaient conquis, ne gagnent le Castellaras de la Tour et n’y massacrent – puisque telle était la règle – Margherita, Denis le Vieux et mon fils Jean.
J’étais prêt à chevaucher jusqu’à ma demeure, quand un courrier vint annoncer que les troupes huguenotes avaient refoulé les soldats du duc de Savoie.
Mais c’étaient toutes les parties du royaume qui étaient parcourues par des bandes de reîtres et de lansquenets se réclamant de la Ligue ou du roi, prétextant défendre la religion catholique ou la cause, s’adressant à l’étranger pour vaincre leur ennemi français.
Diego de Sarmiento accueillait à Paris mille deux cents Espagnols et Napolitains. D’autres s’installaient en Bretagne. Quant au roi, il faisait appel à nouveau à des Anglais et à des Allemands.
Le duc de Mayenne réunit des états généraux à Paris et Sarmiento y présenta les prétendants espagnols au trône de France.
Je me rendis à nouveau à Paris en compagnie de Michel de Polin, franchissant de nuit les remparts, craignant à tout instant d’être pris par une patrouille de ligueurs qui nous eussent aussitôt étranglés ou dagués.
Nous nous glissâmes rue des Poulies, rue des Fossés-Saint-Germain, nous entrâmes dans l’hôtel de Venise où nous attendaient des membres du parlement de Paris qui se rebellaient à l’idée que le royaume tombât entre des mains espagnoles.
Leonello Terracini faisait le guet pendant que nous discutions.
On nous apprit que le pape Sixte Quint était mort subitement, peut-être empoisonné par des espions espagnols, car on craignait qu’il ne fut favorable à Henri IV dès lors que celui-ci aurait abjuré. Le nouveau pontife, un homme des Espagnols, avait renouvelé l’excommunication du roi. Quant au père Verdini, toujours légat, il poussait les ligueurs à l’intransigeance. Sarmiento les payait en ducats pour qu’ils refusent toute trêve, tout compromis, et dénoncent par avance l’abjuration de Henri comme une tromperie.
Peut-être était-ce Verdini ou l’un de ses prédicateurs qui avait écrit cette chanson que les ligueurs entonnaient :
Tu fais le catholique
Mais c’est pour nous piper
Et comme un hypocrite
Tâches à nous attraper
Puis sous bonne mine
Nous mettre en ruine
Noblesse catholique
Mais à quoi pensez-vous
De suivre un hérétique
Qui se moque de vous ?
Mais je sentais que le désir de paix, donc le ralliement au roi, s’il venait à se convertir, gagnait peu à peu les esprits. Les membres du parlement chuchotaient qu’il était impossible que le royaume de France eût pour souverain un étranger. À l’hôtel de Venise nous passâmes la nuit à rédiger un arrêt qu’ils se faisaient fort de faire voter et dans lequel ils affirmaient qu’il « fallait empêcher que, sous prétexte de religion, ce royaume qui ne dépend d’autre que de Dieu et ne reconnaît autre Seigneur, quel qu’il en soit au monde dans sa temporalité, ne soit occupé par des étrangers. »
Michel de Polin avait répété : « La terre même nous montre ses cheveux hérissés et demande d’être peignée pour nous rendre les fruits accoutumés… »
Une trêve fut conclue.
J’ai pu rouvrir les yeux, voir, sitôt la trêve proclamée, les Parisiens franchir les remparts avec provision de pâtés et de bouteilles pour échapper enfin à la prison qu’était devenue leur cité.
Les prédicateurs qui, du haut des murs, criaient : « Mais à quoi pensez-vous, de suivre un hérétique qui se moque de vous ? » étaient ignorés.
La foule allait en procession, après avoir dîné sur l’herbe, vers les sanctuaires hors les murs, à Notre-Dame-des-Vertus, près de Saint-Denis, qui donne la pluie, ou bien à la Vierge miraculeuse d’Aubervilliers.
C’était un fleuve joyeux que personne ne pouvait arrêter.