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Paris vaut bien une messe

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Paris vaut bien une messe
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Voilà ce que nous faisions des enfants, Seigneur, et de la liberté que Vous nous aviez donnée de les aimer, de les protéger ou bien de les haïr, de les tuer ou de les pervertir.

J’avais assisté à tant de massacres des innocents !

J’avais vu tant d’hommes fracasser la tête des enfants contre les murs, les jeter dans les flammes ou les embrocher.

J’avais laissé faire, détournant à peine les yeux des nouveau-nés chrétiens donnés en pâture aux chiens par les Barbaresques, des corps des enfants maures en Andalousie, ou bien de ceux des fils de huguenots, rue des Fossés-Saint-Germain.

Et maintenant j’avais un fils dont la gorge était menacée par le poignard d’Hérode, comme l’était celle de tous les enfants.

J’avais peur pour lui.

Sa mère avait massacré des innocents.

Et je ne savais pas, Seigneur, vers quelle Égypte je pouvais m’enfuir pour mettre mon fils Jean à l’abri des égorgeurs.

Parfois, je vous l’ai dit, je craignais qu’un ogre en moi ne surgisse et que je ne devienne Hérode pour mon fils.

J’ai eu peur de moi, du désir de me châtier pour tout ce que j’avais fait, tout ce que je n’avais pu empêcher.

J’ai craint d’attirer par ma présence le malheur sur mon fils, et j’ai eu la certitude qu’il fallait que je m’éloigne de lui.

J’avais remarqué que lorsque je l’effrayais et que, tout à coup, il se détournait et s’enfuyait, seule la présence d’une jeune paysanne italienne, Margherita, le calmait.

Elle le berçait, le caressait, l’endormait.

Anne de Buisson lui avait confié l’enfant dès le lendemain de sa naissance. Je l’ai observée : elle avait une beauté et une bonté rondes, à l’instar de son visage et de son corps.

Je l’ai vue souvent, agenouillée devant Vous, Seigneur, le front posé sur ses mains nouées. Je ne pouvais détacher les yeux de ses larges épaules, de sa nuque que j’apercevais sous sa coiffe.

J’ai pensé qu’elle pourrait être, pour mon fils Jean, l’Égypte.

Je l’ai appelée un matin, alors que Jean dormait. Je lui ai montré la grande chambre où je dormais.

— Ce sera la tienne, lui ai-je dit. Tu vivras ici avec Jean. Sa mère est morte. Remplace-la.

J’ai tendu les bras vers sa poitrine. J’ai effleuré ses seins qui gonflaient sa robe de toile épaisse et grise.

Elle s’est agenouillée devant moi, secouant la tête, murmurant :

— Non, non.

— Tu ne veux pas ?

— Jean, oui, a-t-elle chuchoté.

J’ai baissé les bras. J’avais honte de mes instincts, de mon désir, de la folie qui pouvait naître de ma mémoire.

J’avais peur de moi, de la passion que j’éprouvais pour mon fils.

— Aime Jean mieux que je ne pourrais le faire. Je ne te demande rien d’autre.

J’ai quitté le Castellaras de la Tour sans revoir mon fils. Mieux valait que sa main fût serrée par celle d’une femme qui n’avait jamais été souillée par le sang des hommes.

CINQUIÈME PARTIE

37.

J’ai retrouvé la cruauté des hommes.

Nous avancions dans le brouillard qui recouvrait les vallées, les marais, les prairies et les collines de la région de Dieppe. C’est là, au château d’Arqués, que j’avais rejoint, en cette fin de septembre 1589, l’armée de Henri, quatrième du nom, roi de France et de Navarre.

J’ai entendu sa voix forte aux accents béarnais nous jurer, dans la cour du château, que nous allions en quelques jours en finir avec l’armée du dernier des Guises, le duc de Mayenne.

Henri IV s’est dressé sur ses étriers, silhouette floue dans le brouillard.

— Les portes de Paris s’ouvriront devant nous ! a-t-il lancé.

De cette masse sombre de cavaliers, de fantassins, de Suisses, des cris se sont élevés : « Saint-Barthélemy, Saint-Barthélemy ! »

Et j’ai frissonné.

Michel de Polin s’est penché vers moi et s’est accroché à mon épaule, nos chevaux flanc contre flanc.

Ses amis du parlement de Paris qui avaient réussi à fuir la capitale lui avaient raconté qu’à Paris on était si sûr de la victoire du duc de Mayenne qu’on louait à prix d’or les fenêtres de la rue Saint-Antoine afin de pouvoir assister à son triomphe ; et on disait aussi qu’il avait déjà fait construire la cage dans laquelle croupirait Henri l’hérétique, le huguenot relaps, le roi illégitime, complice du misérable Henri III !

Les hommes savent haïr. C’est ainsi qu’ils cessent d’être des enfants !

J’écoutais Séguret et Jean-Baptiste Colliard pendant que nous chevauchions le long des petites vallées qui irriguent la campagne entre le château de Dieppe, celui d’Arqués et les hauteurs dominant les berges de l’Aulne et de la Béthune. J’avais l’impression de n’avoir jamais vu leurs visages couturés, leur peau tannée, ni leurs mains ainsi crispées sur la crosse de leur pistolet ou le pommeau de leur épée. Ils tendaient le bras, me montraient les fantassins anglais qui venaient de débarquer au nombre de quatre mille. Ceux-là, avec les Suisses et les arquebusiers, les cavaliers, allaient assurer, disaient-ils, la victoire de la cause, de la rébellion contre les papistes du duc de Mayenne.

Je m’étonnais : j’avais cru que Henri se préparait à abjurer. Séguret et Colliard m’assuraient au contraire qu’il avait, avec eux, écouté le prêche des pasteurs, la lecture de la Bible, et que jamais il ne renoncerait à sa foi. Au reste, pourquoi abjurer si l’on était victorieux des catholiques ? On allait l’être, et le royaume serait huguenot !

Les hommes sont des outres de duplicité et d’hypocrisie !

Nous franchissions la vallée de l’Aulne, protégés par le brouillard. Je me retrouvais près d’Enguerrand de Mons qui me confiait qu’il ne suivrait le roi Henri que si celui-ci abjurait. De nombreux gentilshommes qui avaient prêté serment au roi à la demande de Henri III n’y resteraient pas fidèles s’il se dérobait à ses engagements. Vaincre les ligueurs, soit, mais pas pour placer sur le trône de France un hérétique.

Les hommes sont maîtres en fourberies !

Seigneur, comment préserver en eux les vertus, l’angélique naïveté de l’enfance ?

J’ai entendu crier « Vive le roi ! ». Cela provenait de la berge opposée tenue par les troupes du duc de Mayenne. Nous en avons été étonnés. Peut-être s’agissait-il de transfuges qui quittaient le camp de la Ligue pour rejoindre celui de Henri IV ?

J’ai vu s’avancer vers nos Suisses des lansquenets, lances et drapeaux baissés, criant encore « Vive le roi ! ».

Nos Suisses leur ont tendu la main pour les aider à franchir le fossé, et tout à coup ces Allemands ont sorti dagues et coutelas et commencé d’égorger et d’éventrer les Suisses, puis de se précipiter vers nous qui refluions, appelant à la rescousse. Enfin, les quatre canons du château d’Arqués ouvrirent quatre belles rues sanglantes parmi les escadrons et les bataillons ligueurs qui s’arrêtèrent court.

Les hommes se vengent toujours. L’oubli et le pardon sont les privilèges de l’enfance.

Moi, mêlé à cette bataille, marchant avec quatre cents arquebusiers huguenots vers les ligueurs, je pensais à mon fils Jean, à sa peau veloutée, à l’innocence de son regard.

Seigneur, Vous nous donnez tout avec l’enfance et nous sommes comme ces joueurs qui se dépouillent, coup de dés après coup de dés, de ce qu’ils possèdent, croyant ainsi pouvoir gagner alors qu’ils vont tout perdre.

Pensant cela, je m’élançai aux côtés du roi. J’écartai d’un coup de lame un capitaine de lansquenet qui le menaçait de sa lance en lui demandant de se rendre.

À cet instant précis, les arquebusiers ont fait feu, nos Suisses se sont jetés en avant et ont commencé d’égorger, de crever la poitrine et la panse de tous les lansquenets, en guise de représailles pour la trahison dont ils avaient été victimes.

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