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Paris vaut bien une messe

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Paris vaut bien une messe
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Ce grand Henri qui voulait être

L’effroi de l’Espagnol hautain

Maintenant fuit devant un prêtre

Et suit le cul d’une putain.

C’était à nouveau la haine qui empestait.

On crachait de mépris en évoquant Gabrielle d’Estrées que le roi comblait de bijoux et de terres.

Il lui avait offert un duché. Elle s’y pavanait, elle accumulait les perles. Elle trompait le souverain. Et je le voyais se mordillant les lèvres, jaloux, vieilli, cherchant à satisfaire sa jeune favorite, la blonde à la peau d’albâtre, courant les bals avec elle entre deux batailles, forçant, comme l’avait fait Henri III, les portes des maisons pour s’y livrer à des mascarades.

Le peuple de rien détournait la tête, vouait à l’enfer cette « duchesse d’Ordure », et trouvait que ce roi converti restait entre les mains du diable.

« La caque sent toujours le hareng ! » lançait-on.

Et les ligueurs obstinés ne désespéraient pas qu’un régicide, plus heureux que Chatel, ne se contentât pas de percer la lèvre du souverain, mais lui plantât une lame effilée dans le flanc jusqu’à la garde – et jusqu’au cœur.

Ils attendaient cela, ces ligueurs qui, en Bretagne, dans l’Anjou, le Maine, le Poitou, menaient la guerre aux troupes royales, attachant leurs prisonniers aux ailes des moulins, jetant les vivants dans les basses fosses où pourrissaient les cadavres, violant toutes les femmes, égorgeant les paysans et défendant qu’on les enterre, car, disait l’un d’eux, « l’odeur des cadavres est suave et douce ».

Et cela, Seigneur, en Votre nom !

Et les huguenots, tout aussi sauvages, Vous invoquaient, eux aussi !

On ouvrait des « chambres ardentes » où l’on offrait aux tenants de l’une ou l’autre religion de se convertir ou de périr brûlé.

Ces massacreurs, ces violeurs, ces pillards, ces bourreaux Vous priaient, Seigneur.

Pour moi, leurs prières étaient autant de blasphèmes.

Et puis le ciel d’hiver s’est dégagé.

Au mois de mars, j’ai chevauché jusqu’au Castellaras de la Tour. À chaque fois que les sabots de mon cheval frappaient la terre de ces chemins forestiers qui conduisent à notre demeure, j’avais le sentiment que mon cœur éclatait.

J’ai aperçu enfin nos murailles, notre poterne, j’ai franchi le pont au-dessus des fossés.

La cour était envahie par la lumière d’un soleil flamboyant. Un homme – oui, un homme, m’a-t-il d’abord semblé – se tenait sur le seuil.

Je me suis approché. Il s’est incliné, m’a dit : « Père. »

Et j’ai dû serrer les poings pour ne pas tomber contre lui, sangloter en lui tenant la tête.

Il fermait les yeux, peut-être à cause de ce soleil aveuglant ; il avait un air à la fois tendre et apaisé, et cependant – cela m’inquiétait déjà – teinté de tristesse.

Nous avons peu parlé.

C’est lui qui m’a entraîné vers notre chapelle afin que nous priions côte à côte, agenouillés devant cette tête de christ aux yeux clos posée sur un tissu de damas rouge, près du tabernacle.

Quand nous sommes sortis de la chapelle, Jean – il était d’une taille égale à la mienne –, ses yeux droit fixés dans les miens, a murmuré :

— Père, je veux servir Dieu au sein de Son Église.

Seigneur, je le reconnais, j’ai éprouvé un sentiment d’affolement, comme si ce qu’au fond de moi, sans me l’avouer, j’avais imaginé, les dernières années de ma vie passées aux côtés de mon fils, ici, au Castellaras de la Tour, n’était plus qu’un rêve ruiné.

C’était comme si, Seigneur, Vous m’aviez tout à coup imposé de sacrifier mon fils à Votre gloire.

Jean m’a pris les mains.

— Père, a-t-il dit, tu seras dans chacune de mes prières. Nous ne nous quitterons jamais.

J’ai eu honte de mon attitude, d’avoir pensé que cet élan de mon fils vers Vous, pour Vous servir, était un sacrifice.

Je devais au contraire Vous en remercier, Seigneur.

Et je l’ai fait chaque jour devant Votre visage aux yeux clos, dans notre chapelle, priant aux côtés de Jean.

Il devait gagner Rome. Il voulait être de cet ordre des Jésuites dont on disait que plusieurs de ses membres avaient armé – et recherchaient encore – des régicides.

Mais c’était sa volonté, Seigneur, et, le jour de son départ, il m’a dit, comme s’il m’avait deviné :

— Je ne suis que le serviteur de Dieu, père.

Je ne veux ni ne peux Vous dissimuler aucune de mes pensées, Seigneur. Ce service de Dieu, Votre service, auquel il se vouait, tant d’hommes, massacreurs appartenant à toutes les religions, l’avaient perverti que j’étais inquiet des propos de mon fils.

Et j’ai murmuré :

— Aime en chaque homme la part de Dieu. Si tu hais un homme, tu hais Dieu.

Quand je suis arrivé à Paris, le premier jour d’avril 1598, les pousses des arbres, à la pointe de l’île de la Cité, dessinaient une étrave d’un vert clair dans l’eau encore sombre du fleuve.

Je me suis à nouveau installé à l’hôtel de Venise. Vico Montanari, ambassadeur de la Sérénissime République auprès de Philippe II, avait été remplacé par Leonello Terraccini. La jalousie ou l’amertume qui m’avaient autrefois opposé à lui – je savais qu’il avait été l’amant d’Anne de Buisson – s’étaient muées en confiance complice.

Nous avions en commun tout ce passé mort, et, quand nous étions assis l’un en face de l’autre, nous n’avions pas même besoin de l’évoquer pour qu’il revive.

C’est Terraccini qui m’a annoncé les bonnes nouvelles de ce printemps lumineux.

Les négociations avec l’Espagne avaient commencé, et chaque souverain était désireux de conclure la paix.

— Trop de morts sans aucune chance de vaincre l’autre, a-t-il dit. Philippe II espérera toujours qu’un régicide le débarrasse de ce roi Henri qui demeure pour lui un hérétique, mais il ne peut plus faire la guerre. Les caisses de l’Espagne sont vides. Tout comme celles du royaume de France. Le souverain a dû demander l’aumône au parlement pour payer des soldats, acheter des arquebuses. Il n’a plus un écu. La sagesse et le désir de paix viennent souvent aux monarques quand ils n’ont plus un sol vaillant.

C’est aussi Terraccini qui m’a parlé de cet édit que le roi s’apprêtait à signer à Nantes au terme de longues conversations avec les huguenots. Il leur assurait le droit de pratiquer leur religion, et il s’engageait même à payer les garnisons des places fortes qu’il leur concédait.

Les plus zélés des catholiques condamnaient ce texte qui accordait beaucoup aux huguenots : ils conservaient une armée ; ils accédaient aux charges publiques ; ils jouissaient naturellement de la liberté de conscience.

Le pape Clément VIII avait déjà dit : « Cet édit est le plus mauvais qui se peut imaginer. Il me crucifie. »

Mais les plus obstinés des huguenots étaient eux aussi mécontents. Ils étaient certes reconnus, mais le royaume était catholique, et le souverain offrait des compensations, en charge et en écus, en terres et en rentes, à ceux des protestants qui acceptaient de se convertir.

— C’est un édit de paix, a conclu Terraccini.

Puis il a haussé les épaules, penché un peu la tête.

— Une paix de plus…, a-t-il corrigé.

On disait que quatre millions de personnes étaient mortes de ces paix tronquées, reniées, de ces guerres civiles que l’on nommait de Religion, de ces massacres, et je me souvenais du sang coulant sur les pavés de la rue des Fossés-Saint-Germain en ce dimanche de la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572. J’ai donc applaudi à l’édit de Nantes.

J’ai retrouvé le roi à son retour à Paris, quand il s’efforçait de convaincre le parlement, réticent, de ratifier cet édit.

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