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Paris vaut bien une messe

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Paris vaut bien une messe
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Je lui donnais raison, Seigneur. C’est pour cela que je me tenais aux côtés du roi, que j’approuvais sa politique, que je tentais de convaincre Séguret ou Jean-Baptiste Colliard de lui demeurer fidèles et dévoués.

Séguret baissait la tête, grommelait que l’entourage du roi était désormais composé de ligueurs que l’argent de la couronne avait achetés. Les gentilshommes huguenots des temps de disette, quand Henri de Navarre n’était qu’un « roi sans couronne, un général sans argent, un mari sans femme », avaient été oubliés ou chassés depuis que le Béarnais avait abjuré.

— Doutez-vous que ces changements ne m’aient pas percé l’âme ? ajoutait Séguret.

Et moi qui avais si souventes fois voulu l’occire, je comprenais son dépit, le sentiment qu’il avait d’avoir été trahi.

Pouvait-on, Seigneur, vivre en paix quand tant d’hommes, au profond de leur cœur, doutaient de la foi du roi, de sa fidélité ?

J’ai déjà commencé à voir des visages se fermer sur son passage quand il chevauchait aux côtés d’une litière sur laquelle était étendue Gabrielle d’Estrées, la favorite, la blonde femme aux oreilles, au cou, aux poignets et aux mains parés de boucles, de colliers, de bracelets et de bagues.

Quelqu’un dans la foule a crié : « Voilà la putain du roi ! »

J’ai tressailli : c’était, après les jours de beau temps, l’annonce du retour des orages, la persistance de la haine et, peut-être pis encore, du mépris.

On arrêta peu après un homme qui se nommait Barrière. On sut qu’il avait vu plusieurs curés et pères jésuites. Il s’était confessé de son dessein de punir le tyran hérétique, et il avait reçu bénédiction, assurant que Dieu l’aiderait dans son entreprise.

Ô Seigneur, voilà comment on trahit Votre parole ! Voici comment ceux qui prétendent parler en Votre nom font commerce de leur autorité. Vous couvrent de la boue des choses humaines en Vous mêlant à des pensées de meurtre !

On prit Barrière à la porte de Melun. Il avait sur lui un grand couteau très pointu, aiguisé des deux côtés.

Il ne cacha rien de ses intentions.

On le condamna comme parricide et sacrilège.

J’ai vu en place de Grève le bourreau lui tenailler les chairs avec un fer rouge, lui brûler la main droite, lui briser à coups de barre de fer les bras, les cuisses et les jambes, et l’étendre sur la roue, pantelant, face au ciel, pour qu’il y vive dans la souffrance infernale.

Tant qu’il Vous plairait, Seigneur !

Je l’ai fait remarquer à Montanari : « C’est le premier geste de haine contre le roi depuis son abjuration. » Il y en eut un autre dont je fus le témoin. J’était entré avec plusieurs gentilshommes dans la chambre de Gabrielle d’Estrées où le souverain nous avait conviés.

Je me tenais en retrait quand, tout à coup, j’entendis le roi crier. Je le vis porter les mains à sa bouche cependant que du sang jaillissait de sa lèvre percée, d’une dent arrachée.

Un jeune homme vêtu de noir, dont on se saisit, lui avait porté ce coup de poignard, visant le cou, mais le roi, en se penchant, avait reçu la lame sur la bouche.

On le pansa et il dit :

— Il y a, Dieu merci, si peu de mal que, pour cela, je ne me mettrai pas au lit de meilleure heure !

Mais je vis ses yeux las ; une expression d’abattement lui tirait les traits.

Encore le temps des assassins, des régicides ! Le temps des meurtres encore, déjà !

On questionna le jeune homme, Jean Chatel. Lui aussi avait reçu l’encouragement des pères jésuites dont il avait été l’élève au collège de Clermont.

Il se confessa aux juges. Il livra le nom des pères. On les bannit, on pendit l’un d’eux, on chassa les jésuites de France.

Et Jean Chatel, quant à lui, je le vis place de Grève, à genoux. On lui tranche le poing. On lui tenaille le corps. Et, puisqu’il a blessé le roi, on va l’écarteler, ses membres attachés à quatre chevaux. La foule jubile, criaille. Puis on brûlera ces pauvres débris et on dispersera les cendres au vent.

Quelle peut être la moisson d’une telle semence, sinon la haine et la guerre ?

Henri l’a déjà déclarée à l’Espagne, « à son de trompe et cri public aux provinces et frontières du royaume », pour se venger des torts, offenses et injures reçues de Philippe II.

Le roi va rejoindre ses armées. Je le vois chaque jour. Son visage est couvert de taches rougeâtres cernées de bourrelets purulents.

— Me reconnais-tu, Thorenc ? demande-t-il en se forçant à rire.

Il tremble de fièvre, cette « voisine », comme il l’appelle, qui vient l’habiter souvent.

J’ai entendu Séguret lui dire :

— Sire, vous n’avez encore renoncé à Dieu que des lèvres, et Il s’est contenté de les percer. Mais si vous Le renoncez un jour du cœur, alors Il percera le cœur.

Je devine la tristesse du roi. Il porte un emplâtre sur la bouche, la plaie ouverte par le poignard de Jean Chatel étant lente à se refermer.

On tue plus vite un régicide qu’on ne guérit de sa blessure.

Sans compter que celle-ci n’est pas que dans le corps du roi.

Je marche près du carrosse dans lequel il est assis – ou blotti, plutôt –, vêtu de noir.

Les regards de la foule, je les sens à nouveau et déjà impitoyables.

On ne crie plus « Vive le roi ! ». Ordre a été donné de se saisir et de punir toutes personnes hostiles au souverain. Et, cependant, j’entends une voix forte qui lance :

— Voilà déjà le roi au cul de la charrette !

Et le rire de la foule se prolonge comme un grelot.

Je m’incline devant lui lorsqu’il descend de son carrosse. Il s’appuie à mon bras.

— Un peuple est une bête, murmure-t-il. Il se laisse mener par le nez, principalement le Parisien. Ce ne sont pas eux, mais de plus mauvais qu’eux qui les persuadent.

Il m’étreint le poignet, se redresse.

— Il faut en finir avec ces pensées de guerre civile, dit-il. Il faut rassembler le peuple contre l’Espagnol qui est le dernier et principal personnage de cette guerre. Nous allons le vaincre !

La guerre, donc ! La chair de l’homme et son sang sont-ils, Seigneur, le manger et le boire quotidiens des hommes ? Est-ce là à jamais leur nourriture et leur châtiment ?

Je Vous prie, Seigneur, à genoux au bord de cet abîme.

44.

J’ai cru, à peine quelques jours, mais j’ai cru que l’abîme allait se combler, se refermer, et que les hommes, Seigneur, Vous avaient enfin entendu et qu’ils allaient se réconcilier.

C’était le printemps de l’année 1598.

Durant les mois précédents, j’avais chevauché aux côtés du roi. En face de nous, nous avions vu les rangées de piques de l’armée espagnole. Je savais qu’avec l’obstination du vieil homme qui n’a renoncé à rien Diego de Sarmiento la commandait et qu’à plusieurs reprises, à Fontaine-Française ou à Amiens, ses cavaliers, ses hallebardiers s’étaient à ce point rapprochés de nous que j’avais cru voir étinceler au-dessus de nos têtes la faux aiguisée de la Mort.

Le père Verdini, entêté lui aussi à nous expédier en enfer, se tenait aux côtés de Sarmiento et tous deux ne voyaient de salut que dans le triomphe de Philippe II.

Nous avions dû faire retraite, abandonner les corps de centaines de gentilshommes, et, me retournant, j’avais vu fondre sur eux, comme des vautours, les détrousseurs qui escortaient les armées.

À Paris, à l’hôtel de Venise, Leonello Terraccini m’avait rapporté que l’on chantait dans les rues :

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