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Pot-bouille

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Pot-bouille
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Alors, sans bien comprendre, pleine de surprise, elle quitta le piano, elle suivit Clemence. Octave, qui n'osait l'accompagner, resta a pietiner au milieu du salon. Cependant, apres quelques minutes d'hesitation et de gene, comme il entendait des pas precipites, des voix eperdues, il se decida, il traversa une piece obscure, puis se trouva dans la chambre de M. Vabre. Tous les domestiques etaient accourus, Julie en tablier de cuisine, Clemence et Hippolyte, l'esprit encore occupe d'une partie de dominos qu'ils venaient de lacher; et, debout, l'air ahuri, ils entouraient le vieillard, pendant que Clotilde, penchee a son oreille, l'appelait, le suppliait de dire un mot, un seul mot. Mais il ne bougeait toujours pas, le nez dans ses fiches. Il avait tape du front sur son encrier. Une eclaboussure d'encre lui couvrait l'oeil gauche, coulant en minces gouttes jusqu'a ses levres.

-C'est une attaque, dit Octave. On ne peut le laisser la. Il faut le mettre sur son lit.

Mais madame Duveyrier perdait la tete. Peu a peu, l'emotion montait dans ses veines lentes. Elle repetait:

-Vous croyez, vous croyez.... O mon Dieu! o mon pauvre pere!

Hippolyte ne se hatait point, travaille d'une inquietude, d'une repulsion visible a toucher le vieux, qui allait peut-etre passer entre ses bras. Il fallut qu'Octave lui criat de l'aider. A eux deux, ils le coucherent.

-Apportez donc de l'eau tiede! reprit le jeune homme, en s'adressant a Julie. Debarbouillez-le.

Maintenant, Clotilde s'irritait contre son mari. Est-ce qu'il aurait du etre dehors? Qu'allait-elle devenir, s'il arrivait un accident? C'etait comme un fait expres, jamais il ne se trouvait a la maison, quand on avait besoin de lui; et Dieu savait cependant qu'on en avait rarement besoin! Octave l'interrompit pour lui conseiller d'envoyer chercher le docteur Juillerat. Personne n'y songeait. Hippolyte partit tout de suite, heureux de prendre l'air.

-Me laisser seule! continua Clotilde. Moi, je ne sais pas, il doit y avoir toutes sortes d'affaires a regler.... O mon pauvre pere!

-Voulez-vous que je previenne la famille? offrit Octave. Je puis appeler vos deux freres.... Ce serait prudent.

Elle ne repondit pas. Deux grosses larmes gonflaient ses yeux, pendant que Julie et Clemence tachaient de deshabiller le vieillard. Puis, elle retint Octave: son frere Auguste etait absent, ayant ce soir-la un rendez-vous; et quant a Theophile, il ferait bien de ne pas monter, car sa vue seule acheverait leur pere. Elle conta alors que celui-ci s'etait presente en face, chez ses enfants, pour toucher des termes arrieres; mais ils l'avaient recu brutalement, Valerie surtout, refusant de payer, reclamant la somme promise par lui, lors de leur mariage; et l'attaque venait sans aucun doute de cette scene, car il etait rentre dans un etat pitoyable.

-Madame, fit remarquer Clemence, il a deja un cote tout froid.

Ce fut, pour madame Duveyrier, un redoublement de colere. Elle ne parlait plus, de peur d'en trop dire en presence des bonnes. Son mari se moquait bien de leurs interets! Si elle avait seulement connu les lois! Et elle ne pouvait tenir en place, elle marchait devant le lit. Octave, distrait par la vue des fiches, regardait l'appareil formidable dont elles couvraient la table: c'etait, dans une grande boite de chene, des series de cartons meticuleusement classes, toute une vie de travail imbecile. Au moment ou il lisait sur un de ces cartons: "Isidore Charboteclass="underline" Salon de 1857, Atalante; Salon de 1859, le Lion d'Androcles; Salon de 1861, portrait de M. P--, Clotilde se planta devant lui et dit a voix basse, resolument:

-Allez le chercher.

Et, comme il s'etonnait, elle sembla, d'un haussement d'epaules, jeter de cote l'histoire du rapport sur l'affaire de la rue de Provence, un de ces eternels pretextes qu'elle inventait pour le monde. Dans son emotion, elle lachait tout.

-Vous savez, rue de la Cerisaie.... Tous nos amis le savent.

Il voulut protester.

-Je vous jure, madame....

-Ne le defendez donc pas! reprit-elle. Je suis trop heureuse, il peut y rester.... Ah! mon Dieu! si ce n'etait pas pour mon pauvre pere!

Octave s'inclina. Julie etait en train de debarbouiller l'oeil de M. Vabre, avec le coin d'une serviette; mais l'encre sechait, l'eclaboussure demeurait dans la peau, marquee en taches livides. Madame Duveyrier recommanda de ne pas le frotter si fort; puis, elle revint au jeune homme, qui se trouvait deja pres de la porte.

-Pas un mot a personne, murmura-t-elle, il est inutile de bouleverser la maison.... Prenez un fiacre, frappez la-bas, ramenez-le quand meme.

Quand il fut parti, elle se laissa tomber sur une chaise, au chevet du malade. Il n'avait pas repris connaissance, sa respiration seule, un souffle long et penible, troublait le silence morne de la chambre. Alors, comme le medecin n'arrivait pas, se voyant seule avec les deux bonnes qui regardaient, l'air effare, elle eclata en gros sanglots, dans une crise de profonde douleur.

C'etait au Cafe anglais que l'oncle Bachelard avait invite Duveyrier, sans qu'on sut pourquoi, peut-etre pour le plaisir de traiter un conseiller a la cour, et de lui montrer comment on savait depenser l'argent, dans le commerce. Il avait amene en outre Trublot et Gueulin, quatre hommes et pas de femmes, car les femmes ne savent pas manger: elles font du tort aux truffes, elles gatent la digestion. Du reste, on connaissait l'oncle sur toute la ligne des boulevards pour ses diners fastueux, quand un client tombait chez lui du fond de l'Inde ou du Bresil, des diners a trois cents francs par tete, dans lesquels il soutenait noblement l'honneur de la commission francaise. Une rage de depense le prenait, il exigeait tout ce qu'il y avait de plus cher, des curiosites gastronomiques, meme immangeables, des sterlets du Volga, des anguilles du Tibre, des grousses d'Ecosse, des outardes de Suede, des pattes d'ours de la Foret noire, des bosses de bison d'Amerique, des navets de Teltow, des courgerons de Grece; et c'etaient encore des primeurs extraordinaires, des peches en decembre et des perdreaux en juillet, puis un luxe de fleurs, d'argenterie, de cristaux, un service qui mettait le restaurant en l'air; sans parler des vins, pour lesquels il faisait bouleverser la cave, reclamant des crus inconnus, n'estimant rien d'assez vieux, d'assez rare, revant des bouteilles uniques a deux louis le verre.

Ce soir-la, comme on se trouvait en ete, saison ou tout abonde, il avait eu du mal a enfler l'addition. Le menu, arrete des la veille, fut pourtant remarquable: un potage creme d'asperges, puis des petites timbales a la Pompadour; deux releves, une truite a la genevoise et un filet de boeuf a la Chateaubriand; deux entrees, des ortolans a la Lucullus et une salade d'ecrevisses; enfin comme rot un cimier de chevreuil, et comme legumes des fonds d'artichaut a la jardiniere, suivis d'un souffle au chocolat et d'une sicilienne de fruits. C'etait simple et grand, elargi d'ailleurs par un choix de vins vraiment royaclass="underline" madere vieux au potage, chateau-filhot 58 aux hors-d'oeuvre, johannisberg et pichon-longueville aux releves, chateau-lafite 48 aux entrees, sparling-moselle au roti, roederer frappe au dessert. Il regretta beaucoup une bouteille de johannisberg, agee de cent cinq ans, qu'on avait vendue dix louis a un Turc, trois jours plus tot.

-Buvez donc, monsieur, repetait-il sans cesse a Duveyrier; quand les vins sont bons, ils ne grisent pas.... C'est comme la nourriture, elle ne fait jamais de mal, si elle est delicate.

Lui, cependant, se surveillait. Ce jour-la, il posait pour l'homme bien, une rose a la boutonniere, peigne et rase, se retenant de casser la vaisselle, ainsi qu'il en avait l'habitude. Trublot et Gueulin mangeaient de tout. La theorie de l'oncle semblait vraie, car Duveyrier lui-meme, qui souffrait de l'estomac, avait bu considerablement et etait revenu a la salade d'ecrevisses, sans etre trouble, les taches rouges de sa face avivees seulement d'un sang violatre.

A neuf heures, le diner durait encore. Les candelabres, dont une croisee ouverte effarait les flammes, allumaient les pieces d'argenterie et les cristaux; et, au milieu de la debandade du couvert, quatre corbeilles de fleurs superbes se fanaient. Outre les deux maitres d'hotel, il y avait derriere chaque convive un valet, specialement charge de veiller au pain, au vin, au changement des assiettes. Il faisait chaud, malgre l'air frais du boulevard. Une plenitude montait, dans les epices fumantes des plats et dans l'odeur vanillee des grands crus.

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