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Pot-bouille

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Pot-bouille
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Octave pourtant, a l'entree de l'abbe Mauduit, avait souhaite le bonsoir aux Campardon. Comme il traversait l'antichambre, il entendit, dans la salle a manger toute noire, la voix d'Angele, qui s'etait echappee, elle aussi.

-C'est pour le beurre qu'elle criait? demandait-elle.

-Bien sur, repondait une autre voix, celle de Lisa. Elle est mechante comme une gale. Vous avez bien vu, a table, de quelle facon elle m'a ramassee.... Mais je m'en fiche! Faut avoir l'air d'obeir, avec une particuliere de cette espece, et ca n'empeche pas, on rigole tout de meme!

Alors, Angele dut se jeter au cou de Lisa, car sa voix s'etouffa dans le cou de la bonne.

-Oui, oui.... Et, apres, tant pire! c'est toi que j'aime!

Octave montait se coucher, lorsqu'un besoin de grand air le fit descendre. Il etait au plus dix heures, il irait jusqu'au Palais-Royal. Maintenant, il se retrouvait garcon: pas de femme, ni Valerie ni madame Hedouin n'avaient voulu de son coeur, et il s'etait trop presse de rendre a Jules Marie, la seule qu'il eut conquise, encore sans avoir rien fait pour ca. Il tachait d'en rire, mais il eprouvait une tristesse; il se rappelait avec amertume ses succes de Marseille et voyait un mauvais presage, une veritable atteinte a sa fortune, dans la deroute de ses seductions. Un froid le glacait, quand il n'avait pas des jupes autour de lui. Jusqu'a madame Campardon qui le laissait partir sans larmes! C'etait une terrible revanche a prendre. Est-ce que Paris allait se refuser?

Comme il posait le pied sur le trottoir, une voix de femme l'appela; et il reconnut Berthe, sur le seuil du magasin de soierie, dont un garcon mettait les volets.

-Est-ce vrai? monsieur Mouret, demanda-t-elle, vous avez donc quitte le Bonheur des Dames?

Il fut surpris qu'on le sut deja dans le quartier. La jeune femme avait appele son mari. Puisqu'il voulait monter le lendemain, pour causer avec M. Mouret, il pouvait bien lui parler tout de suite. Et Auguste, la mine maussade, sans transition, offrit a Octave d'entrer chez eux. Ce dernier, pris a l'improviste, hesitait, etait sur le point de refuser, en songeant au peu d'importance de la maison. Mais il apercut le joli visage de Berthe, qui lui souriait de son air de bon accueil, avec le gai regard qu'il avait deja rencontre deux fois, le jour de son arrivee et le jour des noces.

-Eh bien! oui, dit-il resolument.

X

Alors, Octave se trouva rapproche des Duveyrier. Souvent, lorsque madame Duveyrier rentrait, elle traversait le magasin de son frere, s'arretait a causer un instant avec Berthe; et, la premiere fois qu'elle apercut le jeune homme, installe derriere un comptoir, elle lui fit d'aimables reproches sur son manque de parole, en lui rappelant son ancienne promesse de venir un soir, chez elle, essayer sa voix au piano. Justement, elle voulait donner une seconde audition de la Benediction des Poignards, a un de ses premiers samedis de l'hiver suivant, mais avec deux tenors de plus, quelque chose de tres complet.

-Si cela ne vous contrarie pas, dit un jour Berthe a Octave, vous pourrez monter apres votre diner chez ma belle-soeur. Elle vous attend.

Elle gardait a son egard une attitude de patronne simplement polie.

-C'est que, ce soir, fit-il remarquer, je comptais mettre un peu d'ordre dans ces cases.

-Ne vous inquietez pas, reprit-elle, il y a ici du monde pour cette besogne.... Je vous donne votre soiree.

Vers neuf heures, Octave trouva madame Duveyrier qui l'attendait, dans son grand salon blanc et or. Tout etait pret, le piano ouvert, les bougies allumees. Une lampe posee sur un gueridon, a cote de l'instrument, eclairait mal la piece, dont une moitie restait obscure. En voyant la jeune femme seule, il crut devoir lui demander comment M. Duveyrier se portait. Elle repondit qu'il allait parfaitement; ses collegues l'avaient charge d'un rapport, dans une affaire tres grave, et il etait justement sorti pour se renseigner sur certains faits.

-Vous savez, cette affaire de la rue de Provence, dit-elle avec simplicite.

-Ah! il s'en occupe! s'ecria Octave.

C'etait un scandale qui passionnait Paris, toute une prostitution clandestine, des enfants de quatorze ans livres a de hauts personnages. Clotilde ajouta:

-Oui, ca lui donne beaucoup de mal. Depuis quinze jours, ses soirees sont prises.

Il la regarda, sachant par Trublot que l'oncle Bachelard, ce jour-la, avait invite Duveyrier a diner, et qu'on devait ensuite finir la soiree chez Clarisse. Mais elle etait tres serieuse, elle parlait toujours de son mari avec gravite, contait de son grand air honnete des histoires extraordinaires, ou elle expliquait pourquoi on ne le trouvait jamais au domicile conjugal.

-Dame! il a charge d'ames, murmura-t-il, gene par son clair regard.

Elle lui paraissait tres belle, seule dans l'appartement vide. Ses cheveux roux palissaient son visage un peu long, d'une obstination tranquille de femme cloitree au fond de ses devoirs; et, vetue de soie grise, la gorge et la taille sanglees dans un corset cuirasse de baleines, elle le traitait avec une amabilite sans chaleur, comme separee de lui par un triple airain.

-Eh bien! monsieur, voulez-vous que nous commencions? reprit-elle. Vous excusez mon importunite, n'est-ce pas?... Et lachez-vous, donnez tous vos moyens, puisque monsieur Duveyrier n'est pas la.... Vous l'avez peut-etre entendu se vanter de ne pas aimer la musique?

Elle mettait un tel mepris dans cette phrase, qu'il crut devoir risquer un leger rire. C'etait d'ailleurs l'attaque unique qui lui echappait parfois contre son mari devant le monde, exasperee des plaisanteries de ce dernier sur son piano, elle qui etait assez forte pour cacher la haine et la repulsion physique qu'il lui inspirait.

-Comment peut-on ne pas aimer la musique? repetait Octave d'un air d'extase, afin de lui etre agreable.

Alors, elle s'assit. Un recueil d'anciens airs etait ouvert sur le pupitre. Elle avait choisi un morceau de Zemire et Azor, de Gretry. Comme le jeune homme lisait tout au plus ses notes, elle le lui fit d'abord dechiffrer a demi-voix. Puis, elle joua le prelude, et il commenca.

Du moment qu'on aime,

L'on devient si doux....

-Parfait! cria-t-elle ravie, un tenor, il n'y a pas a en douter, un tenor!... Continuez, monsieur.

Octave, tres flatte, fila les deux autres vers.

Et je suis moi-meme

Plus tremblant que vous.

Elle rayonnait. Voila trois ans qu'elle en cherchait un! Et elle lui conta ses deboires, M. Trublot par exemple; car, c'etait un fait dont on aurait du etudier les causes, il n'y avait plus de tenors parmi les jeunes gens de la societe: sans doute le tabac.

-Attention, maintenant! reprit-elle, nous allons y mettre de l'expression.... Attaquez avec franchise.

Son visage froid prit une langueur, ses yeux se tournerent vers lui d'un air mourant. Croyant qu'elle s'echauffait, il s'animait aussi, la trouvait charmante. Pas un bruit ne venait des pieces voisines, l'ombre vague du grand salon semblait les envelopper d'une volupte assoupie; et, penche derriere elle, frolant son chignon de sa poitrine, pour mieux voir la musique, il soupirait dans un frisson les deux vers:

Et je suis moi-meme

Plus tremblant que vous.

Mais, la phrase melodique achevee, elle laissa tomber son expression passionnee comme un masque. Sa froideur etait dessous. Il se recula, inquiet, ne voulant pas recommencer son aventure avec madame Hedouin.

-Vous irez tres bien, disait-elle. Accentuez seulement davantage la mesure.... Tenez, comme ca.

Et elle chanta elle-meme, elle repeta a vingt reprises: "Plus tremblant que vous," en detachant les notes avec une rigueur de femme impeccable, dont la passion musicale etait a fleur de peau, dans la mecanique. Sa voix montait peu a peu, emplissait la piece de cris aigus, lorsque tous deux entendirent brusquement, derriere leur dos, quelqu'un dire tres fort:

-Madame! madame!

Elle eut un sursaut, et reconnaissant sa femme de chambre Clemence:

-Hein? quoi?

-Madame, c'est monsieur votre pere qui est tombe le nez dans ses ecritures et qui ne bouge plus.... Il nous fait peur.

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