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L'homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? Depuis quatre mois, cette phrase accompagne des cercles bleus qui surgissent la nuit, tracés à la craie sur les trottoirs de Paris. Au centre de ces cercles, prisonniers, un débris, un déchet, un objet perdu : trombone, bougie, pince à épiler, patte de pigeon... Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent un maniaque, un joueur. Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite sont de, mauvais augure. Il le sait, il le sent : bientôt, de l'anodin saugrenu on passera au tragique. Il n'a pas tort. Un matin, c'est le cadavre d'une femme égorgée que l'on trouve au milieu d'un de ces cercles bleus.
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— Alors il a bien joué son affaire, Le Nermord. Il m'a bien joué aussi, n'est-ce pas ? Sa terreur, ses sanglots, sa fragilité, et puis ses aveux, et puis son innocence. Foutaises.

— Très bien joué. Il vous a secoué, Danglard. Même le juge d'instruction, qui est né méfiant, a estimé impossible qu'il soit coupable. Assassiner sa propre épouse dans un de ses propres cercles ? Impensable. Il n'y avait plus qu'à le relâcher et se laisser conduire là où il entendait nous conduire. Jusqu'au coupable qu'il nous avait fabriqué, la vieille Clémence. Et je n'ai rien fait de plus. Je me suis laissé porter.

— Le merle a trouvé un cadeau pour la merlette, dit Castreau. C'est un petit bout d'aluminium.

— Ça t'intéresse pas ce qu'on dit ? demanda Danglard.

— Si. Mais je ne veux pas avoir l'air de trop écouter, j'aurais l'impression d'être un imbécile. Vous ne m'avez pas observé, mais j'avais tout de même réfléchi à cette affaire. La seule chose que j'avais conclue, c'est que Le Nermord avait quelque chose de malsain. Mais ça n'a pas été plus loin. Comme nous tous, j'ai cherché Clémence.

— Clémence... dit Adamsberg. Il a dû prendre son temps pour la trouver. Il lui fallait dénicher quelqu'un de son âge, d'allure insignifiante, et qui soit assez coupé du monde pour que sa disparition n'inquiète pas. Cette vieille Valmont de Neuilly était idéale, avec sa folie crédule et solitaire des petites annonces. La séduire, lui promettre la lune, la convaincre de tout vendre et de le rejoindre avec deux valises, ça n'a pas dû être sorcier. Clémence n'en a parlé qu'à ses voisins. Mais comme ils n'étaient pas des amis, ils ne se sont pas alarmés de son aventure, et tout le monde a bien rigolé. Le fiancé, personne ne l'avait jamais vu. La pauvre vieille est venue au rendez-vous.

— Allons bon, dit Castreau, voilà un deuxième merle qui rapplique à présent. Qu'est-ce qu'il espère ? La merlette le regarde. Ça va être la guerre. Merde. Quelle vie, bon sang, quelle vie !

— Il l'a tuée, dit Danglard, et il est venu l'enterrer ici. Pourquoi ici ? Où est-ce qu'on est ?

Adamsberg tendit un bras fatigué vers sa gauche.

— Pour enterrer quelqu'un, il faut connaître des endroits tranquilles. La baraque forestière là-bas, c'est la maison de campagne de Le Nermord.

Danglard regarda la baraque. Oui, Le Nermord l'avait bien roulé.

— Après quoi, reprit Danglard, il a pris la défroque de la vieille Clémence. Facile, il avait ses deux valises.

— Continuez, Danglard. Je vous laisse finir.

— Voilà, dit Castreau, la merlette s'envole maintenant, elle a perdu le petit bout d'aluminium. Crevez-vous le cul à faire des cadeaux. Non, elle revient.

— Il s'est installé chez Mathilde, continua Danglard. Cette femme l'avait suivi. Cette femme l'inquiétait. Il lui fallait surveiller Mathilde, et puis s'en servir à son gré. L'appartement libre a été pour lui une formidable occasion. En cas de problème, Mathilde constituerait un témoin rêvé : elle connaissait l'homme aux cercles, elle connaissait Clémence. Elle croyait à la séparation de ces deux êtres, et il s'employait à l'en convaincre. Mais pour les dents, comment a-t-il fait ?

— C'est vous qui m'avez parlé du bruit de sa pipe contre ses dents.

— C'est vrai. Un dentier alors. Il lui suffisait de limer un ancien appareil. Et les yeux ? Il les a bleus. Elle les avait bruns. Des lentilles ? Oui. Des lentilles. Le béret. Les gants. Toujours les gants. La transformation devait tout de même demander du temps, du soin, de l'art même. Et puis comment pouvait-il sortir de chez lui habillé en vieille dame ? N'importe quel voisin aurait pu le voir. Où se changeait-il ?

— Il se changeait en chemin. Il sortait de chez lui en homme et il arrivait rue des Patriarches en femme. Et vice versa, bien sûr.

— Alors ? Un local abandonné ? Une baraque de chantier où il planquait ses habits ?

— Par exemple. Faudra la trouver. Ou qu'il nous le dise.

— Une baraque de chantier avec des restes de bouffe, des fonds de bouteille, un placard un peu moisi ? C'est ça ? L'odeur ? L'odeur de pomme pourrie sur les vêtements ? Et pourquoi les vêtements de Clémence ne sentaient-ils rien ?

— Ils étaient légers. Il les gardait sous son costume, et il rangeait le reste, béret, gants, dans sa sacoche. Mais il ne pouvait pas garder son costume d'homme sous les vêtements de Clémence. Alors il les laissait en route.

— C'est une sacrée organisation.

— Pour certains êtres, l'organisation est une chose délicieuse. C'est un meurtre sophistiqué qui lui a demandé des mois de travail préalable. Il s'est mis à cercler plus de quatre mois avant le premier meurtre. Ce genre de byzantiniste ne recule pas devant des heures de préparation minutieuse, tatillonne. Je suis sûr qu'il y a pris un formidable plaisir. Par exemple, l'idée de se servir de Gérard Pontieux pour nous faire courir après Clémence. C'est le genre de perfection qui a dû le ravir. De même que la goutte de sang déposée chez Clémence, dernière touche avant son départ.

— Où est-il ? Bon Dieu, où est-il ?

— À la ville. Il va rentrer déjeuner. Rien ne presse, il est si sûr de lui. Un plan si compliqué ne pouvait pas rater. Mais il ne pouvait pas savoir pour la revue de mode. Sa Delphie prenait des libertés sans le lui dire.

— C'est le petit mâle qui gagne, dit Castreau. Je vais lui filer du pain. Il a bien bossé.

Adamsberg leva la tête. L'équipe du labo arrivait. Conti descendait du camion, avec toutes ses sacoches.

— Tu vas voir ça, dit Danglard en saluant Conti, c'est autre chose que le bigoudi. Mais c'est le même type qui l'a fait.

— Le type, on va le chercher maintenant, dit Adamsberg en se levant.

La maison d'Augustin-Louis Le Nermord était un relais de chasse mal entretenu. Un crâne de cerf était pendu au-dessus de la porte d'entrée.

— C'est gai, dit Danglard.

— C'est que l'homme n'est pas gai, dit Adamsberg. Il aime la mort. Reyer m'a dit ça de Clémence. Il a surtout dit qu'elle parlait comme un homme.

— Moi je m'en fous, dit Castreau. Regardez.

Fier, il leur montrait la merlette qui avait grimpé sur son épaule.

— Vous avez déjà vu ça ? Une merlette qui s'apprivoise ? Et qui me choisit, moi ?

Castreau en riait.

— Je vais l'appeler Miette, dit-il. C'est con, non ? Est-ce que vous croyez qu'elle va rester avec moi ?

Adamsberg sonna à la porte. Des pas en chaussons glissèrent dans le couloir, avec calme. Le Nermord ne s'inquiétait de rien. Quand il ouvrit, Danglard regarda autrement ses yeux bleu sale, sa peau blanche avec des petites plaques rousses.

— J'allais manger, dit Le Nermord. Que se passe-t-il ?

— Tout a raté, monsieur, dit Adamsberg. Ça arrive.

Il lui posa une main sur l'épaule.

— Vous me serrez, dit Le Nermord en reculant.

— Veuillez nous suivre, dit Castreau. Vous êtes sous l'inculpation d'un quadruple meurtre.

La merlette toujours sur l'épaule, il saisit les poignets de Le Nermord et lui passa les menottes. Avant, du temps de l'ancien commissaire, Castreau se glorifiait de savoir passer les menottes si vite qu'on n'avait le temps de rien voir. Là, il ne dit rien.

Danglard n'avait pas quitté des yeux l'homme aux cercles. Et il lui sembla comprendre de quoi avait parlé Adamsberg avec cette histoire de gros crétin de chien baveux. Cette histoire de cruauté. Ça suintait. L'homme aux cercles était devenu en cette minute épouvantable à regarder. Bien plus épouvantable que le cadavre de la fosse.

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