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La Perle de l'Empereur [fr]

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La Perle de l'Empereur [fr]
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— Que ça pourrait marcher ! fit Karloff avec enthousiasme. C’est une rudement bonne idée Allez, je vous ramène.

En rentrant chez lui, Adalbert trouva Théobald qui l’attendait en faisant des réussites sur la table de la cuisine.

— Pourquoi n’es-tu pas encore couché ? Je t’avais dit de ne pas m’attendre.

— Je sais, mais j’ai un message urgent à délivrer.

— Tu sais écrire, non ? Donne-moi un verre d’eau, j’ai la gorge comme du papier buvard !

— Monsieur fume trop ! décréta Théobald en se mettant en devoir de servir ce qu’on lui demandait.

Adalbert but avidement non pas un, mais deux verres de Vichy :

— Alors, ce message ?

— Mlle du Plan-Crépin a téléphoné. Madame la Marquise veut voir Monsieur dès qu’il rentrera même si c’est très tard.

— Il est très tard ! protesta Adalbert. Ça veut dire qu’il faut que j’y aille malgré tout ?

— Hé oui !

— Mais le parc Monceau est fermé à cette heure. Je vais être obligé de faire le détour.

— Monsieur peut prendre sa voiture ?

— Elle est fantastique, mais elle fait un boucan d’enfer : je vais réveiller le quartier !

— Alors Monsieur va à pied… et je vais accompagner Monsieur. À deux on se sent moins seul !

— Signé La Palice ! grogna Adalbert en s’octroyant un troisième verre, mais cette fois c’était du bordeaux. Il avait besoin de reprendre des forces.

Un moment plus tard, tous deux trottaient en direction de la rue Alfred-de-Vigny et Adalbert, qui commençait à avoir sommeil, songeait avec nostalgie au confortable taxi du colonel Karloff ou aux sièges de cuir dur de sa petite Amilcar, en se demandant pourquoi la marquise tenait absolument à le voir d’urgence sans attendre que le jour se lève. Il était en outre mécontent de n’avoir pu convaincre Théobald de rester à la maison quand, au coin de la rue Cardinet, deux ombres suspectes qui se détachèrent du renfoncement d’une porte pour se dissoudre dans la nuit lui firent comprendre que la précaution n’était peut-être pas vaine. Fatigué comme il l’était, il aurait mis doute eu le dessous en cas d’attaque, et la silhouette de Théobald, raide comme un parapluie sous son long pardessus noir, le melon enfoncé sur sa tête jusqu’aux sourcils, évoquait non seulement la force tranquille mais vous avait un petit air de policier nettement dissuasif.

Ils trouvèrent Marie-Angéline debout et Mme de Sommières dans son lit, où sa lectrice l’avait convaincue de s’installer plutôt que de tourner en rond dans le jardin d’hiver ou dans sa chambre. Bien étayée sur de nombreux oreillers garnis de dentelles, le buste habillé d’une liseuse de batiste mauve à multiples et minuscules volants de valenciennes, un bonnet du même style posé sur sa mousse de cheveux, la vieille dame évoquait les agréables habitudes du Grand Siècle où l’on pouvait recevoir ses amis au lit sans être à l’article de la mort. Mais ce qu’elle avait à dire l’était moins.

— Désolée de vous faire galoper jusqu’ici alors que vous préféreriez dormir, mais si vous n’étes pas prévenu, vous risquez de patauger lamentablement quand le commissaire Langlois viendra tirer votre sonnette dès potron-minet rien que pour voir quelle tête vous allez faire !

— Chère marquise, émit Adalbert, je n’ai pas l’esprit très vif à cette heure et votre discours est peu près aussi clair que l’évangile de saint Jean !

— Allez lui préparer du café, Plan-Crépin. J’explique !

— Avec votre permission, Théobald est venu avec moi. Il va s’en charger très bien.

— En ce cas j’en prendrai aussi. Et écoutez-moi. Hier, comme promis, j’ai eu la visite de mon vieil ami Langevin qui était naturellement au courant de l’affaire et qui s’est mis volontiers à mon service. Pour cela il s’est rendu quai des Orfèvres chez Langlois qui a été, paraît-il, son élève préféré. C’était à la fin de la journée et tous deux étudiaient les faits quand les Mille et Une Nuits ont envahi le quai des Orfèvres sous les espèces d’un prince hindou habillé de velours rose et dégoulinant de perles, escorté d’une suite presque aussi chamarrée que lui…

— Seigneur ! Le maharadjah d’Alwar ? émit Adalbert abasourdi, mais pour qui cette description désignait le personnage. Et qu’est-ce qu’il venait faire ?

— Offrir à Aldo un alibi en or massif.

— Mais Aldo n’a pas besoin d’un alibi ! Il a besoin qu’on le retrouve. Et vite !…

— Tout à fait d’accord, mais Sa Grandeur pense autrement. Aussi a-t-elle expliqué avec une dignité douloureuse qu’Aldo n’avait pas pu assassiner la malheureuse comtesse Abrasimoff parce que cette nuit-là, ils l’avaient passée ensemble.

— Quoi ? Mais il est fou !

— C’est possible. Quoi qu’il en soit, rien n’a pu l’en faire démordre : il est prêt à jurer devant la terre entière qu’Aldo et lui ne se sont pas quittés avant l’aube.

— Incroyable ! Et ils ont fait quoi pendant ce temps ?

— Ils ont… causé !

— Causé ? fit Adalbert dont l’œil noircissait. Et de quoi ?

— De sujets touchant à la plus haute philosophie, de réincarnation, d’union des âmes… que sais-je ? Il a dit qu’Aldo était un être de lumière et qu’il éprouvait pour lui une… vénération. Je crois que c’est le mot employé…

— Ça ne tient pas debout ; Morosini avait déjà passé toute la journée avec lui. Il n’y serait pas retourné… Rien que ça devrait suffire à Langlois !

— Il n’y est pas retourné. Le maharadjah dit qu’il est venu le chercher chez vous après l’avoir appelé au téléphone. Vous veniez de partir. Quant au prince, à peine Aldo l’eut quitté qu’il a senti un vide immense et le besoin de se réchauffer à cette lumière qu’il venait de découvrir. Il a bien essayé de lutter mais c’était impossible. Alors il est allé chercher…

— Et Aldo se serait laissé emmener ainsi par un homme qui lui déplaît… souverainement ?

— Eh bien… pas à ce point ! D’après Alwar, il serait même né entre eux une de ces communions comme en connaissent seulement les grandes âmes. Cependant l’horreur du crime a d’abord laissé Sa Grandeur pantoise, puis, dans une illumination, la vérité lui est apparue et il a reçu l’ordre de se porter au secours de ce frère aux prises avec la sottise des hommes.

— Et Langlois a avalé tout ça ?

— Non. Bien sûr que non, mais il est obligé de tenir compte d’une déposition faite par un prince souverain étranger. Le ministère a été formel à cet égard : on ne peut pas renvoyer le maharadjah à ses petits plaisirs comme n’importe quel pékin.

— Est-ce qu’il a aussi expliqué ce qu’il a fait de Morosini à l’aube de cette grande nuit ? Il ne l’a pas fait reconduire dans sa Rolls ?

— Non. Aldo paraît-il éprouvait le besoin de marcher un peu dans la fraîcheur du matin. De sa fenêtre, le maharadjah l’a vu descendre les Champs-Elysées en direction de la Concorde…

— … dans la gloire d’une aurore qui l’habillait de rayons roses ! s’écria Adalbert saisi par la colère. Mais quel incroyable tissu d’âneries ! Si on lit entre les lignes, Aldo a le choix entre un meurtre sordide suivi d’une fuite qui ne l’est pas moins, ou être convaincu d’avoir passé la nuit dans le lit d’Alwar. Parce que les illuminations, les âmes sœurs, la méditation transcendantale, à d’autres ! Tout le monde optera pour ma version et Aldo passera soit pour un assassin, soit pour le mignon du maharadjah ! Autrement dit, il sera de toute façon déshonoré !

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