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La Perle de l'Empereur [fr]

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La Perle de l'Empereur [fr]
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Laissant la glace de séparation ouverte, on se mit à fumer chacun dans son coin, l’un avec béatitude l’autre avec une nervosité croissante. On attendit ainsi un bon quart d’heure et Adalbert commençait à s’inquiéter quand la voiture reparut, s’arrêta devant la maison indiquée. L’un des deux hommes en descendit, fit sortir la jeune femme et l’entraîna dans l’immeuble dont la porte se referma sur eux.

— Il habite avec elle ? demanda Adalbert.

— Oui. Je ne sais pas si c’est son amant ou un simple garde du corps, mais il va rester la nuit entière. Et vous avez vu les dimensions du gars ?

— Ce n’est pas ça qui me tourmente : simplement il est difficile de parler calmement en s’administrant des coups de poing. Il doit bien y avoir un moyen de la voir seule ?

— Dans la journée, elle vit comme tout le monde, je crois. C’est seulement la nuit qu’on la garde pour éviter sans doute qu’elle ne tombe dans des mains… dangereuses. Que faisons-nous ?

La voiture, en effet, redémarrait :

— On va suivre cette charrette ! Le conducteur doit faire partie de la bande. Autant savoir où il va…

— C’est comme si c’était fait !

Et on repartit à travers les rues du Paris nocturne. Chemin faisant, on causa.

— Comment se fait-il que je vous aie trouvé devant les Folies-Rochechouart et que vous en sachiez si long sur Marie Raspoutine ?

— Oh, je n’y suis pas tous les soirs. Ça dépend des courses que je fais avec mes clients, mais, quand je le peux, je viens avec l’idée qu’une nuit peut-être il se passera quelque chose qui me mettra sur la voie de l’assassin de Piotr. J’ai essayé une fois de parler avec elle, mais c’est une drôle de femme ! En même temps craintive, méfiante et têtue. Je me suis même demandé si, sous la torture, elle laisserait échapper un mot sur l’homme pour qui elle travaillait la nuit de Saint-Ouen…

— Et cette voiture ? Vous n’avez jamais tenté de la suivre ?

— Si, bien sûr, mais je commence à me faire vieux. J’ai des rhumatismes et je ne suis plus aussi solide qu’autrefois. Alors je vous avoue que risquer ma vie – et je ne suis pas seul, il y en a qui ont besoin de moi – pour tomber peut-être dans une embuscade ne me dit vraiment rien.

Il hésita un instant, puis reprit :

— Je dois vous dire qu’un soir j’ai pris la piste Jusqu’à la porte Maillot seulement. Quand je l’ai vue plonger dans le plus épais du bois de Boulogne j’ai fait demi-tour…

— Eh bien, ce soir on ne fera pas demi-tour. Vous êtes armé ?

— Toujours ! La nuit on ne sait jamais sur qui on tombe et ça, c’est très dissuasif, ajouta Karloff en tirant de dessous son siège un ancien pistolet d’ordonnance.

— Comme j’ai moi aussi ce qu’il faut, nous voila parés ! s’écria joyeusement Adalbert. En avant toute !

Suivre une automobile dans des rues désertes sans se faire repérer n’est pas un exercice facile. Le colonel Karloff semblait y exceller, laissant à l’adversaire une distance suffisante pour ne pas attirer son attention. On alla ainsi jusqu’à la porte Maillot encore éclairée par les lumières de Luna-Park et quand la grosse Renault s’engagea dans l’allée menant à Longchamp, le taxi de Karloff s’y glissa à son tour, mais, à la surprise d’Adalbert, éteignit ses phares :

— Vous allez nous perdre…

— Aucun danger ! Il suffit de ne pas quitter de vue son feu arrière, et puis moi je suis comme les chats : j’y vois très bien la nuit !

— Un talent précieux, apprécia Adalbert en se rejetant dans le siège.

On traversa ainsi le Bois sur toute sa largeur pour rejoindre à Boulogne le quai de la Seine que l’on suivit jusqu’au pont de Saint-Cloud et même au-delà, car on s’engagea dans la rue Dailly, qui escaladait en forte pente le coteau en formant, à mi hauteur, un grand virage. Or, quand le taxi atteignit ce virage, force lui fut de constater que le véhicule avait complètement disparu. Karloff s’arrêta à raser un mur et descendit, suivi d’Adalbert, pour examiner les alentours et l’entrée des différentes artères dont les unes montaient vers l’église et les autres se dirigeaient vers Suresnes, mais l’œil rouge du feu arrière ne brillait nulle part.

— Eh bien, on l’a perdu ! soupira Adalbert en s’asseyant sur le marchepied du taxi. Au point où nous en sommes, il faudrait fouiller tout Saint-Cloud !

— Et là, j’avoue que je ne connais pas !

— Moi si ! J’ai une maison, dans ce coin, un peu plus bas.

— Une maison ? On pourrait peut-être y aller ?

— Pour quoi faire ? bougonna l’archéologue, l’œil désabusé. Elle est vide comme ma main ! J’ai été cambriolé…

— Ça c’est triste ! Et ils ne vous ont rien laissé ? Pas même une bouteille de vin ? déplora Karloff en venant s’asseoir près de son client qui lui offrit un nouveau cigare en guise de compensation.

— Pas même, non ! Mais vous savez, je n’y venais pas souvent. Elle me servait plutôt… d’entrepôt. Je suis archéologue et tout ce que j’ai pu rapporter de mes campagnes n’entrait pas dans mon appartement de la rue Jouffroy !

Les deux hommes fumèrent un moment silence, attendant Dieu sait quoi peut-être que l’automobile reparaisse…

— Dites donc ! reprit Vidal-Pellicorne. Il y quelque chose que je m’explique pas.

— Quoi ?

— Le mal que se donnent ces gens pour ramener chez elle cette petite théâtreuse de rien du tout…

— Mais qui s’appelle Marie Raspoutine et dont le prince Morosini, vous et moi savons qu’elle est plus ou moins à la dévotion de Napoléon VI. Seule la police l’ignore parce que Morosini est un vrai gentleman et, selon moi, ce qu’ils voulaient éviter c’est ce qui allait se produire ce soir : qu’un admirateur l’approche, lui fasse du plat, l’emmène souper, par exemple, et avec quelques verres de champagne lui tire les vers du nez. Alors ils ont fabriqué la légende d’un riche protecteur qui vient la chercher tous les soirs pour l’emmener finir la nuit ailleurs, mais qui en fait la ramène chez elle entre un quart d’heure et une demi-heure plus tard…

— …Et le protecteur qui n’est peut-être pas riche reste avec elle pour une surveillance rapprochée tandis que la voiture, un peu trop « chic » pour le quartier, s’en va remiser à Saint-Cloud ? compléta Adalbert. Ça me paraît un peu compliqué. Ce serait évidemment plus simple d’installer Mme Raspoutine dans un meilleur quartier et de lui faire avoir un engagement dans un beau music-hall ?

— Plus simple mais sûrement plus cher. Or je ne suis pas certain que votre Napoléon roule sur l’or. Quelque chose me dit qu’il a de gros besoins d’argent. Au fait, est-ce que je vous ai dit que la voiture qu’on vient de suivre est la même que celle de Saint-Ouen ? Avec un autre numéro…

— Non, vous ne me l’avez pas dit, mais au fond ça ne nous avance guère… sinon à nous prouver que les protecteurs de Marie sont bien les assassins du tzigane.

Karloff fuma un moment sans rien dire, uniquement attentif au plaisir d’un tabac de luxe. Puis, se levant :

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

— Je ne vois pas ce qu’on pourrait faire d’autre que rentrer. Si vous voulez bien me ramener chez moi ?

— Bien sûr ! Cependant, si j’étais vous et que j’aie ici une maison, même vide, je crois que j’y ferais un petit séjour. Ne serait-ce que pour observer les environs.

— J’y pensais, mais ça ne peut pas se faire cette nuit. Cependant, à y réfléchir, il me vient une autre idée. Pour laquelle j’aurai besoin de vous.

— Dites toujours…

— Au lieu de pister la voiture, pourquoi ne pas venir l’attendre au tournant ? Une expression très juste en l’occurrence. On vient ici, on cache le taxi et on fait le guet ! Qu’en dites-vous ?

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