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Les clowns de l'Eden

Электронная книга - «Les clowns de l'Eden». Краткое содержание книги:

Comment devenir immortel, sinon en affrontant, en niant la mort ? C’est ce qu’ont fait, au fil des âges, quelques hommes et quelques femmes : le Groupe, qui a commencé avec un Neandertalien et qui accueille, aujourd’hui, en cette fin du XXIe siècle, le Dr Devine.
Ce ne sont ni des dieux ni des saints. Simplement des humains riches d’expérience et pour qui le monde est un terrain de jeux. Ils aiment, ils boivent, ils s’amusent… Le Dr Devine, cependant, va leur poser un rude problème !
Il a vaincu la mort mais pour se retrouver en vivante et totale symbiose avec l’Extro, le tout-puissant ordinateur. Et l’Extro, à présent doué de conscience, veut, ni plus ni moins, métamorphoser l’espèce humaine…
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Le Rajah, lorsque je fis sa connaissance à la station thermale de Grossbad, me parut d’une exquise singularité. D’un noir de suie – à la différence de M’bantou, qui a la peau brillante – pourvu de traits harmonieux et d’un profil aquilin, de grands yeux noirs et d’une ossature délicate, le Rajah parlait d’une voix légèrement chantante et pétillante d’humour. Il était toujours d’une mise et d’une courtoisie impeccables. Il n’était pas, et il n’est toujours pas ce qu’on pourrait appeler démocratique. Les nécessités de la caste, hélas ! Edward Curzon lui avait inspiré une aversion immédiate.

On m’a dit que lorsqu’il visita pour la première fois l’Europe occidentale, du temps de Napoléon, sa conduite fut effroyable. En même temps que prince et dieu suprême, rien de ce qu’il faisait ne pouvait être mal à Bharat. En Europe, c’était différent. Par exemple, chaque fois que la nécessité s’en faisait sentir, il se soulageait en public. Aucun plancher, aucune plante verte n’était en sécurité. Il est vrai qu’il apprit bientôt à se bien tenir. Je me demande quel héros eut la témérité de le lui enseigner. Peut-être Napoléon. Plus probablement sa sœur, Pauline Buonaparte, dont il compta au nombre des amants.

Et c’était cet homme nanti de tous les pouvoirs et de toutes les richesses que quiconque pût souhaiter, qui aurait choisi de devenir renégat et de s’en prendre au Groupe ? Je ne pouvais pas croire une chose pareille. Pourquoi ? À ses yeux, nous étions tous ses inférieurs. Histoire de caste. Voulait-il dominer le monde entier ? Ridicule. On ne trouve ce genre de motivation que dans les romans à bon marché. Je ne crois jamais ce que je ne peux pas m’expliquer. Et là, j’avais beau faire, je ne trouvais pas d’explication.

Le quatrième jour, Longue Lance immobilisa l’hovercraft en me faisant des signes emphatiques. J’emphatis. Il tend l’oreille pendant quelques minutes. Il sort, tire un poignard de sa ceinture et le plante dans le sol rocheux. Il se met à genoux, mord le manche du poignard et écoute avec ses dents. Puis il revient vers moi, prend le compas et l’examine attentivement. Ensuite, il me le montre.

Dio ! L’aiguille avait varié de deux degrés du nord à l’ouest et restait pointée dans cette direction même quand on secouait le compas. Longue Lance grogna, alla reprendre son poignard, regrimpa à bord et remit le véhicule en marche à vitesse réduite. Dès qu’il y eut une galerie sur la gauche, il tourna, avança d’une centaine de mètres, s’arrêta, recommença le coup du poignard et remonta dans l’hovercraft. Il mit ses mains en forme de sphère en disant : « Si, Capo. »

Comme un idiot, j’ouvris la bouche pour lui poser un tas de questions qu’il n’aurait certainement pas comprises. Mais il m’arrêta en disant : « Non, Capo », et il me fit signe de tendre l’oreille. Je tends. Je tends. Rien. Je regarde Longue Lance. Il hoche la tête.

Il entendait quelque chose que je n’entendais pas. Quel pisteur ! J’écoute. Coûte. Coûte. Et puis j’entends.

Une musique.

12

Nous reculâmes l’hover jusqu’au boulevard et nous reprîmes la direction de Tchi jusqu’au moment où il y eut une galerie adjacente assez grande pour y laisser le véhicule. Puis nous reprîmes à pied la direction du nord. Longue Lance avait son poignard à sa ceinture. Je glissai un grille-viande dans la mienne, juste en cas. Inutile de prendre des risques inutiles. Il était nu-pieds. Pieds d’acier. Moi, j’avais mis une couche de plastic-spray sous la plante des miens. Nu et peinturé comme il était, la phosphorescence ambiante lui donnait un aspect de cuir affreusement repoussé.

Soudain, Longue Lance m’agrippa l’épaule pour m’arrêter. Il me fit faire volte-face et désigna une petite galerie adjacente que nous venions de dépasser en faisant le signe Regarde. Quand je lui fis le signe Quoi, il répondit toujours par geste Animal. Quel animal ? La réponse était assez complexe, mais finalement je pigeai. Il voulait m’expliquer qu’il venait de voir un lion. Ridicule, mais il ne fallait pas le vexer. Je l’accompagnai dans la galerie. Je regardai. Pas de lion. Nous fîmes quelques pas à l’intérieur de la galerie. Il faisait sombre. Toujours pas de lion. Pas même un grognement. Longue Lance paraissait confus et dépité. Il voulait prolonger l’inspection, mais nous avions plus urgent à faire. Nous retournâmes à l’hovercraft.

Quand nous atteignîmes la rue de la Capsule, il passa devant, bien entendu, en me faisant signe d’imiter tout ce qu’il faisait. C’était un cours accéléré sur l’art de lancer une attaque surprise. À mesure que nous progressions, je percevais de plus en plus clairement un faible éclat blanc et un bourdonnement, puis de nouveau la musique. C’était une espèce de murmure de voix qui donnait ceci à peu près :

Ce n’est pas le grand et regretté Peter Illich Korrupstky (1940-2003) qui aurait composé ça. Tandis que nous nous dirigions à pas de Sioux vers l’éclat blanc, Capsule Street s’élargit en autoroute à six voies. Et quand nous arrivâmes à la source de la lumière et du bourdonnement, j’écarquillai des yeux incrédules. C’était une énorme grotte aux parois tapissées de l’ancien réseau d’extraction du sodium. Au milieu de la grotte était la capsule, reliée à un enchevêtrement de câbles électriques anciens, bourdonnante d’énergie. Le Grand Chef avait choisi la planque idéale. Puis j’aperçus les trois bébés qui fredonnaient.

Ils étaient gigantesques. Près de deux mètres dix. Des albinos purs. Ils étaient constitués comme des hommes, mais il y avait quelque chose de drôle dans leurs articulations. Ils bougeaient un peu comme des insectes. Je compris alors qu’ils étaient aveugles. Leur fredonnement était un écho-sonde. Naturellement, j’examinai attentivement leurs organes génitaux. Hillel s’était trompé. Ils n’avaient pas un zizi et un gros toto en même temps. C’était plutôt comme un bouton de rose blanc. C’était très grand, de la taille de mon poing, et ça s’ouvrait et ça se refermait spasmodiquement en pétales.

Soudain, en un éclair, un souvenir me revint à l’esprit. Une fois, en Afrique, M’bantou m’avait montré quelques scènes écologiques. D’un coup de pied, il avait renversé un cône d’argile grossier et j’avais vu des milliers de termites terrifiés courir dans tous les sens à la recherche d’un abri. Les termites étaient blancs et aveugles. M’b m’avait expliqué qu’ils communiquaient par des sons imperceptibles à l’oreille humaine. Les bébés de Séquoia étaient des termites de plus de deux mètres. La différence, c’est qu’on les entendait.

Je fis signe à Longue Lance que je continuais seul. Il n’était pas content, mais on ne peut pas discuter dans le langage des signes. On ne peut qu’énoncer des faits. Il s’apprêta donc à m’attendre.

Les trois créatures me perçurent dès que je m’approchai d’elles et s’avancèrent aussitôt vers moi. Je sortis mon brûleur, mais elles n’avaient pas une attitude menaçante. Elles semblaient déborder de joie et de curiosité. Je cherchai Séquoia du regard pendant qu’elles exploraient mon corps avec leurs mains et babillaient en musique :

Puis toutes ensemble, en signe d’approbation je l’espère :

Je répondis en utilisant Scott Joplin, Gershwin, Korrupstky, Hokubonzai et tous les tubes que je pus me rappeler. Elles adoraient le vieux ragtime, qu’elles devaient prendre pour des histoires drôles, et en redemandaient. Je bisse, et elles se roulent par terre, l’une sur l’autre et contre moi, convulsées de rire. Sympas, ces termites, vous savez, une fois vaincu le sentiment de xénophobie. Et bon public aussi, pour une improvisation. Mais toujours pas de Séquoia. J’allai jeter un coup d’œil dans la capsule, accompagné de mes trois fans qui ne voulaient plus me quitter. Niematid zu hause. Je hurlai : « Devine ! Grand Chef ! Séquoia ! » Pas de réponse. Le bruit fit peur aux trois créatures qui eurent un mouvement de recul. Je les rassurai avec quelques mesures de Melancholy Baby, et elles revinrent se faire caresser. Adorables. Mais humaines ?

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