Intrigue à l'anglaise
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #1
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253123422
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
— La Tapisserie est restaurée, certaines pièces de toile sont des ajouts manifestes, de là à penser que l’ensemble est une falsification…
— L'hypothèse n’est plus absurde. J’en suis la première mortifiée. J’ai consacré ma vie à la Tapisserie. Nous sommes apocryphes ma pauvre Pénélope…
— Qui aurait intérêt à ce que cela ne se sache pas ? Au point de vous tirer dessus ? L'office du tourisme ?
— La Tapisserie, vous savez, n’attire pas que les historiens. Les controverses officielles, que vous connaissez par les livres et les actes de colloques, sont gentillettes. Elles portent sur le lieu de son exécution, Normandie, Sud de l’Angleterre… Elles jouent à l’infini sur le sens profond de cette histoire : chant de gloire normand ou message pro-anglais plus ou moins crypté, à lire dans les marges ? Commande d’Odon ou de Guillaume ? Du comte Eustache de Boulogne ?
— Vous suggérez qu’à côté de ces polémiques érudites, la Tapisserie représente d’autres enjeux, reprend Pénélope, qui sent que Solange pourrait être intarissable sur ce qu’elle ne veut pas raconter.
— C'est pendant la dernière guerre que tout s’est révélé. »
Pénélope s’est assise sur la chaise en plastique réservée aux visiteurs. Elle ne dira rien de son équipée à Varanville, de sa découverte de quelques mètres brodés aux alentours de 1803. Elle n’évoquera pas le grand dessin que Wandrille a vu chez Marc, dans son cadre Empire. Sa directrice estime avoir des révélations à faire, elle écoute. D’abord peu attentive, puis très concentrée.
Le récit de Solange mérite qu’on oublie qu’il est proféré par Solange. Péné se dit au bout de cinq minutes qu’elle va l’écrire pour le donner à Wandrille. Ce sera la conclusion de son livre sur les Windsor. Un beau cadeau. Elle sort son carnet.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Tapisserie de Bayeux avait été un immense objet de convoitise. Une branche des SS, l’Ahnenerbe, s’y était intéressée de manière scientifique. Cet organisme délirant s’attachait à reconstituer « l’héritage des ancêtres », c’est-à-dire retrouver les traces, archéologiques, physiques, médicales, de la présence de la race germanique dans le monde entier. L'Ahnenerbe menait des missions archéologiques au Mexique comme si on avait pu y trouver des Aryens — et les mêmes effrayants « savants » faisaient mesurer les crânes des cadavres dans les camps… La Tapisserie de Bayeux contenait sans doute, de ce point de vue, la quintessence de l’esprit germanique, les Normands venus du Nord sur leurs navires avaient régné jusqu’en Sicile.
Transportée d’abord, sous l’Occupation, dans un manoir grisâtre et sans intérêt, qui n’attirerait pas l’œil, à Monceaux-en-Bessin, puis dans une abbaye de Prémontrés à dix kilomètres de là, à Mondaye, la Tapisserie fut confiée à un illuminé méthodique, le Dr Herbert Jankuhn — Pénélope notait les noms, pour le roman de Wandrille. Il commença une expertise scientifique dont pas grand-chose ne filtra, mais qui laissa des traces dans les archives sous forme de petits cahiers.
Son fils, en 1990, à la mort du méticuleux Jankuhn, devenu un respectable professeur dénazifié de l’université de Göttingen, a légué le tout à Bayeux. Solange a commencé à dépouiller cette masse de notes, de relevés, d’analyses textiles et iconographiques. L'étendard papal brandi par Guillaume le Conquérant est, par exemple, selon Jankuhn, le premier drapeau de guerre marqué d’une croix rituelle du peuple germain, et autres fadaises. Pendant des pages entières, d’une écriture maniaque, il décrit chaque détail, qu’il fait photographier en noir et en couleur. Il prélève des échantillons, tente des expériences de teinture des laines : tout est prêt pour faire exécuter une réplique du « monument » de toile, ou pour le compléter… Souvent, les cahiers de ce Jankuhn sont du pur charabia, un délire, pas inintéressant pour l’histoire de la « science » allemande sous le Reich.
Après une conférence de Jankuhn devant le gratin nazi, et une entrevue avec Himmler, les archontes de la SS avaient voulu voir la broderie, répondant à des ordres mystérieux venus peut-être du Führer en personne.
L'œuvre avait été mise à l’abri à Sourches, un château de la Sarthe appartenant au duc des Cars, où s’étaient réfugiés, avec leurs conservateurs, nombre de chefs-d’œuvre des Musées nationaux. L'organisation avait chargé un peintre, Jeschke, choisi par l’Institut d’histoire de l’art allemand de Paris, de copier la Tapisserie. Germain Bazin raconte dans ses Mémoires, lus par Solange, que ce Jeschke, après avoir commencé son travail à Mondaye, logeait à Sourches, à l’auberge Saint-Symphorien. Il venait tous les jours au château pour mener à bien son œuvre de copiste. À quelle fin ? Ces experts allemands étaient effrayants, peut-être pas si incompétents. Si la Tapisserie était un faux, l’avaient-ils compris ? Pénélope, aussitôt, tient pour elle-même le raisonnement inverse : si elle était factice, ces « spécialistes » l’auraient vu.
« Je n’y étais pas, racontait Solange, mais beaucoup de collègues plus âgés m’ont raconté cette équipée. Votre chère Christiane Desroches-Noble-court, que vous admirez tant, par exemple, a vécu tous ces moments tragiques… et assez gais. Les châteaux de la Sarthe, c’est merveilleux, tout un art de vivre ! Les amis conservateurs de cette petite bande qui ont sauvé les trésors nationaux y sont revenus souvent après la Libération. »
« Je vois ça d’ici, répond Wandrille à Pénélope quand elle lui racontait cette conversation, les notables manceaux, les manoirs de la Rillette Society, Solange au pays de l’or gras. Ça ne m’étonne pas qu’elle t’ait dit qu’elle aimait la Sarthe, tu sais, j’y vais souvent, chez les Graindorge, je vois parfaitement ce milieu.
— Ce que tu débites n’a aucun intérêt, mon pauvre Wandrille, tu en as plein la bouche de tes amis producteurs de rillettes. Écoute plutôt la suite. C'est une pure folie, historique du début à la fin. »
35.
Ce que Hitler voulait sauver dans Paris en flammes
Bayeux, lundi 8 septembre 1997
Le chef de l’Ahnenerbe était un certain Wolfram Sievers, sinistre personnage, dandy miteux, faux savant, bon à enfermer. Il fit venir la Tapisserie à Paris, très tardivement, fin juin 1944, après le Débarquement. Pourquoi était-ce si urgent ? Pourquoi cette priorité, alors que les Américains venaient de prendre pied en Europe ?
L'ordre cette fois venait au moins de Himmler, ou fut donné avec l’accord direct de celui-ci. Dès le 7 juin 1944, Bayeux avait été la première ville libérée de France. Le général de Gaulle y remportait son premier triomphe populaire. Les mieux informés des Bayeusains, dont les parents de Solange, croyaient encore leur chef-d’œuvre à Sourches. De toutes les œuvres inestimables pour lesquelles la vieille demeure ducale, belle commode XVIIIe posée au milieu des prés, servait de coffre blindé, seule la Tapisserie avait été transportée à Paris, comme en urgence. À Sourches se planquaient les grands Rubens du Louvre, les Sabines et le Léonidas aux Thermopyles de David, Le Radeau de la Méduse de Géricault…