Saga
- Автор: Бенаквиста Тонино
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Saga». Краткое содержание книги:
Les maîtres du monde pleurent aussi. La fatigue doit jouer. J'ai ouvert une armoire pour y trouver un tee-shirt propre et j'ai éclaté en sanglots, comme ça, à l'improviste. Deux minutes plus tard j'ai poussé un profond soupir et tout est allé mieux. Le chiffre 41 clignote sur mon répondeur, c'est la moisson de la journée. Je laisse défiler les messages au cas où Charlotte aurait décidé d'alléger ma peine pour bonne conduite. Je n'entends pas sa voix.
Comme tous les jeudis soir, je ne sais pas quoi faire de ma peau. Je n'ai pas envie de rester chez moi, je n'ai pas envie de voir des gens qui me parleraient de la Saga. Le bureau est bien le seul endroit au monde où, passé une certaine heure, on ne parle plus du feuilleton. Mais ce soir, j'ai envie de traîner, seul, à l'air libre, au cœur de cette belle soirée de printemps, dans des quartiers déserts.
Avenue de l'Opéra, je m'arrête à toutes les vitrines d'agences de voyage qui affichent leurs prix pour n'importe où. Ne me reste qu'à choisir. Tokyo. L'île Maurice. Veracruz. Rome. New York. Toutes destinations chargées d'images, de contes et de légendes. De fictions. En revanche, aucun film ne se déroule quand je lis Oslo sur une affichette. J'imagine un lieu sans histoires et sans mensonges. Un endroit où les gens disent oui quand ils ont envie de dire oui. Des bâtisses qui n'encombrent pas le regard. Des bars d'une rare innocence. Une femme qui ne penserait qu'à l'instant présent. Une chambre d'hôtel saine et claire. L'année prochaine, peut-être.
Je passe les guichets du Louvre et m'assois au bord de la pyramide.
Au loin, on ferme le jardin des Tuileries.
Je reprends mon chemin et longe la Seine.
À quelques pas du Pont Neuf, quatre clodos sont installés devant la vitrine d'un grand magasin, je ralentis en passant à leur hauteur. Un écran géant diffuse un film, un autre un documentaire, mais les regards sont tous braqués sur les personnages muets de la Saga qui s’agitent parmi d'autres caissons lumineux. Les gars font des commentaires salaces en descendant leur picrate.
Peu de voitures dans les rues.
Je ne peux pas croire que c'est en partie à cause de moi. Sans que je le veuille vraiment, je me retrouve sur la rive gauche. La place de l'Odéon est exsangue. Les ouvreuses des cinémas prennent le frais sous les affiches.
Un attroupement, dans un tabac du boulevard Saint-Germain. J'entre pour commander une bière. Le serveur tire le demi sans cesser de regarder vers la télé et le pose devant moi sans même me voir. Mordécaï vient de s'acheter toute une fête foraine pour pouvoir s'y amuser seul. Le voir grimper dans des manèges qui ne fonctionnent que pour lui a quelque chose de pathétique. Des milliers d'ampoules de toutes les couleurs brillent pour son seul regard. Un client accoudé près de moi dit, à mi-voix:
– C'est quand même beau, le pognon.
Apparaît, dans la séquence suivante, le visage de Ferdinand. On le voit dans le feuilleton pour la seconde fois.
– C'est qui celui-là?
– Le copain de Bruno qui sert de cobaye à Fred. On le voit écrire une lettre à la femme qu'il aime, seul, dans un décor digne de la Bohème. On entend sa voix en off.
Ne sachant où tu te trouves, je t'imagine partout. Dans le métro que je prends, derrière les portes que je pousse, dans les rues où je passe. Si tu savais comme c'est cruel, toutes ces rues qui bifurquent, et cette peur de choisir celle où tu n'es pas. Quand j'appelle une de tes copines, je suis sûr qu'elle me ment, que tu lui fais de grands signes. Quand je téléphone à un ami, je t'imagine dans son lit, à quelques mètres. Parfois j'ai peur que tu ailles mal, mais la plupart du temps j'ai peur que tu ailles bien. Depuis ton départ, je grave un bâtonnet par jour sur le mur de ma chambre, et pour l'instant j’ai écrit: absence manque défaut privation faute OUBLI OMISSION LACUNE ÉLOIGNEMENT éclipse déficit. Il me reste deux ou trois synonymes pour tenir encore quelques semaines. J'aimerais juste savoir où tu es, Charlotte. Je t'aime tellement.
– Et elle, c'est qui?
– On te dit que c'est sa gonzesse.
– Tu nous remets une côtes-du-rhône, René.
– Qu'est-ce que ça peut nous foutre si sa souris s'est tirée.
– Ça t'est jamais arrivé, à toi?
– Si.
– Bah alors…
J'ai marché jusqu'à Montparnasse. Au loin, j'ai vu la dernière image de la Saga sur la petite télé d'un pompiste de la rue d'Assas.
La vie reprend son cours, les terrasses se repeuplent et le trafic fait pulser le boulevard. J'essaie de me persuader qu'il s'agit d'un soir comme un autre, même si, sur le chemin de l'avenue de Tourville, j'entends des bribes de conversations, des prénoms familiers et des mots tout droit sortis de ma plume.
Tristan a l'air de s'ennuyer, tout seul. J'ai même cru que l'écran était éteint. Son frère est allé chercher du sucré. Je lui demande ce qu'il a pensé de l'épisode.
– Vous arrivez encore à me surprendre, tous les quatre. Des fois c'est n'importe quoi, des fois ça t'hypnotise, mais on ne peut jamais dire que c'est chiant ni prévisible.
Je lui demande ce que donne la réapparition de Marie, bricolée à partir d'anciens épisodes, même si pour lui l'effet de surprise ne joue plus depuis qu'il assiste au montage.
– Les trucages de William ne se voient pas, on a l'impression qu'elle est vraiment revenue, ça fait un choc.
Pour une petite séquence en passant, l'illusion suffît, mais nous ne devons pas abuser de ce genre de repiquage, ça finirait par voir. L'idéal serait de convaincre la vraie Elisabeth de venir jouer une scène. Juste une toute petite. Une «Spécial guest star», comme dirait Jérôme.
– À part ça, il est temps que le feuilleton s’arrête, reprend Tristan. Faut finir en beauté. Ce serait une vraie connerie de vouloir pisser de la Saga une saison de plus.
De ce côté-là, pas de souci, Séguret n'en a même pas émis l'idée.
– Chocolats, esquimaux, j'en ai même pris un pour toi, Marco.
Je propose à Jérôme d'appeler Elisabeth Réa pour savoir ce qu'elle devient. Elle a laissé le numéro de son hôtel dans l'agenda du Vieux.
La situation est claire. Fred ne peut plus se satisfaire des apparitions fugaces de Marie, il faut qu'il la voie en chair et en os, qu'il la touche, sinon, il menace d'abandonner la recherche, autant dire des milliards de vies foutues. Par un soir d'orage, transformé en docteur Frankenstein, il va créer un clone de sa beile-sœur tant aimée. Il n'a pas eu la vraie Marie, il en aura une copie et lui fera faire n'importe quoi. Lequel d'entre nous n'a jamais rêvé d'une chose pareille? Elisabeth avait une coupure de deux jours dans le plan de tournage de son film, elle était ravie à l'idée de venir jouer la séquence, rien que pour nous, et accessoirement pour dix-neuf millions de fidèles. Séguret a failli nous embrasser quand il a appris que Marie renaissait de ses cendres. Grâce à lui, l'opération s'est montée en quelques jours, même la N.A.S.A. ne réagit pas aussi vite. La séquence a été tournée aujourd'hui et dure douze minutes. Dans son laboratoire, Fred parvient à «dupliquer» la femme qu'il a toujours aimée. C'est un être de chair et de sang, semblable en tout point à l'original. À cette différence que le clone est par nature obéissant et pas bégueule. À peine a-t-elle pris forme qu'il s'enferme avec elle dans une chambre pour faire toutes les bêtises auxquelles il a rêvé des années durant. Ensuite, il fera croire à Camille et Bruno que Marie est revenue, et ils vivront heureux tous les quatre, plus encore qu'ils ne l'étaient avant l'installation des Callahan. Il y a fort à parier que cette histoire de clone va affoler les masses et faire couler de l'encre. On peut prévoir l'anathème des culs-serrés et la glose des intellectuels. Il aurait pu être amusant de développer cette idée d'asservissement des êtres aimés mais le temps nous manque et Elisabeth doit reprendre un vol dès ce soir. Avant de partir, elle a tenu à dîner avec nous.