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Les Habits Noirs Tome V - Maman Léo

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Les Habits Noirs Tome V - Maman Léo
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– Alors c’est toi qui commandes la manœuvre? fit la veuve.

– Oui, répondit Mlle de Villanove.

Ce fut tout. Deux ou trois fois pendant la route, maman Léo essaya de renouer l’entretien, mais Valentine resta silencieuse et absorbée.

Quand la voiture s’arrêta à l’entrée de la rue du Mail, devant la maison n° 3, Valentine sembla s’éveiller d’un sommeil.

– Tu connais quelqu’un ici, fillette? demanda la dompteuse.

Elle s’interrompit pour ajouter:

– Mais qu’as-tu donc? te voilà plus pâle qu’une morte!

Valentine répondit:

– Je ne suis jamais venue qu’une fois dans cette maison. J’y connaissais quelqu’un… quelqu’un de bien cher!

Elle se leva en même temps pour descendre. Maman Léo demanda encore:

– Faut-il rester ou te suivre? As-tu besoin de moi?

– Je suis bien faible, répliqua Valentine, ne m’abandonnez pas. La veuve sauta la première sur le trottoir et reçut dans ses bras la jeune fille, qui pouvait à peine se soutenir.

Elles entrèrent toutes deux sous la voûte, où le concierge était en train de fendre du bois pour son poêle.

– Demandez-lui, prononça tout bas Valentine, s’il y a quelqu’un chez M. Remy d’Arx.

Ce mot valait toute une longue explication.

– Bon! bon! dit la dompteuse, je ne m’étonne plus alors si tu trembles la fièvre, mais tu peux te vanter de m’avoir fait peur!

Elle adressa au concierge la question que Valentine lui avait dictée. Le bonhomme, qui était courbé sur son ouvrage, se releva et les regarda avec mauvaise humeur:

– Là où demeure maintenant M. d’Arx, répondit-il brutalement, il n’y a où mettre personne avec lui.

– Et son domestique? murmura Valentine, Germain?…

– Monsieur Germain, rectifia le portier, c’est différent; son domestique vient de remonter… J’entends le domestique de monsieur Germain, et je pense bien qu’il doit être levé à cette heure; j’entends monsieur Germain. Il lui vient assez de visites, au brave monsieur, depuis l’histoire, mais il n’en est pas plus fier pour ça. Montez au premier et ne sonnez pas trop fort, parce qu’il n’aime pas le bruit.

Valentine et maman Léo montèrent. À leur coup de sonnette discret, un valet de bonne apparence, sans livrée, mais portant le grand deuil, vint ouvrir.

Elles n’eurent même pas besoin de parler. Aussitôt que le valet les eût aperçues, il s’écria:

– Entrez, entrez, ma bonne dame, et vous aussi, jeune homme, vous êtes en retard. Voici plus d’une heure que monsieur vous attend.

– Nous sommes bien ici chez monsieur Germain? dit Valentine, qui crut à une méprise.

– Vous êtes chez M. Remy d’Arx, repartit le valet, non sans emphase, mais c’est bien monsieur Germain qui vous attend.

Valentine et maman Léo entrèrent. Certaines maisons de la rue du Mail sont construites selon un assez grand style, et il y a telle d’entre elles qui ne déparerait point le faubourg Saint-Germain.

Après avoir traversé une salle à manger et un salon hauts d’étage, tous les deux vastes et meublés avec un goût sévère, mais où il régnait je ne sais quel arrière-goût de tristesse et d’abandon, la dompteuse et sa jeune compagne furent introduites dans le cabinet de travail de Remy d’Arx.

Le valet avait dit en les précédant:

– Monsieur Germain, c’est la bonne dame et son petit.

Le cabinet était une pièce de la même taille que le salon, et dont les deux hautes fenêtres donnaient sur une cour plantée d’arbres. Le bureau, les sièges et la bibliothèque régnante étaient en bois d’ébène, dont le poli austère ressortait sur le sombre velours des tentures.

Il y avait auprès du bureau, dans le fauteuil où sans doute Remy d’Arx avait coutume de s’asseoir autrefois, un homme à cheveux blancs qui portait la grande livrée de deuil.

Cet homme, dont la figure était triste et respectable, repoussa des papiers qu’il était en train de consulter et regarda les nouvelles venues.

Nous nous exprimons ainsi, parce que, paraîtrait-il, le Sexe de Valentine n’était pas un mystère pour lui. En effet, il se leva et dit avec une sorte de pieuse émotion:

– Mademoiselle d’Arx, monsieur Remy, votre frère, mon maître bien-aimé, m’a laissé l’ordre de commander ici jusqu’à votre venue, afin de vous recevoir dans votre maison et de vous mettre en possession de ce qui vous appartient.

Maman Léo ouvrait de grands yeux. Les événements pour elle prenaient une allure féerique.

Son imagination était si violemment frappée que désormais aucune surprise ne pouvait lui arriver exempte d’inquiétude.

Elle voyait partout la menace mystérieuse, et il semblait que le souffle des Habits Noirs empoisonnât l’air même qu’elle respirait.

Elle n’avait rien perdu de sa bravoure, en ce sens qu’elle était prête à affronter n’importe quel danger, mais sa bravoure ne paraissait pas au-dehors.

Elle se tenait en arrière de Valentine et regardait avec une sorte de terreur superstitieuse cette chambre où était mort un soldat de la loi que la loi n’avait pas su défendre.

Valentine, au contraire, était calme, en apparence du moins.

Elle répondit au vieux Germain par un simple signe de tête, puis elle marcha droit à un portrait posé sur chevalet entre les deux fenêtres et que le jour frappait à revers.

Elle retourna le chevalet en silence pour mettre le portrait en lumière.

La mélancolique et belle figure de Remy sembla sortir de la toile.

Valentine le contempla longuement, pendant que maman Léo et Germain se taisaient tous les deux. On put voir ses mains tremblantes se chercher et se joindre; sa paupière battit comme pour refouler des larmes.

Elle ne pleura point.

– Pourquoi m’avez-vous appelée Mlle d’Arx? demanda-t-elle en revenant vers le bureau.

Parmi la douleur profonde qui couvrait les traits de Germain, il y eut comme un sourire.

– Parce que je vous attendais, répondit-il; il y a bien longtemps que je vous attends, et ce matin encore votre visite m’a été annoncée. Je vous ai reconnue tout de suite; il m’a semblé voir monsieur Remy à l’âge de quinze ans. Il était le vivant portrait de sa mère, de votre mère aussi, mademoiselle, et je suis sûr qu’avec les habits de votre sexe vous ressembleriez trait pour trait à feu notre bonne dame.

Il avança le propre fauteuil de Remy, et son geste respectueux invita Valentine à s’asseoir. Valentine prit le siège et dit:

– Faites comme moi, bonne Léo, nous resterons longtemps ici. Germain, qui tout à l’heure encore était le maître de cette maison, où il remplaçait avec une véritable dignité le jeune magistrat décédé, avait repris, sans affectation ni regret, l’attitude qui convient à un domestique, et il se fût offensé peut-être si Valentine l’eût traité autrement qu’un serviteur.

– Il y a eu, le mois passé, quarante-trois ans, fit-il, que j’entrai dans la maison de M. Mathieu d’Arx. C’était alors un tout jeune homme, il achevait ses études et me demandait parfois conseil. Quand il se maria, il me garda, et la jeune dame, qui était belle comme les anges, m’aima comme son mari m’aimait. Je les servais de mon mieux; il n’y a rien au monde que je n’eusse fait pour eux. Il y eut une grande joie quand l’enfant vint: monsieur Remy. Après le père et la mère, ce fut moi qui l’embrassai le premier. Ils sont morts maintenant tous, le père, la mère et l’enfant; vous êtes la seule en vie, mademoiselle d’Arx; vous êtes la seule aussi qui ne me deviez rien; mais j’espère que vous me garderez pour l’amour de ceux qui ne sont plus.

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