Les Habits Noirs Tome V - Maman Léo
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome V - Maman Léo». Краткое содержание книги:
Aussi Canler, Peuchet et la plupart de ceux qui ont écrit sur la police secrète autre chose que d’idiotes déclamations appuient-ils sur le rôle du mouton ou prisonnier acheté dans les bureaux.
Les rapports du mouton seraient, à leur sens, la meilleure certitude si ce misérable, damné deux fois par son crime d’abord et ensuite par sa trahison, pouvait inspirer une ombre de confiance.
À la Force, on aurait lu avec passion le travail du malheureux Remy d’Arx, repoussé à l’unanimité par les dédains de l’administration et de la magistrature. Peut-être se trouvait-il à la Force quelqu’un qui aurait pu écrire un nom sur chaque masque d’Habit-Noir désigné dans ce travail.
La Force étant plongée bien plus bas encore que la foire dans les profondeurs de la vie parisienne, on y savait mieux la mythologie du brigandage, on y connaissait de plus près les demi-dieux du meurtre et du vol.
Le nom des Habits Noirs avait été prononcé plus d’une fois à la Force à propos du lieutenant Maurice Pagès.
Mais l’innocence probable de ce dernier, loin de faire naître la sympathie, le plaçait en dehors de la ligne du mal. On guettait l’heure de son procès avec une malveillante impatience.
C’est fête pour les bandits quand une erreur judiciaire se prépare. Chaque faux pas de la justice est un témoignage à leur décharge.
La cellule de Maurice était située au troisième étage de l’ancien hôtel de Brienne et faisait partie des aménagements pratiqués à la fin du règne de Louis XVI pour transformer la noble demeure en prison. Le plan extérieur de la chambre qu’il occupait aurait présenté une surface convenable, mais l’épaisseur des murs en pierre de taille la rendait tout à fait exiguë.
Elle prenait jour au moyen d’une fenêtre étroite, profonde et défendue par un double système de barreaux en fer forgé, sur une cour intérieure ayant fait partie autrefois des jardins de Caumont, et où restaient quelques grands arbres, tristes comme des prisonniers.
On apercevait leur cime de la rue Culture-Sainte-Catherine, et ceux qui ne savaient point dans quelle terre maudite ces vieux troncs étaient plantés, songeaient peut-être avec envie à ces heureux voisins, jouissant de feuillées si vertes et de si frais gazons.
Juste en face de la fenêtre, qui ressemblait à une meurtrière élargie, s’élevait le grand mur, bâti récemment pour prévenir le retour des évasions dont nous avons parlé.
Mais il faut ajouter bien vite que ces évasions n’avaient pas eu lieu à l’étage habité par Maurice et qui contenait une douzaine de cellules à l’épreuve, destinées aux criminels de la plus dangereuse catégorie.
Le porte-clefs pouvait donc faire les cent pas dans le corridor en toute sécurité. Quand même Maurice aurait eu des ailes au lieu de ses pauvres mains chargées de menottes, il n’y aurait eu pour lui nul espoir de passer à travers les barreaux de sa terrible cage.
Il était assis auprès de sa couchette sur une chaise de paille, seul meuble qui fût dans la cellule, et ses mains liées reposaient sur ses genoux.
Il portait le costume des prisonniers, dont l’aspect suffit à serrer le cœur.
Le jour, qui arrivait plus blanc, après avoir frappé les toits couverts de neige, éclairait à revers sa tête rasée et la pâleur mate de son front.
Nous le vîmes une fois, joyeux jeune homme, soldat rieur, mais tout ému par les espérances qui lui emplissaient l’âme; nous le vîmes une fois, attendri et gai tout en même temps, faire honneur avec le vaillant appétit de son âge au pauvre mais cordial souper que maman Léo lui offrait avec une si enthousiaste allégresse.
Ce soir-là il apprit que Fleurette l’aimait toujours; il entendit prononcer pour la première fois le nom de Remy d’Arx; il pressentit la première atteinte de la fatalité qui pesait déjà sur lui.
C’était à cette soirée que sans cesse il pensait dans la solitude de la prison.
Sa vie entière était résumée pour lui par ces quelques heures qui lui semblaient radieuses et terribles.
Tout de suite après, la mort d’un inconnu commençait le drame en quelque sorte surnaturel qui l’avait enveloppé comme un suaire de plomb, et contre lequel il n’y avait pas de résistance possible.
Son souvenir allait obstinément vers cette cabine de saltimbanque, encombrée d’objets misérables et ridicules, où il mettait, lui, tant de pure, tant d’adorable poésie.
Tout le roman bizarre, mais heureux, de sa jeunesse était là. Est-ce qu’il n’y avait pas le sourire enchanté de Fleurette pour jeter à pleines mains le prestige sur le côté bas et comique de la baraque?
Maurice revoyait dans un éblouissement l’humble théâtre de ses joies.
C’était là encore, c’était là qu’après la longue absence il avait retrouvé l’espoir et le bonheur.
En ce monde, Maurice n’avait pour l’aimer bien que deux sœurs: Valentine et Léocadie.
Certes, Mlle de Villanove et la dompteuse étaient placées dans des situations fort différentes, mais au temps où Maurice les avait connues, maman Léo était la protectrice et la patronne de celle qu’on nommait maintenant Mlle de Villanove.
Elles étaient en outre réunies par leur tendresse commune pour lui.
En dehors d’elles, Maurice n’avait ni attache ni espoir; non pas qu’il fût indifférent ou ingrat envers sa propre famille, composée de bonnes gens qui l’avaient bien traité dans son enfance, mais sa famille, représentée surtout par le brave père Pagès, l’avait retranché une première fois déjà deux ans auparavant, comme une branche gourmande.
Maurice, en son cœur, ne blâmait point cela; il savait bien qu’un homme de médiocre aisance et chargé d’enfants comme l’était son père ne doit jamais jouer avec la sécurité de sa maison.
Pendant sa brillante campagne d’Afrique, on lui avait presque pardonné, mais, depuis son malheur, il n’avait reçu qu’une dépêche brève et froide.
Ce n’était pas, à la vérité, une malédiction; mais la dépêche se terminait par cette phrase, résumé des sagesses provinciales: «Ceux qui méprisent les conseils de l’expérience et secouent l’autorité paternelle finissent toujours malheureusement.»
À Dieu ne plaise qu’il y ait en nous amertume ou sarcasme au sujet de cette phrase qui est, en somme, l’expression bourgeoise d’une vérité fondamentale!
Mais le vieux La Fontaine nous montre en riant ce que vaut la sagesse venant hors de propos, et mieux vaudrait peut-être la folie.
Je préfère ceux qui, loin d’accepter ainsi l’accomplissement de leur banale prédiction, se redressent incrédules, devant la honte, ceux qui s’écrient, en dépit de toute apparence et même de tout bon sens: «Non! mon fils n’est pas coupable!»
C’est la famille, cela, c’est la vraie famille. La famille n’existe qu’à la condition de garder cette foi robuste et ces splendides aveuglements.
Maurice, depuis sa seconde arrestation, n’avait pas passé un seul jour sans attendre la visite de maman Léo.
Celle-là ne regorgeait point de sagesse, mais Maurice savait quel dévouement sans borne était au fond de ce brave cœur. À mesure que le temps passait, son étonnement de ne la point voir grandissait, et pourtant il ne songeait point à l’accuser d’oubli.