Les Habits Noirs Tome V - Maman Léo
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome V - Maman Léo». Краткое содержание книги:
– Je ne crois rien, mais je crains tout, et je marche pourtant, parce que l’immobilité ce serait la mort: la mort pour Maurice!
– Tu as ton idée, cependant?
– J’ai mon espoir, du moins. J’ai tant pleuré, tant prié, que Dieu aura pitié peut-être.
– Quant à ça, fit la dompteuse, Dieu est bon, c’est connu, mais quand on n’a pas quelque autre petite manivelle à tourner, dame!…
– Que vous a dit le juge? demanda Valentine brusquement et comme si elle eût voulu rompre l’entretien.
– Un drôle de bonhomme! répliqua maman Léo, tout chaud, tout bouillant, tout frétillant et qui ne vous laisse pas seulement le temps de parler. Il sait tout, il a tout vu, il est sûr de tout. Il était en train d’écrire et je m’amusais à le regarder avec son nez pointu et ses lunettes bleues. Sa plume grinçait sur le papier comme une scie dans du bois qui a des nœuds; il déclamait tout bas ce qu’il écrivait. En voilà un qui ne doit pas être gêné pour entortiller le jury! Il a enfin levé les yeux sur moi et j’ai vu en même temps qu’il était un petit peu louche, derrière ses lunettes. J’ai voulu parler, mais cherche! il n’y en a que pour lui.
«Vous êtes madame veuve Samayoux, qu’il m’a dit, je sais que vous avez fait la fin de votre mari par accident, ça m’est égal. Vos affaires vont assez bien, et vous ne passez pas pour une méchante femme. J’aurais pu vous interroger, pas besoin! Il est bien sûr que vous en savez long sur cette histoire-là, mais j’en sais plus long que vous, plus long que tout le monde; et vous m’auriez peut-être dit des choses qui auraient dérangé mon instruction. Non pas que je ne sois toujours prêt à accueillir la vérité, c’est mon état; mais enfin vous n’avez pas reçu l’éducation nécessaire pour comprendre ce que je pourrais vous dire de concluant à cet égard: trop parler nuit. Vous voulez un permis pour visiter le lieutenant Pagès, vous êtes parfaitement appuyée, je vais vous donner votre permis.»
Tout ça d’une lampée et sans reprendre haleine. Ah! quel robinet!
Pendant qu’il cherchait son papier imprimé pour le remplir, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai dit avec ma grosse voix:
– Le lieutenant Pagès est innocent comme l’enfant qui vient de naître. Il y a des brigands dans Paris qui sont associés comme les anciens élèves de Sainte-Barbe ou de la Polytechnique; si monsieur le juge voulait m’écouter, je lui fournirais de fiers renseignements sur les Habits Noirs.
– Vous avez fait cela! s’écria Valentine avec inquiétude.
– N’aie pas peur, repartit maman Léo, celui-là n’en mange pas; il est bien trop simple et trop bavard. Il s’est mis à rire d’un air méprisant et m’a dit:
«Les classes peu éclairées ont besoin de croire à quelque chose qui ressemble au diable; je connais cette bourde des Habits Noirs comme si je l’avais inventée, et je sais qu’à force de courir après des fantômes, mon infortuné prédécesseur, qui n’était pas un homme sans mérite du reste, avait fini par devenir fou à lier. Est-ce que le lieutenant Pagès était vraiment fort sur le trapèze? Je suis amateur. Si vous aviez fantaisie de témoigner à décharge, arrangez-vous avec l’avocat, je ne crains pas les contradictions, et nous avons un petit substitut qui vient chercher chez moi jusqu’aux virgules de son réquisitoire. Il ira bien, ce gamin-là! Voilà votre permis. Quand vous en voudrez d’autres, ne vous gênez pas, et dites au colonel Bozzo que je suis trop heureux de lui être agréable.
– Toujours cet homme! murmura Valentine. Sans lui, nous serions arrêtées à chaque pas!
– Et j’ai peine à croire, ajouta la dompteuse, que son idée soit de nous mener sur la bonne route.
La petite minute demandée par le concierge avait duré une grande demi-heure. Il revint enfin, accompagné d’un guichetier. Au lieu de la morgue importante qui semble collée comme un masque sur tous les visages administratifs, depuis le chef de division assis dans son bureau d’acajou jusqu’à l’homme de peine qui se donne le malin plaisir d’arroser les passants en même temps que la rue, le concierge avait arboré un air affable et presque bienveillant.
– Fâché de vous avoir fait attendre, dit-il, mais le peloton des corridors est long à dévider. Vous allez suivre M. Patrat, s’il vous plaît, madame et monsieur; moi je suis M. Ragon, et si vous vous en souveniez, vous pourriez témoigner au besoin que j’y ai mis, vis-à-vis de vous, tout l’empressement de la politesse, sans compter que je serai encore à votre service une autre fois.
– Monsieur Patrat, ajouta-t-il en se tournant vers le porte-clefs, vous allez conduire ces personnes à la cour des Mômes, escalier B, corridor Sainte-Madeleine, porte n° 5, et laisser le battant entrebâillé après avoir introduit, comme c’est nécessaire, surtout le prévenu ayant déjà été cause de la mise à pied d’un employé, mais vous y mettrez tous les égards, en gênant le moins possible les épanchements de l’amitié.
Le porte-clefs prit les devants, maman Léo et Valentine le suivirent, traversant d’abord la cour dite des Poules, qui était interdite aux détenus, parce qu’aucune barrière ne la séparait de la grande porte.
Après avoir passé sous la voûte du corps de logis principal, où les salons de Caumont étaient transformés en dortoir, le guichetier longea le cloître de la cour Sainte-Marie-l’Égyptienne, passa sous le petit hôtel portant alors le nom de Sainte-Anne, et aborda enfin la cour des Mômes, qui servait de promenade pour les détenus au secret, et en même temps de préau aux enfants après les heures des repas.
Un escalier tournant, étroit et voûté, menait au corridor Sainte-Madeleine, qui faisait partie de l’ancien hôtel de Brienne.
Le porte-clefs ouvrit la porte de la chambre marquée n° 5, et laissa le battant entrebâillé après avoir introduit la veuve et son compagnon.
Afin d’exécuter de son mieux les prescriptions à lui transmises par le concierge, et qui venaient évidemment de plus haut, au lieu de rester à la porte, il se promena de long en large dans le corridor.
Quand nous aurons décrit la cellule de Maurice Pagès, le lecteur verra que cette tolérance était absolument sans danger.
XXV Le prisonnier
Il y avait déjà plus de deux semaines que Maurice Pagès avait quitté la Conciergerie pour être transféré à la Force.
On l’avait laissé au secret pendant les trois premiers jours seulement, puis l’instruction ayant atteint, grâce à la haute opinion que M. Perrin-Champein avait de lui-même, sa complète maturité, l’ordre était venu de rendre Maurice à la vie commune des prisons.
Maurice excitait parmi ses compagnons de peine une très grande curiosité, d’autant plus qu’il restait séparé d’eux, habitant toujours le quartier des hommes au secret, et soumis à la plupart des précautions spéciales qu’on prend vis-à-vis de ces derniers pour éviter toute tentative d’évasion.
Parmi les captifs de la Force, l’opinion la plus accréditée était que l’ex-lieutenant avait «buté contre un carq», c’est-à-dire que, tombé de manière ou d’autre dans un piège habilement tendu, il payait la loi pour quelque malfaiteur de la haute.
La police suivrait moins souvent une fausse piste, la justice commettrait moins d’erreurs si elles pouvaient à leur aise prendre langue au fond des sombres promenoirs où les reclus viennent boire chaque jour quelques gorgées d’air libre.
Il se tient là une bourse d’informations qui trouve parfois le mot des plus difficiles énigmes et résout en se jouant des problèmes inextricables.