Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
Frater Léon termina son petit préambule et dit quelque chose aux trois filles dans une langue que je ne connaissais pas. (J’en discutai avec Eli plus tard, et lui non plus n’avait pas réussi à l’identifier. Peut-être de l’aztèque ou du maya, supposait-il.) Aussitôt, les trois robes blanches tombèrent, et je me trouvai confronté avec trois morceaux de yin, entièrement à poil et à ma disposition. J’ai beau être pédé, je suis quand même capable de porter un jugement esthétique. C’étaient des filles impressionnantes. Les seins lourds, tombant seulement avec modération, le ventre plat, la croupe ferme, les cuisses remarquables. Pas de trace d’appendicite ni de grossesse. Frater Léon aboya un ordre rapide inintelligible, et la prêtresse la plus proche de la porte s’allongea promptement sur le sol de pierre froide, les jambes fléchies et légèrement écartées. Puis frater Léon se tourna vers moi, se permit un léger sourire et m’adressa un signe du bout de ses doigts repliés. Vas-y, mon garçon, semblait-il me dire.
Votre Ned angélique était perplexe. Il ne savait vraiment que dire. Mais quoi, frater Léon. Vous n’avez rien compris. L’amère vérité, c’est que je suis ce qu’ils appellent un uraniste, une tante, une tapette, un inverti, un pédé, un jésus, un girond ; je ne suis pas particulièrement attiré par le con. Mes préférences, je dois l’avouer, vont à la sodomie.
Je ne dis rien de tout cela, cependant, et frater Léon me fit un second signe, un peu plus impérieux. Que diable ! après tout la vérité est que j’ai toujours été bisexuel avec des penchants pédérastes, mais à l’occasion je n’ai pas répugné à combler l’orifice approuvé par l’Église. Comme la vie éternelle semble être dans la balance, j’endurerai l’épreuve. Je m’approchai des cuisses écartées. Avec une héroïque perversité, j’enfonçai mon outil hétéro dans le réceptacle offert. Et maintenant ? Retiens ton ching, me disais-je, retiens ton ching. Je me mouvais selon un rythme calme et lent, tandis que frater Léon m’encourageait en se penchant vers moi pour me rappeler que les rythmes de l’univers exigeaient que je mène ma partenaire à l’orgasme tout en m’efforçant de ne pas y arriver moi-même. Parfait. Admirant mes propres performances tout au long du chemin, j’amenai chez ma concubine spirituelle les spasmes et les grognements voulus, tout en restant moi-même distant, extérieur, entièrement étranger aux aventures de mon instrument. Quand le moment divin fut passé, ma partenaire satisfaite m’expulsa d’un habile mouvement de pelvis, et je découvris que la prêtresse numéro deux s’installait sur le sol, assumant la position réceptrice. Très bien. Le maître-manche s’exécute. Pousse. Tire. Pousse. Tire. Mmm ! Han ! Ahhh !… Avec la précision d’un chirurgien, je l’amenai rapidement à l’extase tandis que frater Léon fournissait le commentaire approprié par-dessus mon épaule gauche. De nouveau le mouvement de pelvis, de nouveau le changement de partenaire. Un autre yoni béant attendait ma tige luisante et raide. Que Dieu m’assiste. Je commençais à me faire l’effet d’un rabbin à qui son médecin vient de dire qu’il tombera mort s’il ne mange pas une livre de porc chaque jour. Mais le vieux Ned enfonce-son dernier clou. Cette fois-ci, déclare frater Léon, je peux me permettre d’éjaculer. J’étais rendu à la limite, de toute façon, et c’est avec soulagement que je relâchai ma maîtrise de fer.
Ainsi, l’Épreuve a franchi une nouvelle étape dépravée. Les prêtresses viennent nous rendre visite tous les après-midi. Je suppose que pour des boucs comme Timothy et Oliver, c’est une surprise agréable autant qu’inattendue, mais ce n’est pas si sûr. Ce qu’on leur offre ici n’a rien à voir avec leur manière de baiser habituelle. Il s’agit d’un exercice ardu de maîtrise de soi, et ça leur enlève peut-être une partie du plaisir. Mais ça c’est leur problème. Le mien est différent. Pauvre Ned, il a plus baisé de femmes cette semaine que pendant les cinq années précédentes. Il faut dire à son crédit, cependant, qu’il fait tout ce qu’on lui demande sans jamais se plaindre. Mais ça lui en coûte. Sainte mère de Dieu, jamais dans mes trips les plus moches je n’avais imaginé que la route de l’immortalité passerait par tant de vagins !
XXXIII
ELI
La nuit dernière, dans les petites heures ténébreuses, la pensée m’est venue pour la première fois que ce pourrait être moi qui m’offrirais en holocauste pour satisfaire les exigences du Neuvième Mystère. Moment de désespoir fugace bien vite disparu, mais digne d’être examiné au grand jour. Visiblement, c’est la chose sexuelle qui me tracasse le plus. Mon échec total dans la maîtrise de la technique. Fiasco après fiasco. Comment me retenir ? Ils me donnent des filles magnifiques, ils me disent d’en sabrer deux ou trois à la file — oh ! schmendrick, schmendrick, schmendrick ! C’est la scène avec Margo qui recommence. Je m’enflamme, je me laisse emporter… le contraire de l’attitude préconisée par les Crânes. Pas une fois je n’ai réussi à me maîtriser assez longtemps pour arriver jusqu’à la troisième. Je ne pense pas que ce soit humainement possible, tout au moins pour moi. Mais, bien sûr, la sorte de longévité dont on parle ici n’est pas humainement possible elle non plus. Il est nécessaire de transcender l’humain, pour devenir littéralement inhumain, non-humain, si l’on veut triompher de la mort. Mais si je ne peux même pas contrôler les traîtres spasmes de ma bite, comment puis-je espérer maîtriser mon métabolisme, inverser le processus de dégradation organique par la simple force de mon esprit, acquérir l’espèce de contrôle cellulaire de leurs corps que semblent posséder les fraters ? Je ne peux pas. Je vois l’échec se profiler. Frater Léon et frater Bernard m’ont dit qu’ils me donneraient un entraînement spécial, qu’ils me montreraient quelques techniques utiles de désescalade sexuelle, mais je n’y crois pas tellement. Le problème est trop profondément ancré en moi, et c’est trop tard pour y changer quoi que ce soit. Je suis ce que je suis. J’enfourche ces filles, ces silencieuses et souples prêtresses aztèques, et bien que mon esprit soit empli d’instructions pour retenir mon sperme, mon corps se lance au grand galop, il court, il explose avec passion, et la passion est précisément ce qu’il faut conquérir si l’on veut survivre à l’Épreuve. Si je rate ce test, je rate tout. Je me retrouve rejeté au bord du chemin, mon immortalité perdue ; je n’ai donc plus qu’à me détruire maintenant, puisqu’il faut que quelqu’un se détruise, et ainsi j’ouvrirai la voie aux autres.
Telles étaient mes pensées, la nuit dernière aux petites heures, tout au moins. Timothy lui aussi est condamné à l’échec, me disais-je, car il est incapable ou peu désireux d’acquérir l’intériorité nécessaire. Il est prisonnier de ses sarcasmes, si dédaigneux de la Fraternité et de ses rites qu’il a peine à contenir son impatience. Il ne peut ainsi même pas s’ouvrir aux disciplines de base. Nous méditons, il se contente de regarder. Le danger réel, c’est qu’il choisisse de s’en aller un de ces jours, ce qui bien sûr compromettrait tout en déséquilibrant le Réceptacle. Je désigne donc en moi-même Timothy pour remplir l’autre obligation du Neuvième Mystère. Il est impossible qu’il gagne ce que la Fraternité offre ; aussi qu’il perde, qu’il soit immolé pour le bénéfice des autres.
Pensant ainsi la nuit dernière, incapable de trouver le sommeil, je me dis qu’il était préférable d’en finir tout de suite : voler un couteau à la cuisine, transpercer Timothy pendant son sommeil, et ensuite me faire hara-kiri. Le Neuvième Mystère y trouverait son compte, et Ned et Oliver auraient ainsi leur passeport pour l’éternité. Je me redressai sur mon lit. Mais, au moment de me lever, j’eus des doutes. Était-ce le bon moment pour accomplir ce que je projetais ? Peut-être y avait-il une place spéciale dans le rituel pour la célébration du Neuvième Mystère. Peut-être allais-je tout compromettre en agissant maintenant, prématurément, sans avoir reçu de signal des fraters. Si mon sacrifice devait être inutile, je ferais mieux de m’abstenir. Réfléchissant ainsi, je restai dans mon lit, perdant toute velléité d’agir. Ce matin, je me sens encore déprimé. Je m’aperçois que je n’ai pas du tout envie de renoncer à la vie. J’ai de graves doutes sur moi-même, je suis profondément découragé par mes diverses incapacités flagrantes, oui, mais en même temps j’ai le désir de vivre aussi longtemps que possible. La perspective d’acquérir les pouvoirs de longévité des fraters, cependant, me semble bien lointaine. Je ne pense pas qu’aucun de nous y réussisse. Je vois ce Réceptacle tomber en pièces.