Paris vaut bien une messe
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Paris vaut bien une messe». Краткое содержание книги:
Autour de moi, enroulés dans leurs manteaux, veillaient Séguret et Jean-Baptiste Colliard parmi d’autres gentilshommes huguenots. À quelques pas, tête baissée, le menton sur la poitrine, Henri de Navarre somnolait.
Nous devions attaquer Paris dès le lendemain.
Je n’avais pu fermer l’œil, priant pour que Dieu protège mon fils et sa mère.
Un courrier arrivé de Provence dans l’après-midi m’avait informé que des bandes de ligueurs parcouraient la campagne, plus nombreuses de jour en jour, harcelant châteaux et villages restés fidèles à Henri III et à Henri de Navarre. Ils pillaient et massacraient au nom de Dieu et de la Saint Église, sûrs d’être absous puisque les prêcheurs leur répétaient que celui qui tue l’hérétique ou l’excommunié fait œuvre pie.
J’étais sûr, Seigneur, que Vous n’aviez pas voulu cela. Mais les démons montent ainsi en chaire et, sacrilège, se parent des habits sacerdotaux. L’inquiétude me rongeait le cœur. J’étais si loin de mon Jean et d’Anne de Buisson ! Ils étaient en Votre sauvegarde, Seigneur, mais peut-être vouliez-Vous me punir d’avoir, durant quelques années, blasphémé, douté de Vous. Je savais que Vous teniez le compte exact des actions des hommes et que Vous pouviez les punir en frappant ceux qu’ils aimaient.
J’aimais Jean et sa mère. Je souffrais de les imaginer pourchassés, encerclés par les massacreurs. J’en avais tant vu à l’œuvre qu’à chaque instant un flot de sang et des cris envahissaient ma mémoire.
Tout au long de cette nuit, je n’ai pu chasser de ma vision ce corps de nourrisson emmailloté dans des linges rouges. Et quand j’ai entendu le galop d’un cheval, que j’ai vu son cavalier foncer vers nous, j’ai aussitôt bondi, craignant qu’il ne soit le messager de la mort des miens.
Il a sauté à terre. J’ai reconnu un gentilhomme huguenot. Il s’est penché vers Henri de Navarre, lui a soufflé quelques mots ; le Béarnais a tressailli. Je suis allé vers lui en compagnie de Séguret et de Jean-Baptiste Colliard.
Henri de Navarre s’est adressé à moi d’une voix étouffée.
— Mon ami, le roi vient d’être blessé d’un coup de couteau dans le ventre. Allons voir ce qu’il en est. Venez avec moi.
À quelques-uns nous sommes partis à bride abattue vers Saint-Cloud.
Et je Vous ai remercié, Seigneur, de ne pas m’avoir frappé.
J’ai d’abord aperçu dans la cour de la maison du roi le corps transpercé de coups d’épée et brisé de l’assassin que les gardes du roi avaient frappé de leurs lames avant de le précipiter par la fenêtre de la chambre.
C’était ce dominicain, ce Jacques Clément, au visage ensanglanté, car le monarque l’avait frappé au visage avec le couteau qu’il avait arraché de sa plaie au ventre, criant : – Ah, méchant, tu m’as tué ! Ce moine n’était plus qu’une défroque maculée.
Dans la chambre, le roi, le front blanc couvert de sueur, se tient les entrailles à deux mains.
Henri de Navarre s’approche. Je le suis parmi la foule de gentilshommes éplorés.
Les chirurgiens entourent Henri III et je lis, sur leurs visages qui se voudraient impassibles, que la mort est à l’œuvre, qu’elle creuse le corps royal, qu’ils le savent et le taisent.
J’entends la voix haletante du roi, auquel Henri de Navarre a baisé les mains.
— Mon frère, dit-il, voyez comme vos ennemis et les miens m’ont traité !
Il s’arrête, sa tête retombe. Sa respiration est rauque.
J’ai entendu de si nombreux râles, sur le pont de la Marchesa, dans la rue des Fossés-Saint-Germain, en tant d’autres lieux sanglants, que je reconnais cette plainte funèbre.
— Il faut que vous preniez garde qu’ils ne vous en fassent autant, reprend-il.
Il tousse, les mains à nouveau posées sur son ventre.
— Mon frère, continue-t-il, je le sens bien, c’est à vous de posséder le droit auquel j’ai travaillé pour vous conserver ce que Dieu vous a donné. C’est ce qui m’a mis en l’état où vous me voyez. Je ne me repens point, car la justice de laquelle j’ai toujours été le protecteur veut que vous succédiez après moi à ce royaume dans lequel vous aurez beaucoup de traverses, si vous ne vous résolvez point à changer de religion.
Il se redresse.
— Je vous y exhorte autant pour le salut de votre âme que pour l’avantage du bien que je vous souhaite.
Il lève la main et, d’un lent mouvement, trace un cercle :
— Messieurs, dit-il, approchez et écoutez mes dernières intentions sur les choses que vous devez observer quand il plaira à Dieu de me faire partir de ce monde… J’ai été contraint d’user de l’autorité souveraine qu’il avait plu à la Divine Providence de me donner sur mes sujets rebelles pour éviter la subversion générale de cet État. Mais comme leur rage ne s’est terminée qu’après l’assassinat qu’ils ont commis en ma personne, je vous prie comme mes amis, et vous ordonne comme votre roi, que vous reconnaissiez après ma mort mon frère que voilà, que vous lui ayez la même affection et fidélité que vous avez toujours eue pour moi, et que, pour ma satisfaction et votre propre devoir, vous lui prêtiez serment en ma présence…
Je vois les larmes couler sur le visage de Henri de Navarre.
J’entends les sanglots des gentilshommes. Ils jurent fidélité au roi de Navarre, et disent au mourant qu’ils obéiront à ses commandements.
Je pleure aussi, appuyé à l’épaule de Michel de Polin, qui murmure :
— Dieu nous donne un nouveau roi. Que la paix soit avec lui !
C’est la nuit, le silence. On prie. On dit la messe. Le roi se confesse.
Tout à coup, sa voix pourtant si faible, enrouée, hésitante, impose silence.
— Je n’y vois plus, dit-il. Le sang va me suffoquer.
34.
« Illustrissimes Seigneuries,
Le roi Henri III est mort, la bouche pleine de sang et le boyau percé par le poignard du moine Jacques Clément.
J’étais le seul ambassadeur présent à Saint-Cloud, dans cette demeure où Henri III a trépassé, le 1er août 1589.
J’ai entendu les sanglots des proches qui, autour du lit royal, prêtèrent serment, à la demande du souverain agonisant, au huguenot Henri de Bourbon-Navarre qu’il avait désigné comme son héritier. Mais aucun d’eux n’a crié, comme le veut la coutume : “Le roi est mort ! Vive le roi !”
Plusieurs de ces gentilshommes, fervents catholiques, sont venus vers moi en se tordant les mains, en jetant leurs chapeaux à terre, en me demandant de faire connaître à Vos Illustrissimes Seigneuries de notre république, mais aussi aux autres princes italiens et à Sa Sainteté le pape, qu’ils préféraient “mourir de mille morts et se rendre à toutes sortes d’ennemis plutôt que de souffrir un roi huguenot”.
Beaucoup ont déjà quitté Saint-Cloud pour retourner dans leurs provinces, et certains ont dû prendre langue avec les ligueurs de Paris.
J’ai envoyé Leonello Terraccini dans la capitale afin de connaître l’opinion de ceux qui ont armé le bras de Jacques Clément. Ce que me rapporte Terraccini confirme les avis que m’ont prodigués Michel de Polin et Bernard de Thorenc.
Jacques Clément, moine sot et lourdaud, au témoignage de ceux qui l’ont connu, a été poussé à commettre son acte tyrannicide : il a rencontré à plusieurs reprises le père Veron, l’un des plus zélés catholiques et prêcheurs que l’on ait vus et entendus dans Paris. Le père Veron est de l’entourage de Diego de Sarmiento, et le roi d’Espagne ne peut que se réjouir de savoir que la France est à nouveau tachée de sang et écartelée.
À Paris, à l’annonce de la mort du souverain, les ligueurs ont festoyé, sortant des tables dans les rues. On a loué Dieu et chanté :