La reine du printemps [The Queen of Springtime - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Nouveau printemps #2
- Год: 1990
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-06701-0
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La reine du printemps [The Queen of Springtime - fr]». Краткое содержание книги:
Mais le Peuple avait survécu, grâce à la prévoyance de ceux qui l’avaient précédé : les vrais humains. Et cela avait été un choc pour Hresh, l’enfant curieux devenu homme-mémoire et chef de sa tribu, de découvrir que le Peuple n’était pas humain, tout au plus les descendants améliorés de singes disparus. Mais le Peuple représentait désormais l’humanité sur Terre et il lui fallait redécouvrir l’héritage que les grandes races avaient laissé, et trouver sa propre voie. A peine l’avait-il entrepris qu’il se heurtait à l’expansionnisme d’une autre espèce qui avait, elle aussi, franchi le Long Hiver, les hijks, une espèce intelligente, constituée sur le mode de la fourmilière, et qui proposait à tous les peuples l’adoration de sa reine, la Reine du Printemps.
Salaman lui avait accordé tout cela, pendant un certain temps. Mais, la maturité venant, le roi avait commencé à changer ; il était devenu inquiet et tourmenté, et le nouveau Salaman était un homme taciturne, dur et suspicieux.
C’est alors, mais alors seulement, que Salaman avait décrété que Thu-kimnibol complotait contre lui. Le fils de Harruel ne lui avait donné aucune raison de nourrir de tels soupçons. Peut-être un de ses ennemis avait-il soufflé cette invention malveillante à l’oreille du roi. Quoi qu’il en soit, les choses s’étaient rapidement gâtées. Thu-kimnibol n’avait pas vu d’inconvénient à ce que Salaman favorise son fils Chham à ses dépens ; c’était dans l’ordre des choses. Mais ensuite le cadet avait eu la préséance sur lui à la table royale, puis le troisième fils de Salaman. Et quand Thu-kimnibol avait demandé à prendre l’une des filles du roi comme compagne, il avait été éconduit. Après cela, les affronts s’étaient succédé. Thu-kimnibol était de sang royal et il ne méritait pas un tel traitement. La goutte d’eau qui avait fait déborder le vase n’avait été qu’un point d’étiquette, tellement insignifiant que Thu-kimnibol ne se souvenait plus exactement de quoi il s’agissait. Ils avaient élevé la voix et avaient failli en venir aux mains. Thu-kimnibol avait compris ce jour-là qu’il n’avait aucun avenir dans la Cité de Yissou. Il était parti à la faveur de la nuit et n’y avait jamais remis les pieds.
— Regarde, dit-il à Simthala Honginda. Dumanka va nous rapporter du gibier pour le dîner.
L’intendant avait quitté la voiture pour descendre jusqu’au bord d’un cours d’eau. Il avait transpercé un animal d’un coup de lance et s’apprêtait à en tuer un second.
Thu-kimnibol était ravi de cette distraction. Sa conversation avec Simthala Honginda et l’évocation d’un passé douloureux l’avaient oppressé et avaient mis ses contradictions en lumière. Il se rendait compte que s’il était maintenant capable de chasser de son esprit la querelle avec Salaman, l’oubli et le pardon, quoi qu’il en dise, ne viendraient pas aussi facilement.
— Que chasses-tu donc, Dumanka ? cria-t-il en mettant ses mains en porte-voix.
— Des caviandis, prince !
L’intendant, un costaud irrévérencieux d’ascendance Koshmar, un casque tout cabossé et déformé négligemment passé sur l’épaule, venait de tuer le second animal. Il brandissait fièrement les deux corps pourpre et jaune qu’il tenait à bout de bras. Des filets de sang cramoisi tachaient la fourrure lustrée des deux petites masses flasques dont les bras potelés se balançaient doucement.
— Un peu de chair fraîche, pour changer !
— Croyez-vous, prince, que ce soit bien de les tuer ? demanda Pelithhrouk, un jeune officier de noble naissance et le protégé de Simthala Honginda, qui se trouvait à côté de Thu-kimnibol.
— Pourquoi ? Ce ne sont que des animaux. De la viande.
— Nous aussi, nous étions des animaux autrefois, dit Pelithhrouk.
— Que veux-tu dire ? demanda Thu-kimnibol avec stupéfaction en se tournant vivement vers lui. Que nous ne valons pas mieux que des caviandis ?
— Pas du tout. Je veux simplement dire que les caviandis sont peut-être plus évolués que nous ne le pensons.
— Ce sont des paroles bien audacieuses, intervint Simthala Honginda, l’air gêné. Je n’aime pas beaucoup cela.
— Avez-vous déjà regardé un caviandi de près ? insista Pelithhrouk avec une sorte de crânerie désespérée. Moi, cela m’est arrivé. La lumière de l’intelligence brille dans leurs yeux. Leurs mains sont aussi humaines que les nôtres. Je crois que si nous effleurions l’esprit de l’un d’eux avec notre seconde vue, nous serions surpris de l’intelligence que nous y trouverions.
— Je suis de l’avis de Thu-kimnibol, ricana Simthala Honginda. Ce ne sont que des animaux.
Mais Pelithhrouk s’était trop engagé pour faire machine arrière.
— Oui, mais des animaux intelligents ! Et qui, j’en suis persuadé, n’attendent qu’un coup de pouce de notre part pour passer au stade supérieur. Au lieu de les chasser et de les manger, nous devrions les traiter avec respect… leur apprendre à parler, peut-être même à lire et à écrire, s’ils en sont capables.
— Tu as perdu la tête ! lança Simthala Honginda. C’est Hresh qui a dû te transmettre sa folie !
Il se tourna vers Thu-kimnibol avec un regard consterné, comme si des propos aussi extravagants dans la bouche de l’un de ces jeunes gens dont il était le mentor l’embarrassaient profondément, et sans doute était-ce le cas.
— Jusqu’à ce jour, dit-il, je le considérais comme l’un de nos meilleurs officiers. Mais maintenant je me rends compte…
— Non, non, le coupa Thu-kimnibol en levant la main, ce qu’il dit est intéressant. Mais le temps n’est pas encore venu pour nous d’apprendre à lire et à écrire à d’autres créatures, poursuivit-il en riant. Il nous faut d’abord songer à préserver notre propre race avant d’enseigner des rudiments de la civilisation aux bêtes sauvages. Les caviandis devront se débrouiller tout seuls. Pour l’instant, ce ne sont que des animaux et c’est ce qu’ils resteront. Et si vous me rétorquez que nous sommes, nous aussi, des animaux, je m’inclinerai. Soit, nous sommes des animaux. Mais pour le moment, nous sommes les prédateurs et ils sont les proies. Voilà toute la différence.
Dumanka, qui s’était approché pendant la discussion et écoutait, le visage impassible, jeta les deux caviandis aux pieds de Thu-kimnibol.
— Je vais allumer un feu, prince. Et, dans une demi-heure, nous allons nous régaler.
— Parfait, dit Thu-kimnibol. Et cela mettra un terme à ces bavardages, les Cinq en soient loués.
La chair de caviandi était véritablement exquise. Thu-kimnibol dévora sa part sans regret, même si l’idée troublante lui traversa l’esprit que Pelithhrouk avait peut-être raison, que les petits animaux agiles qui péchaient des poissons dans les cours d’eau rapides étaient peut-être doués d’intelligence, qu’ils avaient peut-être un langage et une vie sociale. Et pourquoi pas des noms, des dieux, voire une histoire de leur race ? Qu’en savait-on ? Qui pouvait dire quelles créatures étaient de simples animaux et lesquelles des êtres intelligents ? Pas lui, en tout cas. Puis il chassa ces pensées de son esprit, mais il remarqua que Pelithhrouk ne touchait pas à sa portion de viande. Ce garçon a le courage de ses convictions. C’est tout à son honneur.
Le lendemain, ils quittèrent la plaine sillonnée de cours d’eau et s’engagèrent dans une contrée plus sèche où la terre était riche et noire, et où s’étendaient des prairies herbues. À la tombée de la nuit, ils virent des arbres-lanternes brillant au nord comme des fanaux. C’était bon signe. Cela voulait dire que le convoi approchait de la cité de Yissou.
Les arbres-lanternes étaient habités par des milliers de petits oiseaux à la gorge et à la poitrine parsemées de taches de couleur qui avaient la propriété d’émettre une lumière froide mais vive. Inlassablement, toute la nuit durant, ils lançaient à un rythme régulier leurs signaux lumineux visibles à une grande distance. Pendant la journée, les oiseaux minuscules au plumage terne se tenaient tranquillement dans leur nid. Nul ne savait pourquoi ils avaient choisi de vivre dans cet arbre particulier, mais quand ils en avaient pris possession, ils semblaient incapables de l’abandonner. Voilà pourquoi les arbres-lanternes étaient de précieux jalons pour indiquer la route, des points de repère familiers pour le voyageur.
Derrière les bouquets d’arbres-lanternes s’étendaient les terres des fermes de Yissou. Comme leurs homologues des approches de Dawinno l’avaient fait plusieurs semaines auparavant, les fermiers de Yissou se massaient près des bornes délimitant leur propriété pour suivre d’un regard hostile le passage des étrangers.