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Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio

Электронная книга - «Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Frédéric Dard, le romancier français le plus lu de la seconde moitié du XXe siècle, demeure un créateur mal connu de ses contemporains. La faute en incombe sans nul doute à San-Antonio, son double littéraire au succès phénoménal.
Suivre les premiers succès d'un très jeune écrivain lyonnais encouragé par Simenon, puis, à Paris, le nouveau départ de Frédéric comme dramaturge aux côtés de Robert Hossein, sa collaboration comme scénariste avec les cinéastes Gérard Oury, Edouard Molinaro ou Yves Allégret.
Enfin revenir sur la naissance hasardeuse du commissaire San-Antonio en 1949 et la consécration de ce personnage de fiction devenu en quelque sorte auteur de la saga trépidante que l'on sait.
A travers ce portrait en action, on partagera les émois, les coups durs et les temps forts d'une vie d'homme épris d'absolu, dans un monde qu'il juge avec tendresse mais sans concession avec ce tempérament hors du commun qui fait sans conteste de Frédéric Dard l'homme de lettres le plus libre de notre époque.
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Au terme de l’entretien, il affiche une sorte de fausse modestie pateline, informant son interlocuteur que de très sérieux universitaires s’intéressent à lui, à son œuvre, et font grand cas de San-Antonio.

Il ne ment pas. Il a été invité à participer, le 6 avril, à Bordeaux, à un colloque dirigé par Robert Escarpit sur le thème : « Le phénomène San-Antonio ». Mi-flatté, mi-intrigué, il s’y rend au volant de sa belle Jaguar neuve et se retrouve face à une sorte de grand jury composé de sept professeurs, dans une salle de la faculté des lettres. Il y a là René Pomeau de la Sorbonne, Robert Haag de l’université de Tubingen et quatre collègues bordelais d’Escarpit, le responsable de cette singulière confrontation. Ouvrant la séance, Escarpit avertit Frédéric que ses amis et lui se passionnent depuis longtemps pour la « sous-littérature ». « Ça commence bien ! » ironise l’invité qui va bientôt subir une avalanche de louanges énoncées de façon assez docte.

Il est d’abord question de la langue de San-Antonio. Le professeur Burguière souligne le fait que San-Antonio emprunte assez souvent aux « réserves frontalières » de l’argot, qu’il mélange en somme toutes sortes d’argots, celui des malfrats, celui de la police, le langage fleuri de la rue, etc. Il est ensuite question du profond dépaysement que procurent les « images » employées par l’auteur, lequel — souligne le professeur Lefèvre — opère un décalage entre le milieu que décrivent les aventures de San-Antonio et celui auquel sont empruntées les images. Il met subtilement le doigt sur cette manière inimitable qu’a le romancier de disperser l’attention de son lecteur, comme le ferait un magicien. Il évoque une « troisième dimension » du style qui est celle de la fantaisie. Il est ensuite question des motivations du lecteur de San-Antonio et le professeur Lassartesse précise : « Ce qui peut motiver la lecture de ces œuvres, c’est la façon dont tout cela est écrit. Il y a le plus souvent un découpage (…) on suit cela comme on suit un film ; on achète un San-Antonio comme on achète un billet de cinéma. » Plus inquisiteur, le professeur Aguilar demande au romancier : « Une mère accapareuse comme votre Félicie ne risque-t-elle pas d’amener son fils à l’homophilie, par exemple ? »

Dard lui répond sèchement : « Sûrement pas ! »

Évoquant ensuite les énumérations dont les romans sont de plus en plus souvent truffés, il fait référence à Queneau, et Frédéric ironise : « Je vous remercie ! »

L’universitaire bat en retraite : « Ce n’est pas méchant… » René Pomeau intervient enfin pour s’extasier sur le bagage culturel de leur consentante victime : « Je crois quant à moi que la littérature tient le commissaire San-Antonio », dit-il avant de déverser un flot de citations prouvant l’étonnante érudition du distingué « sous-littérateur », concluant pertinemment : « Il y a en San-Antonio quelqu’un qui louche vers la littérature, qui s’en amuse et s’amuse d’ailleurs à faire de la mauvaise littérature. » Frédéric est enfin prié de répondre à ses brillants commentateurs. Il s’y risque d’un ton faussement désemparé : « Pavais fabriqué une montre. Vous venez de la démonter ; (…) et maintenant vous me demandez de dire l’heure ! Je ne sais pas si vous vous en rendez compte, mais désormais je vais écrire avec le stylo entre les jambes. » Il résume ensuite brièvement sa carrière, escamotant ses débuts littéraires lyonnais, puis affirme : « Contrairement à ce que pense le professeur Pomeau, je ne possède pas une grande culture. (…) Je n’ai aucune formation classique, mais j’ai énormément lu. (…) J’ai dévoré des bouquins et des bouquins. Pas beaucoup de Pascal. Il y a, paraît-il, dans la salle un spécialiste de Pascal. Je lui promets de partir en vacances avec mon Pascal. »

Avant de dissoudre l’assemblée que Frédéric a vivement remerciée de l’honneur qu’elle lui a fait, Escarpit revient sur un point qui lui semble important : « Vous avez dit une chose très intéressante, à savoir que, brusquement, vous aviez pris conscience du fait que vous étiez lu. »

Dard : « Oui… J’ai compris que le livre policier était une tribune qui en valait bien une autre. »

Escarpit : « Vous avez dit aussi : “Le lecteur est un personnage sans visage”. »

Dard : « Maintenant, il en aura un pour moi… Ça ne va rien arranger ! » L’assistance s’esclaffe puis applaudit longuement le romancier.

La reconnaissance ne vient pas seulement d’en haut, elle se manifeste également, si l’on peut dire, à la base. Les jeunes lecteurs de San-Antonio écrivent à leur auteur fétiche, qui prend la peine de leur répondre lorsqu’il sent qu’il ne peut les décevoir. Armand de Caro ayant eu la bonne idée de faire imprimer sous forme de fascicule les minutes du colloque de Bordeaux, Frédéric en joint un exemplaire à chacune de ses réponses. L’un de ces fans va faire mieux encore. Fred Hidalgo a découvert San-Antonio l’année précédente, à l’âge de quatorze ans, puis vu Frédéric à la télévision. Il lui a écrit et reçoit un très aimable petit mot suggérant au garçon de lui téléphoner, ce que Fred Hidalgo s’empresse de faire. Un beau jour, il voit Frédéric Dard sonner à sa porte. De cette rencontre informelle naîtra l’idée d’un fan-club, créé en 1965, ainsi que d’un bulletin assurant la liaison entre les amateurs de San-Antonio les plus enragés.

Le Standinge selon Bérurier paraît au printemps, bardé de références critiques. Un extrait d’une lettre de Cocteau orne la jaquette illustrée par Dubout : « San-Antonio est une grâce de langue et de pensée. (…) Cette langue en relief est la véritable langue vivante. » Le roman est en outre préfacé par Robert Escarpit qui explique pourquoi San-Antonio restera dans la littérature. « Il restera comme Le Canard enchaîné, parce qu’il est déjà en nous, parce qu’il est ancré dans notre langage, parce que le monsieur respectable parle déjà san-antonien sans le savoir grâce à la filière qui passe par ses enfants et petits-enfants. (…) Son argot personnel s’élève parfois au niveau d’une véritable création poétique. Je souhaite qu’il ne cède jamais à la tentation d’être intellectuel. »

Frédéric sait à présent à quoi s’en tenir. Non seulement l’université prend la peine de disséquer le fond et la forme de son œuvre, mais elle ne se retient pas de poser les limites de son action littéraire. Le romancier, flatté par tant d’égards, ne manifestera pourtant jamais d’animosité à l’endroit de ces commentaires qu’il considère avec bon sens comme une publicité gratuite pour ses livres. Mais ceux-ci en ont-ils vraiment besoin ? Les tirages continuent de s’envoler. Le Standinge atteindra bientôt, comme L’Histoire de France, le million d’exemplaires vendus.

Cette notoriété soudaine va évidemment émouvoir le milieu parisien, mais Frédéric reste sourd aux appels de la mondanité et, pour lui, les dîners en ville sont rares — hormis chez des « copains ». Il cultive depuis quelques temps l’amitié de Jean-Jacques Vital, producteur de spectacles et de radio bien connu, d’ailleurs chargé en 1962 de la production de la pièce Six hommes en question.

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