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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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Il a décroché du mur de sa chambre l’accordéon de papier qui reproduit l’intégralité de l’œuvre, l’a mis dans la poche de sa veste et ne pense qu’à la bataille d’Hastings en allant à pied, de la place des Vosges au canal.

Il a fait un détour pour passer place de la Bastille, acheter un journal au kiosque qui reste ouvert tard.

Il s’est arrêté net.

Devant lui, illuminée, la colonne de Juillet, ce monument de bronze que Victor Hugo comparait à un tuyau de poêle. Au sommet, une statue d’or semblait lui parler : le Génie.

Idée lumineuse. Il n’avait jamais vu ce qui différencie la colonne Vendôme de la colonne de Juillet.

La colonne du Génie de la Bastille triomphe sans ornements ni personnages ; autour de la colonne napoléonienne, les batailles montent jusqu’au sommet, comme si l’on avait enroulé un ruban tout autour…

Il se rue au Club. Demande à Richard de la colle, des ciseaux, son aspirateur. Dans le tiroir du comptoir, il trouve même un rouleau de Scotch, tout lui sourit. Il suffit de découper avec soin les marges blanches du petit dépliant. Ce qu’il fait en s’appliquant. Ensuite, il faut le rouler, transformer l’accordéon en serpentin…

Wandrille regrette de ne pas y avoir pensé plus tôt. Ce que c’est que de prendre goût aux travaux manuels !

Wandrille remarque les bordures brodées, ponctuées de barres assez larges, en diagonale ; des chevrons, caractéristiques du style normand en architecture. Des repères prévus pour le montage ? De distance en distance, de petits anneaux cousus permettaient de suspendre la tapisserie, tous les historiens l’on écrit : mais ils pensaient qu’elle était déployée sur une seule ligne, dans une aula de palais, une salle du trône, ou, comme ce serait le cas à la fin du Moyen Âge, dans la cathédrale. C'est ce que disaient les livres qu’il avait rapportés de Bayeux.

La Tapisserie s’enroule lentement autour du tuyau de l’aspirateur. Wandrille comprend pourquoi la première scène, Édouard le Confesseur trônant en son palais, est, à l’évidence, si reprisée et restaurée. Il avait fallu, sans doute au cours du Moyen Âge, refaire un angle droit, ajouter une décoration verticale, la broderie d’origine devait s’affiner en pointe. Il manquerait, au commencement de la Telle du Conquest, un long triangle, sacrifié sans doute quand la présentation originelle avait été abandonnée. Wandrille enroule la frise de papier comme une bandelette de lin.

Il faut de toute urgence prévenir Péné. Il assemble les deux premières bordures diagonales, un peu au hasard. Ce qu’il voit dépasse son attente. Le diamètre du tuyau, choisi au hasard, n’est peut-être pas le bon. Certaines barres obliques tracées en lisière se raccordent, d’autres non. Il faudrait essayer d’autres aspirateurs, des tubes pour affiches, des rouleaux de carton et des tringles à rideau. Utiliser les indications qui figurent sur la Tapisserie elle-même, le calibre requis pour le cylindre doit nécessairement y être matérialisé d’une manière ou d’une autre. Wandrille est émerveillé. Les chevaux et les navires montent en boucle vers le sommet. Une farandole éblouissante.

C'est lui, l’inculte, le nul, le rugbyman amateur, le chroniqueur télé, l’arbitre des élégances, qui vient de découvrir ce qu’aucun médiéviste, ce qu’aucun archiviste paléographe, ce qu’aucun conservateur du Patrimoine du corps d’État ni même du cadre d’emploi territorial n’avait jamais vu. Le vrai visage de la Tapisserie de Bayeux.

La colonne de Guillaume le Bâtard.

Le contraire d’une banderole à lire de gauche à droite.

Une colonne triomphale, lisible, aussi, verticalement.

QUATRIÈME PARTIE

Le second jeu

« Des lyres, à défaut d’épées ! Nous chantons, comme on combattrait. »
VICTOR HUGO, « Ode à la colonne de la place Vendôme ».

« Français : premier peuple de l’univers. […]

Ah ! qu’on est fier d’être français quand on regarde la Colonne (à développer). »

GUSTAVE FLAUBERT, Dictionnaire des idées reçues.

34.

La mission Jankuhn

Bayeux, lundi 8 septembre 1997

Pénélope est épuisée. À son retour rue de la Maîtrise, la première chose qu’elle regarde c’est son lit. Elle met un disque, les tangos de Buenos Aires qu’elle aime, le rythme des années trente. Le téléphone sonne dès la première reprise du thème, le bandonéon l’accompagne avec des accents poignants. C'est le Dr Le Coulteux, le médecin de l’hôpital, homme solide à la voix chaleureuse :

« Mademoiselle Fulgence est revenue à elle. Elle veut vous voir. Elle peut s’exprimer, elle a les idées très claires pour quelqu’un qui sort du coma. Elle est fatiguée bien sûr, mais pas en si mauvaise forme. Je crois que vous devriez venir. Vous pouvez ? »

Pénélope bondit et écoute s’éloigner le tango, qu’elle a oublié de faire taire, dans l’escalier, à travers sa porte de chêne. Elle arrive à l’hôpital, son carnet à la main. Personne ne l’arrête, ne lui demande où elle va, c’est décidément une passoire cet établissement, malgré les événements récents. Dans la chambre 28, Solange a opté pour une robe de chambre en laine des Pyrénées, qu’elle a dû faire venir de chez elle, un vrai style, une attitude face à la vie.

« Mademoiselle Breuil…

— Pénélope, s’il vous plaît.

— Je vous dois la vérité. On a voulu me tuer. Et je ne sais pas qui. Je n’ai pas eu le temps de voir mon agresseur, je traversais la grande cour du musée, j’étais seule. Je n’ai rien compris. Juste une douleur, puis rien. Il devait être caché quelque part, derrière la balustrade de pierre. Il n’y a pas eu de détonation, j’ai crié, on est venu tout de suite, paraît-il. Personne n’a vu partir mon… comment dire, mon assassin ? Je voulais préempter en vente publique des fragments de broderie, très probablement ceux qui nous manquent à Bayeux. Je l’ai compris au premier coup d’œil, en voyant les photos, je la connais tellement, notre Tapisserie, après toutes ces années… On m’a tiré dessus pour m’empêcher d’aller à la vente, et on m’a volé, dans cette chambre, les clichés transmis par l’étude Vernochet-Dubois-Bouilli. Mais vous savez tout cela, bien sûr… ma pauvre enfant… »

Pénélope préfère ne pas raconter à sa directrice l’épisode de Drouot. Dans son état, mieux vaut ne pas lui dire trop vite que son adjointe, sur laquelle reposent ses ultimes espoirs, est une gourde.

« Le criminel qui nous menace peut recommencer, Pénélope, vouloir m’empêcher de parler. On peut aussi vous viser vous. Nous sommes les gardiennes d’un secret trop lourd. À deux nous serons plus fortes. Je veux vous dire ce que je sais, vous demander de diriger cette affaire à ma place. Nous n’avons guère eu le temps de faire connaissance, je préfère agir comme si nous étions des amies, de longue date.

— Bien sûr.

— Je vous ai demandée, pour ce poste, quand j’ai vu la liste des sujets de thèses sur lesquels travaillaient les jeunes conservateurs reçus au concours. J’avais besoin d’un expert en tissus orientaux. Je suis en mesure de dévoiler bientôt aux savants du monde entier une vérité qui va faire grincer : la Tapisserie que nous exposons n’est pas celle que dom Montfaucon a décrite dans ses Monuments de la Monarchie française, elle n’est pas celle dont l’intendant Foucault a fait reproduire des scènes en gravure sous l’Ancien Régime. Celle-là, la vraie, a dû périr à la Révolution. J’ai trouvé la preuve : une lettre, conservée à Caen, aux archives du Calvados, envoyée par Denon au maire de Bayeux. C'est le directeur du Louvre, un vieil ami vous savez, qui m’avait demandé d’aller voir si par hasard il n’y avait rien sur son grand homme. La missive est accablante, je vous la montrerai. Il parle d’une expédition montée sous le Consulat, en Égypte, pour faire broder, dans un monastère copte des environs du Caire, une toile de lin, qui, je le crains, n’est autre que celle que nous montrons aux touristes…

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