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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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Personne ne pose de question à personne, dans la salle à manger ornée de bannières fantaisistes un peu défraîchies et de lances de tournoi en bois blanc. Des dragons rouges, aux dents et aux griffes argentées, courent sous les frises du plafond. Pierre ne fait même pas semblant d’être en reportage, il parle comme si tout allait de soi, comme si Pénélope lui avait donné rendez-vous. Contevil, drôle et sympathique, n’a pas l’air surpris de l’irruption de Pierre, il exécute un numéro de vieille branche bien rôdé. Ils parlent de la prochaine réunion des « Fils de 1066 », qui se tiendra à Hastings. Une sorte de superproduction internationale montée par des amateurs venus de Belgique, d’Allemagne, de Suisse et des royaumes mal unis de l’Angleterre, sans compter, bien sûr, les Normands. Olav, en veste blanche, sur le perron, porte la valise de Pénélope et incline sans sourire son profil de bouledogue.

Sur le bateau, Pénélope fait raconter à Pierre l’histoire des seigneurs de Serq. Elle résiste à l’envie de tout lui confier.

Elle s’emploie surtout à ce qu’il ne puisse pas approcher sa main de la sienne sur le banc qui est à l’avant du bateau. Il a insisté pour qu’ils s’installent sur cette proue romantique, elle se méfie. Elle a raison.

Pierre est un vrai journaliste, il cherche et trouve. Il faudrait le sortir de son petit pays, que Wandrille le présente à quelques rédacteurs en chef influents, c’est justement ce que ce Normand paisible ne veut pas ! Wandrille, avec sa chronique, est un fumiste. Un paresseux. Il n’est pas venu la sauver à Varanville. Pierre agit. Pénélope se jure en elle-même qu’elle n’oubliera pas, qu’elle le remerciera. En tout cas, sur ce petit navire sans cabine, aucune possibilité de lui céder.

À Wandrille, elle n’a jamais rien promis. Mais elle ne se souvient pas, malgré les exhortations de Léopoldine, de l’avoir jamais trompé. Pierre pourrait être son premier « amant ». Cela mérite examen. Pas de coup de foudre, une expérience agréable à tenter, avec quelqu’un qui mériterait que l’on s’attache à lui. Et pourquoi ne pas faire se rencontrer Pierre et Léopoldine ? Au Club ? Le marivaudage intérieur, sous forme de dialogues avec elle-même, a toujours fait du bien à Pénélope. Elle ne s’est pas rendu compte que l’on arrivait déjà à Granville, et que Pierre avait fini par allonger son bras derrière elle, sur le dossier de bois verni, à quelques millimètres de ses épaules.

Pénélope, sur le port de Granville, appelle le Louvre. C'est le soir, les secrétaires et assistantes sont parties. À sa plus grande surprise, le grand patron décroche lui-même. Elle bafouille :

« J’ai enfin trouvé les morceaux qui manquent, dans une île anglo-normande. Je vous raconterai. La suite anglaise de notre Tapisserie. Vous aviez raison, ces trois mètres ont à l’évidence été brodés en Égypte selon une méthode ancienne, qui ne ressemble qu’en apparence au point de Bayeux ! Un examen de l’envers, même à l’œil nu, ne souffre aucun doute. Denon avait été obéi.

— Reste donc à savoir, chère Pénélope, si cette fin présentait un quelconque intérêt politique pour l’Empereur…

— Je crois que oui. Je voudrais vous écrire un court rapport à ce sujet.

— Nous le publierons avec plaisir dans La Revue du Louvre et des Musées de France, ce sera votre premier article non égyptologique. Mais vous me raconterez tout de vive voix avant sa parution…

— C'est un complot sous l’Empire.

— Qui n’explique pas pourquoi on a tiré sur Solange, et la vraie date du chef-d’œuvre qui est exposé dans les salles du Centre Guillaume-le-Conquérant. Vous poursuivez l’enquête ? Il est possible que chez nous, bientôt, un poste soit vacant, un départ à la retraite anticipée aux Antiquités égyptiennes… »

33.

Wandrille, après l’aiguille, manie les ciseaux

Paris, dimanche 7 septembre 1997, le soir

Ce bar-tabac ouvert le soir, au bord de l’eau, sur le canal Saint-Martin, c’est le quartier général clandestin de Pénélope et Wandrille. Ils en ont fait un club de magie blanche et de divination. La passion commune qui les a rapprochés. Le premier club de ce genre à Paris. Le patron, M. Richard, leur en a un peu voulu, les premiers jours, d’envahir son domaine. Son idée était de transformer l’endroit, qu’il venait de racheter, en bistrot landais. Il a vite compris. Avec les amis de Pénélope et de Wandrille, son estaminet ne désemplit pas. Tout avait commencé dans le petit groupe d’amis de l’École du Louvre, où certains, Pénélope en tête, avaient l’habitude de tirer les cartes pour préparer les concours. La première année, Pénélope avait deviné le sujet grâce au tarot de Mlle Le Normand. Le bouche à oreille fonctionna. Une traînée de poudre.

Tous les mages en désarroi, les voyantes en panne de roulotte, les amateurs de jeux de cartes sans amis, les fondus de lancer d’aiguilles sur le parquet et de boules de cristal ne tardèrent pas à s’apercevoir que ce « terrain neutre » rassurait les gogos et faisait venir de nouvelles sortes de clients. Une spécialiste de tarots y tenait salon chaque jeudi, le vendredi une voyante mondaine un peu déchue, qui n’avait pas su voir la première guerre du Golfe et la plongée du marché de l’art contemporain, y recevait la clientèle de ses amis. Pénélope en personne réussissait à faire tourner la petite table du fond, toujours la même et surtout pas une autre, sport qu’elle pratiquait depuis l’enfance. Elle avait appris à Wandrille quelques rudiments de magie, il l’avait initiée aux arcanes majeurs et mineurs : en un an, tout ce petit monde était devenu de plus en plus professionnel et de nombreuses âmes errantes, lassées de l’autre monde, venaient s’accouder au comptoir. Personnages historiques et morts ignorés se mirent à frapper le plancher, à écrire des poèmes spirites entre les doigts d’âmes innocentes en catalepsie. Un magazine avait fait un article. Toutes les formes de divinations se donnaient rendez-vous « au Club » — mais attention, pas de sorcières ni de messes noires. Rien que de gentils devins, des dames Irma choucroutées à l’ancienne, des magnétiseurs, des marabouts, des rebouteux, des hypnotiseurs face aux dernières pythies du néo-classicisme sur les tabourets du bar. Pas d’empoisonneurs, pas de jeteurs de sorts : une charte de bonne conduite, rédigée par Pénélope, accrochée au-dessus du percolateur, le précisait.

Le Club est ouvert depuis une grande année. Désormais tout se traite dans la salle du fond et les médiums qui se succèdent là versent un léger tribut à M. Richard. La mère de Wandrille lui a dit : « Tu sais, quand tu m’avais parlé de ce Club, avec ta Pénélope, j’avais imaginé les pires choses. J’aime mieux que ce soit ça, j’ai lu la double page dans Le Parisien, il paraît que vous avez complètement détrôné les cafés philos et les universités populaires, je suis fière, je vais venir ! »

Ce qu’il fallait bien sûr éviter à tout prix.

Wandrille, ce soir-là, s’est installé seul dans l’arrière-boutique. Les tireuses de cartes bruissent dans la grande salle, tout le monde s’attroupe autour d’elles. Marie-Antoinette donne une interview à l’aide de petits cailloux blancs et noirs, à l’africaine. Wandrille tient à être présent au Club le plus possible ; c’est lui, le patron. Mais il a eu du mal, ce soir-là, à oublier la Tapisserie.

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