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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Ce sont parfois des cris du cœur, surprenant dans le cadre d’un dictionnaire qui s’adresse à tous les publics et ne doit en principe pas afficher de point de vue religieux ou antireligieux. Dans le Tour du mot, dictionnaire Bordas conçu par Jean Girodet et publié en 1985, 16 000 mots pour l’école était-il indiqué en quatrième de couverture, quel exemple le grand grammairien offre-t-il pour le verbe créer ? « Mais oui ! C’est Dieu qui a créé le monde. » Et dans ce registre de la foi, du côté du clin d’œil entre lexicographes, lorsqu’on sait l’importance qu’avaient Jean Dubois et son frère Claude dans la maison Larousse, il est plaisant de lire au tout début du Nouveau Larousse des débutants, publié en 1977, pour exemplifier l’article abbé, « L’abbé Dubois a dit sa messe », tout comme pour l’article entendre, « M. Dubois entend qu’on lui obéisse » !

Les « exemples cités »…

L’« exemple cité » : c’est comme cela que les linguistes désignent les citations que choisit l’auteur d’un dictionnaire pour illustrer un mot. Il n’exprime pas directement la pensée du lexicographe, cependant, comme tout choix, la citation permet de refléter par auteur interposé un point de vue personnel, conscient ou inconscient, et marqué dans le temps quoi qu’il en soit. Certes, Furetière et Richelet disposent au XVIIe siècle de moins de citations que Larousse et Littré au XIXe siècle, mais la palette d’écrivains pouvant « entrer en citation » est très largement suffisante. Devenir en réalité un auteur cité dans le Petit Robert ou dans le Grand Robert de son vivant reste évidemment appréciable et quelques-uns comptent besogneusement mais avec délice combien de fois ils sont cités dans le Grand Robert, tout en se comparant à tel ou tel autre écrivain, vivant, qu’ils apprécient ou n’apprécient pas, mais qu’ils auront surpassé.

Lorsqu’en 1993, sous la direction éditoriale de Michel Legrain, paraît le Nouveau Petit Robert, avec un bandeau jaune, « L’Événement » — un bandeau qui soit dit en passant déplut fortement aux tenants intégristes des propositions de rectifications orthographiques militant pour le mot orthographié avec un accent grave, évènement —, avant que ne commence le dictionnaire à proprement parler, figurait une « Liste des principaux auteurs cités ». Il va sans dire que tous les écrivains contemporains du dictionnaire ont consulté cette liste pour voir si leur nom figurait à la manière des listes de succès aux examens. Ce fut l’occasion de rendre hommage aux écrivains de la francophonie tels que Patrick Chamoiseau, Aimé Césaire, Hampaté Bâ, Sembène Ousmane, Kateb Yacine. Y figuraient aussi des chanteurs comme Charles Trénet, Georges Brassens, Jacques Brel, Renaud, Serge Gainsbourg, mais aussi des hommes politiques comme Jacques Chirac, Raymond Barre.

Inutile de préciser que dans cette longue liste de cinq pages sur trois colonnes la présence entre bien d’autres de Frédéric Dard, Daniel Pennac, Michel Serres, Philippe Solers, Pierre Nora, Raymond Devos, etc., fut considérée comme une belle ouverture. De la même manière la liste des films cités avec entre parenthèses le nom des dialoguistes, Maurice Pialat, Bertrand Blier, Michel Audiard, François Godard, Roger Vadim, ne manquait pas de panache et de modernisme.

Mais comme toute liste, elle crée un autre réflexe. Qui n’est pas là ? Dutronc ? Pierre Perret ? Aznavour ? Jean Ferrat ? etc. Et commence la course à la citation. Y serai-je ? se disent quelques-uns. Les maisons d’édition de dictionnaires ont pu jouer jusqu’à la fin de la première décennie du XXIe siècle ce jeu subtil auprès des journalistes, consistant au moment du lancement annuel à égrener les nouveaux venus, qu’il s’agisse des mots ou des auteurs de citation. Puis ce jeu a lassé, la liste de nominés n’a plus vraiment fait recette. Faut-il dire que Wikipedia et plus largement les moteurs de recherche d’Internet rendent quelque peu futiles désormais ces décomptes ?

Dieu, que les choix sont difficiles

Choisir une citation est chose difficile, notamment pour quelques thèmes, parfois même la citation est momentanément exclue. Ainsi, pour le mot Dieu, Pierre Richelet et l’Abbé Furetière n’ont pas ajouté de citations et, à dire vrai, Furetière n’a pas même offert de réelle définition. Furetière commence l’article en affirmant qu’« Il ne peut avoir de vraye definition, à cause que c’est un Estre infini & incomprehensible », et Richelet définit Dieu comme l’« être souverain qui est tres-parfait, qui n’a ni commencement, ni fin » ; toute citation dans ce domaine religieux leur a semblé déplacée. Sans doute pour deux raisons : tout d’abord, parce que, en un temps où ne se discute pas la foi, il ne paraît pas utile de faire intervenir un point de vue qu’accompagne forcément peu ou prou une citation ; ensuite, si on ne tenait pas compte de ce premier argument, pour néanmoins mettre dans un contexte le mot Dieu, quel écrivain alors choisir ? Un fait est à ne pas oublier : Dieu représentait assurément au XVIIe siècle le premier article consulté d’une part par l’Église et, d’autre part, par le roi, à la tête d’une monarchie de droit divin.

Aussi faut-il juger d’une certaine façon Richelet audacieux, lorsque pour la définition suivante correspondant aux dieux en tant que « Grands de la Terre », définition accompagnée d’une citation explicite de Perrot d’Ablancourt, « Les Rois sont les Dieux de la terre », il choisit parallèlement et sans hésitation dans l’œuvre poétique de Mainard des vers qui pourraient paraître peu complaisants pour ces dieux de chair : « Que t’a servi de fléchir les genoux devant un Dieu fragile & fait d’un peu de bouë qui meurt comme nous ? » En réalité, ce genre de citation est de triple impact : elle relève d’un hommage rendu à un contemporain, de l’Académie française, Mainard, mais aussi d’une distinction nette avec la définition religieuse de Dieu, et enfin d’un point de vue exprimé quant à l’inutilité de la soumission servile.

Avec Littré, athée, la définition change : « Nom du principe, unique ou multiple, qui, dans toutes les religions, est placé au-dessus de la nature. » L’approche étant différente, il n’y a plus d’hésitation pour illustrer de diverses citations la définition qui suit, consacrée à l’« Être infini, créateur et conservateur du monde dans la religion chrétienne, et aussi dans le mahométisme, dans le judaïsme, et parmi ceux qu’on nomme déistes ». Il ne fait pas de doute que le lecteur versé en matière religieuse repérera rapidement dans les choix opérés des rejets idéologiques et des adhésions, ceux-là même qu’implique tout choix, qui passe par des exclusions. Malherbe, Pascal, Bossuet, Corneille, Racine, Voltaire sont à l’honneur, mais La Bruyère : « J’aurais une extrême curiosité de voir celui qui serait persuadé que Dieu n’est point ; il me dirait au moins la raison invincible qui a su le convaincre. » Le simple choix d’une citation de ce dernier, très hostile à l’Église, reflète indirectement le point de vue de Littré.

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