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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Dans son principe, ma méthode est simple : dès que je pars traquer un mot pour en retrouver l’histoire de la manière la moins imprécise possible, pour la raconter ou l’étudier, je consulte d’abord quelques dictionnaires étymologiques et historiques de la langue française. Puis le Dictionnaire françoislatin de 1539, où Robert Estienne offre pour la première fois la langue française en tête de chaque article. Enfin, avant la traque dans tous les autres dictionnaires qui suivent, j’ouvre Les Épithètes, publié en 1571 par Maurice de La Porte.

En fait, lorsqu’il offre Les Epithètes, « livre non seulement utile à ceux qui font profession de la Poésie, mais fort propre aussi pour illustrer toute autre composition françoise », il s’agit ni plus ni moins d’un dictionnaire de mots, de noms plus précisément, plusieurs centaines, offert dans l’ordre alphabétique avec la liste des adjectifs épithètes qui peuvent les accompagner.

Par exemple, pour un mot qui, au pays de Rabelais, nous est cher : le vin…

Vin. Joïeus, délectable, erboisien, doux, savoureux, riant, bon, cleret ou baillet, rude, scevé, fumeux, tholozan, resbaudissant, resjoüissant ou ragaillardissant, délitieux, muscat ou muscadet, dur, aspre, chenu, poussé, moisi, rebelle ou revesche, enivrant, pur, nectarien, blanc, rouge, espais, gros, miellé ou mielleus, hippocratique, cléré, liquide, violent, reposé, chaud, vieil ou nouveau, ardent, vermeille, beau, pétillant, clair, entonné, ministre de la mort, frilland, escumeus, gentil, trouble-cerveau, fort, tumultueus, exquis, doux-coulant, forte liqueur, nectarine rosée, subtil, beaunois, endormant, plaisir de la vie, corrosif, orleannois, bacchide, oublieux ou oblivieus, nutritif, stomachal, divine liqueur, malvoisien, libre, puissant.

N’est-ce pas rafraîchissant ? Avec bien des informations sur les représentations de l’époque et de belles enquêtes linguistiques à conduire, car si trouble-cerveau ou ministre de la mort, oublieux ou doux-coulant sont aisés à décrypter, bacchide n’est pas forcément immédiatement perçu comme à rattacher au réjouissant Bacchus.

Avec Maurice de La Porte commence par ailleurs la longue histoire qui ne s’achèvera pas entre les auteurs de « dictionnaires » et les écrivains. Ces épithètes sont en effet choisies entre autres, déclare-t-il dans sa préface, chez « les plus fameus poëtes François » d’une part, et « en prose, les meilleurs autheurs traduits » d’autre part. Si l’on rappelle que ledit ouvrage, précieux pour tout écrivain, a connu à titre posthume cinq éditions (1571, 1580, 1581, 1602, 1612), on conçoit aisément qu’il joua un rôle important chez les hommes de lettres, instaurant un lien à ne pas oublier avec les auteurs de dictionnaires monolingues du XVIIe siècle.

Ronsard et Du Bellay militaient pour « illustrer » la langue française, en offrant en quelque sorte des consignes aux écrivains, en 1539, dans Défense et illustrations de la langue française. Maurice de La Porte fut un de leurs relais. En définitive, Les Epithètes, c’était bien un dictionnaire…

Au reste, parfois à la suite de la liste des épithètes s’installait une première définition, préfigurant les dictionnaires monolingues à venir au XVIIe siècle. On ne résiste pas au plaisir d’en offrir une ici à propos du vin, en prévenant les lecteurs, ne soyez pas goulus !

« Le vin est la plus souveraine liqueur de toutes, estant le principal appui et maintien de la vie humaine. Car il remet sus et regenere les espri[t]s vitaux, et restablit toutes les forces du corps, confortant et vivifiant la principale partie d’icelui qui est le cueur [cœur] : mais pri[n]s goulüement et sans raison, il est grandement nuisible. »

Étudiant

« Estudiant. Adj. et subst. Qui va au College, qui estudie. Les bourses sont fondées dans les Collèges pour de pauvres garçons estudiants, pour les entretenir aux estudes. »

Furetière, Dictionnaire universel, 1690.
Quel genre ?

Au détour d’un article de dictionnaires de jadis ou de naguère — naguère, étymologiquement, c’est « il n’y a guère » —, on prend parfois conscience d’une évolution à laquelle on n’avait pas même songé. Ainsi, en consultant le mot étudiant dans différents dictionnaires d’hier, pour bâtir une chronique de langue, je découvrais le poids de la pensée contemporaine sur la lecture des textes d’hier. Étudiant semble en effet un mot si courant, depuis le XVIIe, qu’on ne pense pas à en radiographier finement le sens. Une attitude dont il faut se méfier.

En lisant tout d’abord l’article étudiant du Dictionnaire universel de Furetière, 1690, rien ne me choquait particulièrement. Pas d’étonnement en effet à ce que les exemples soient au masculin, le masculin l’a longtemps emporté dans les dictionnaires. Pourtant… Relisez bien l’épigraphe ci-dessus, justement la définition proposée par Furetière. La traque se poursuivant, ce fut en effet à la lecture des dictionnaires de Littré puis de Larousse que je me trouvais dessillé ou décillé comme l’écrit Gide. Au passage, impossible de ne pas frémir en employant ce verbe dont l’étymologie remonte aux oiseaux de proie dont on décousait les paupières dès lors qu’ils étaient dressés. La première ligne de la définition aurait déjà dû m’alerter : « Étudiant. s. m. Celui qui étudie. » Celui ? En réalité, ce n’est qu’à la toute fin de l’article de Littré que je compris que celui de Furetière n’offrait pas plus le féminin. « Étudiant. s. m. », c’est-à-dire substantif masculin. Avec l’explication en fin de l’article de Littré : « Au féminin, précise ce dernier, étudiante, dans une espèce d’argot, grisette du Quartier latin. » Grisette ?

La grisette représente au XIXe siècle, rappelons-le vite, la jeune fille de condition modeste, ainsi appelée parce qu’elle était vêtue au départ de ce tissu sans panache, la grisette, et ce faisant incarnait plus précisément une ouvrière des maisons de couture, de mœurs légères. L’évolution du mot ne retint que les mœurs légères…

En consultant Pierre Larousse et son Grand Dictionnaire universel, cette dualité se confirmait : « Étudiant. Substantif masculin. Celui qui fréquente les cours d’une université ou d’une faculté », puis dans un développement à part : « s[ubstantif]. f[éminin]. Fam. Maîtresse d’étudiant. » C’est direct ! Avec une citation de Théophile Gautier sans ambiguïté : « Le Quartier latin est peuplé d’une foule de grisettes d’un genre particulier et qu’on nomme les étudiantes, bien qu’aucun observateur n’ait pu encore déterminer le genre de science qu’elles cultivent. » Théophile Gautier n’imaginait pas combien les étudiantes auraient de la promotion au point de faire oublier ce sens passé.

Je dus de fait recommencer le début de ma chronique en la reliant à l’actualité : « Chaque année, après le Salon de l’agriculture vient le Salon de l’étudiant, quelques jours après la Journée de la femme. Apparemment aucun rapport entre les trois manifestations. Certes, on célèbre les agricultrices et les études agricoles, mais c’est un lien assez indirect pour nous conduire jusqu’au mot étudiant. Il est pourtant utile de rappeler que la Journée de la femme pourrait être aussi celle de la promotion de l’étudiante et nous allons comprendre pourquoi…. » Et je pouvais conclure ainsi : « Aujourd’hui, pour ainsi dire plus personne, sauf les lexicologues, ne se souvient que le mot étudiante appartenait au vocabulaire grivois et que cet oubli constitue du même coup une victoire réelle des femmes. Il était sans doute bon de le rappeler au lendemain de la Journée de la femme. Vive les étudiantes qui, par ailleurs, quelques statistiques le prouvent, obtiennent de meilleurs résultats que les étudiants. »

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