Au commencement était le verbe… Ensuite vint l'orthographe
- Автор: Fripiat Bernard
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Vuibert
- ISBN: 978-2311100501
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «Au commencement était le verbe… Ensuite vint l'orthographe». Краткое содержание книги:
Rassurez-vous, c'est voulu !
Comment pourrait-il en être autrement dans un pays à l'histoire si tumultueuse ? Comme la France, notre orthographe a traversé les siècles en empruntant des voies détournées, sans craindre détours et autres pirouettes.
Il fallait un Belge comme Bernard Fripiat pour raconter cette histoire avec un humour et une irrévérence qui déculpabiliseront les pires cancres. En une centaine de pourquoi, il explique l'origine de chaque difficulté et raconte la folle épopée d'une orthographe que le monde entier nous envie…
Biographie de l'auteur
Historien passionné par la langue française, Bernard Fripiat anime depuis vingt ans des stages d orthographe en entreprise. Auteur dramatique, il est également comédien et chroniqueur radio. En 2013 il a publié L'Orthographe : 99 trucs pour en rire et la retenir (éd. Gunten).
Autre différence considérable : au XIXe siècle, l’orthographe est devenue officielle. Le développement de l’école toujours plus laïque accélère le phénomène. Une bonne connaissance de la langue est nécessaire pour réussir professionnellement. Les grammairiens rédigent des manuels scolaires qui vont préparer les élèves à une dictée devenue le sésame de la réussite. Posséder une bonne orthographe est une preuve de culture, sinon d’intelligence. L’acquisition d’une graphie impeccable devient un signe d’égalité et de promotion sociale. D’elle dépend le prestige de l’instituteur, du fonctionnaire, du journaliste, de la personne de bonne éducation.
Il ne s’agit plus d’opinions émises par tel ou tel qui expérimente immédiatement ses propositions dans ses écrits. Quand Ronsard veut simplifier l’orthographe, il applique immédiatement ses idées. Voltaire n’a demandé la permission à personne pour écrire « anglais » plutôt qu’anglois. Aux XIXe et XXe siècles, les partisans d’une simplification continuent à respecter les règles. Leur but est de convaincre une autorité dont ils attendent le consentement pour appliquer leurs modifications. Ils en appellent tantôt à l’État, tantôt à l’Académie. Ils ne pourront pas, comme les imprimeurs du XVIe siècle, habituer leurs lecteurs à leurs innovations.
Les arguments aussi se renouvellent. Palsgrave défend les accents pour faciliter la lecture à ses élèves. À partir du XIXe siècle, les parents voudront que leurs enfants réussissent leurs dictées. Le but de ces tentatives est de simplifier la vie des étudiants. Elles doivent les aider à accéder au savoir et limiter les effets d’une matière dont la difficulté est censée favoriser une élite. Ceux qui s’opposent à la simplification vantent la nécessité de travailler et le courage d’apprendre. Chaque tentative de simplification, y compris celle de 1990, échouera devant la réaction de tous ceux qui tiennent à une orthographe chèrement acquise.
Une des rares fois où l’Académie donnera raison aux simplificateurs, elle devra reculer. En 1892, Octave Gréard propose à l’Académie, dont il est membre, une simplification qui s’attaque essentiellement aux doublements de consonnes et aux lettres grecques. En juillet, l’Académie vote en faveur de la simplification. Le duc d’Aumale et ce que l’on a appelé le « parti des ducs » lancent une campagne de presse hostile à la mesure. Cette réaction sera soutenue par la bourgeoisie, la presse, les instituteurs — ces « hussards de la République » — et par beaucoup d’auteurs, dont Verlaine. À l’automne, l’Académie annule son vote.
L’orthographe de la septième édition du Dictionnaire, parue en 1877, est immédiatement enseignée. Et, signe de son adoption par l’ensemble des Français, Larousse signale ses changements dans les dernières pages du premier supplément à son Grand Dictionnaire de 1879 (l’ancêtre du Petit Larousse).
Robert Estienne a gagné !
Conclusion
138. POURQUOI NE SIMPLIFIERONS-NOUS JAMAIS L’ORTHOGRAPHE ?
Nous avons vu, au cours de ce voyage dans le temps, que les tentatives de simplification de notre orthographe ont toujours échoué. Certes, ces défaites furent souvent dues à l’impossibilité qu’avaient nos aïeux de s’écarter de la langue latine qui les fascinait. Mais, aujourd’hui, notre fascination pour la langue anglaise ne simplifie pas les choses. Elle nous oblige à expliquer à un enfant que mailing ne se prononce pas comme « seringue ».
Néanmoins, une simplification d’ampleur rencontrerait aujourd’hui trois obstacles rationnels.
Tout d’abord, notre mémoire visuelle s’y oppose. C’est à cette mémoire que nos anciens rendaient hommage en faisant appel à l’usage. Nous avons vu que si « langue » s’écrit avec un a alors que ce mot vient de lingua et que les termes en in avaient tendance à mettre un en, c’est parce que Robert Estienne a cédé à la force de l’habitude. C’est également elle qui nous fit traîner avant d’adapter tous les accents graves à la prononciation. Soyons honnêtes, les orthographes auxquelles nous ne sommes pas habitués nous gênent. J’en donnerai deux exemples.
Le premier part d’une modification que les juristes de Saint Louis firent de l’orthographe des troubadours. Ces derniers ignoraient les lettres muettes, notamment à la fin des mots. Les termes latins crudu, nudu, virtutem, lupus, pedem et nidu ont vu leur prononciation évoluer et Chrétien de Troyes les écrit cru, nu, vertu, lou, pie, ni. Nous n’avons aucun mal à comprendre les trois premiers. En revanche, il nous faut jeter un coup d’œil sur les trois derniers. En effet, les juristes ont décidé de les écrire « loup », « pied » et « nid » en souvenir de leur écriture latine. Au passage, les juristes ajouteront des lettres que nous abandonnerons par la suite. Au XVIe siècle, il n’est pas rare de décrire un homme sans vêtements en disant qu’il est nud. Finalement, ne parlons-nous pas de « nudisme » ?
Autre exemple : grâce aux imprimeurs, nous avons changé le s muet en accent circonflexe. Forest est devenu « forêt ». Avouons-le, le premier nous semble ridicule, si ce n’est anglais. Certes, mais certains imprimeurs proposaient d’écrire il êt au lieu de « il est », suivant ainsi la même logique. Lequel nous paraît bizarre ? Nous avons vu que le ph de « nénuphar » est très récent. Pourtant, le nombre de gens qui ne le supportent pas avec un f…
Ensuite, toute simplification voit se lever devant elle le désir de considération. Depuis les débuts du XIXe siècle, posséder une bonne orthographe est une preuve de culture. Comme l’a très bien dit au XVIIIe siècle l’abbé Dolet, les gens tiennent beaucoup à une orthographe qu’ils ont apprise. Plus nous faisons d’efforts pour retenir une matière, plus nous y tenons.
Le troisième adversaire que rencontrent désormais les partisans de la simplification, et, à mon avis, l’ultime raison de leur échec, est l’outil informatique. À l’époque des dictées manuscrites, des machines à écrire mécaniques, des imprimeries avec casses, les difficultés résidaient dans l’orthographe d’usage. Se tromper sur le doublement de consonnes de « diarrhée » ou d’« acompte » diminuait la note de la dictée et obligeait le travailleur à tout recommencer. Si ces doublements continuent à ennuyer les élèves, les correcteurs orthographiques préservent les adultes de ces désagréments. Certes, le i de « oignon », les l de « imbécillité », le tréma de « aiguë » peuvent apparaître curieux, même si, pour les trémas, nous pouvons en discuter. Mais l’ordinateur les corrige ! Au passage, rassurons ceux qui craignent que l’informatique ne les empêche de connaître l’orthographe d’usage ! Au contraire ! Si la machine nous dit à trois reprises que le mot « acompte » ne prend qu’un c, nous finirons par le retenir.