Au commencement était le verbe… Ensuite vint l'orthographe
- Автор: Fripiat Bernard
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Vuibert
- ISBN: 978-2311100501
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «Au commencement était le verbe… Ensuite vint l'orthographe». Краткое содержание книги:
Rassurez-vous, c'est voulu !
Comment pourrait-il en être autrement dans un pays à l'histoire si tumultueuse ? Comme la France, notre orthographe a traversé les siècles en empruntant des voies détournées, sans craindre détours et autres pirouettes.
Il fallait un Belge comme Bernard Fripiat pour raconter cette histoire avec un humour et une irrévérence qui déculpabiliseront les pires cancres. En une centaine de pourquoi, il explique l'origine de chaque difficulté et raconte la folle épopée d'une orthographe que le monde entier nous envie…
Biographie de l'auteur
Historien passionné par la langue française, Bernard Fripiat anime depuis vingt ans des stages d orthographe en entreprise. Auteur dramatique, il est également comédien et chroniqueur radio. En 2013 il a publié L'Orthographe : 99 trucs pour en rire et la retenir (éd. Gunten).
En 1665, un anonyme publie La Véritable Orthographe francoise, opposée à l’orthographe imaginaire du sieur Lesclache. Il y déclare :
C’est vous seul qui avez fort corrompu ce bel ordre, depuis que comme un autre Samson avec sa Dalila, vous filez dans les ruelles des Précieuses, en leur apprenant votre philosophie française, qui est, au sentiment des plus raisonnables, la ruine et la destruction entière de la langue latine […]. Ce n’est point la philosophie qui doit les perfectionner, mais bien le soin et l’économie de leur maison.
On comprend que, après de telles attaques, Lesclache soit devenu le chouchou des précieuses, dont il fréquente les salons.
Les partisans de l’orthographe étymologique ne sont pas tous anonymes. Parmi ceux qui ont eu le courage de se nommer, citons Bossuet, qui résume les arguments des conservateurs. Il s’oppose à l’écriture phonétique car nous ne lisons pas lettre à lettre. La figure entière du mot impressionne notre œil et notre esprit : c’est la méthode globale avant l’heure ! Trop simplifié, le mot devient méconnaissable à la vue et les yeux ne sont pas contents. Il défend les lettres qui rappellent le latin, dont l’immobilité garantit la stabilité de notre orthographe. Il ne renonce à l’ajout de lettres étymologiques que lorsqu’elles sont contraires à l’usage ou perturbent le lecteur en lui présentant des lettres auxquelles il n’est pas habitué.
Comme nos dictées en témoignent, ce sont les conservateurs qui gagneront. En effet, l’Académie donnera gain de cause aux partisans de l’écritureétymologique et le dit explicitement dans la préface de la première édition de son Dictionnaire. « L’Académie s’est attachée à l’ancienne Orthographe reçue parmi tous les gens de lettres, parce qu’elle aide à faire connaître l’Origine des mots. » Il s’agit d’une condamnation complète de l’écriture phonétique. L’académicien Charpentier y ajoutera un peu d’ironie. Il affirme qu’au lieu d’écrire « on ne scauroit trop seuerement punir ce grand coupable », les réformateurs écriraient « on ne scauroi tro seueremen puni ce gran coupable ». Pour lui, de même que la peinture qui représente les corps ne peut peindre le mouvement, de même l’orthographe ne peut peindre la prononciation, qui est le mouvement de la parole.
L’Académie réussit à utiliser le bon usage contre les partisans de l’orthographe phonétique. C’est ce qui a rendu inutiles les diverses tentatives de réformation de l’orthographe depuis plus de cent cinquante ans par plusieurs particuliers qui ont fait des règles que personne n’a voulu observer.
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Au XVIIIe siècle, rien ne va plus
Au siècle des Lumières, même si le latin continue à représenter la langue du savoir, le français s’apprête à le remplacer dans toute l’Europe. En 1714, à l’occasion de la signature du traité de Rastatt, le français remplace officiellement le latin comme langue de la diplomatie. Les encyclopédistes et les philosophes s’expriment dans la langue de François Villon, et leurs écrits parcourent l’ensemble de l’Europe. Ces auteurs ont une très haute opinion de leur langue, comme en témoigne la phrase de Voltaire : « La langue française est de toutes les langues celle qui exprime avec le plus de facilité, de netteté et de délicatesse tous les objets de la conversation des honnêtes gens. »
Le français devient la langue de l’Europe. Pour donner une idée de son prestige, en 1783, l’Académie de Berlin propose comme sujet à son concours : « Qu’est-ce qui fait de la langue française la langue universelle de l’Europe ? Par où mérite-t-elle cette prérogative ? Peut-on présumer qu’elle la conserve ? » Un des deux vainqueurs sera Antoine Rivarol, dont la conclusion est limpide : « Ce qui n’est pas clair n’est pas français. »
La Révolution de 1789 modifie son statut. Le français devient une affaire d’État. La langue du roi et de « la plus saine partie de la cour » chère à Vaugelas devient celle de la nation bâtie par la Révolution sur de nouvelles assises. En effet, il faut doter la République une et indivisible d’une langue nationale.
En 1791, Talleyrand propose d’installer une école primaire dans chaque commune afin que chaque citoyen soit amené à faire sienne la langue des droits de l’homme. La lutte contre les patois commence et, à l’époque de la Terreur, elle sera forcément terrible.
Au début de ce siècle, on essayait de bien parler français pour ne pas être ridiculisé par les Parisiens ou la cour. À la fin, on évite de parler patois pour ne pas être guillotiné. La période napoléonienne verra se mettre en place un compromis : si on veut espérer faire carrière, on a intérêt à bien parler français.
111. POURQUOI NE PRONONÇONS-NOUS PAS LE R DE « MONSIEUR » ?
Le XVIIIe siècle connaît un renversement de tendance concernant la prononciation des fins de mots. Il était de bon ton sous Louis XIV de ne pas prononcer la dernière lettre de « finir », « menteur »… Les grammairiens du XVIIIe siècle militent quant à eux pour un rétablissement de cette prononciation. Ils y réussiront partiellement. Voilà pourquoi nous prononçons différemment « un archer » et « cher monsieur ».
Au siècle précédent, l’abandon du r touchait aussi les terminaisons en eur : « Menteur » se prononçait menteu. Nous retrouvons cette caractéristique lorsque nous appelons « boueux » les « éboueurs ». Là encore, la réaction n’est que partiellement parvenue à ses fins : le r de « menteur » sera rétabli dans la prononciation, pas celui de « monsieur ».
Néanmoins, l’usage hésite. Au XVIIIe siècle, il est conseillé de prononcer not’ au lieu de « notre ». Cette prononciation durera longtemps, puisque Jacques Brel y fait encore allusion dans sa chanson dédiée à Jaurès : « Oui not’ Monsieur, oui not’ bon Maître. »
112. POURQUOI DISONS-NOUS « J’AIME LA BEAUTÉ INTÉRIEURE DE CETTE MENTEUSE » ?
Au Moyen Âge, les mots en eux avaient un féminin en euse, mais ceux en eur préféraient eresse. On disait une menteresse. Notons que le suffixe esse d’origine grecque est fréquent pour désigner les féminins : « princesse », « duchesse »…
Au XVIIe siècle, l’habitude de ne plus prononcer le r terminant les mots fit que nous désignions par le mot menteu le « menteur ». Dès lors, il est normal de mettre « menteuse » au féminin. Clément Marot parle même d’une chasseuse.
Le XVIIIe siècle rétablit la prononciation du r, mais, entre-temps, on s’était habitué aux nouveaux féminins, qui furent gardés. Seuls quelques mots poétiques conservèrent leur ancienne forme, qu’il s’agisse d’une « enchanteresse » ou de « Diane chasseresse ».
Pour ce qui est de « chasseur », la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie (la dernière en date, encore inachevée) accepte les deux formes au féminin, tout en précisant que ce mot s’emploie de toute façon rarement au féminin. Qui des chasseurs ou des académiciens sont les plus misogynes ?