Dictionnaire amoureux de San-Antonio
- Автор: Bouhier Éric
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259243421
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
Au seul Grand-Guignol, Frédéric et Robert monteront ensemble six pièces, au point de rêver que le théâtre leur appartienne. Tant pis pour le pauvre Nonon, le « gentil vampire », comme ils le surnomment, souffrant mille morts de voir les membres estropiés et les giclées de sang remplacés par des tortures morales et des dialogues au scalpel.
J’ai bien connu Georges Vitaly, vers la fin de sa vie. L’homme était la mémoire vivante de cinquante années du théâtre français. Directeur du théâtre de la Huchette, du théâtre de la Bruyère, puis de la Maison de la culture de Nantes, il avait accueilli et souvent mis en scène les grands auteurs de cette seconde moitié du siècle, Jacques Audiberti, Albert Camus, Arrabal, Eugène Ionesco, Samuel Beckett, Dino Buzzati, Victor Haïm. J’en passe. Il me racontait Gérard Philipe ou Suzanne Flon, Jean-Pierre Marielle ou Sophie Desmarets, mais plus que tout je me régalais à l’évocation des soirées au Saint-Marquoux et des joutes enflammées entre Frédéric et Robert, jusque dans leurs chamailleries. Georges avait un tel art du récit que j’avais parfois l’impression d’être invité à la table des deux jeunes fauves jamais rassasiés.
DIALOGUE IMAGINAIRE
24 avril 1955. La scène se passe aux Mureaux, dans la cuisine de la nouvelle propriété du couple Dard. La première de La Chair de l’orchidée, adaptée par Frédéric et mise en scène par Robert, a eu lieu trois semaines auparavant. Ce soir, c’est relâche. Robert est venu dîner. Il a table ouverte dans cette belle maison qui fait oublier à Odette et Frédéric les premières années noires de leur installation dans cette lointaine banlieue parisienne. La complicité des deux hommes est scellée depuis leur première collaboration. Frédéric, l’aîné, est fasciné par l’enthousiasme de son ami, cette foi « en soi » et sa certitude inébranlable « qu’il y a quelque chose de formidable à faire et qu’on va le faire ». Robert a trouvé en Frédéric un port d’attache, un homme généreux à l’extrême, seul capable de canaliser le désordre de son existence, celle d’un grand frileux de l’âme qui pleure presque autant que lui.
— Elle en met du temps à revenir, Odette !
— Elle est avec les mômes. Patrice nous donne du souci. Il a besoin de son dabe, je le sens bien. C’est une usine à paroles et à questions, ce gamin. Usant, parfois. Et comment veux-tu que je lui en donne plus, j’ai pas une minute à moi ! De Caro me fout une de ces pressions. Comme si je ne travaillais que pour lui !
— Laisse tes San-Antonio, mon Frédo, t’es un trop grand écrivain pour ça. Dis donc, ses quenelles, à Odette, c’est un bonheur, ça doit vous rappeler Lyon.
— Me force pas à penser à Lyon, Robert. Maman ne va pas bien en ce moment et ça me fout des bouffées d’angoisse.
Frédéric se frotte les yeux, il a senti cette brusque montée de larmes qui le surprend si souvent à l’évocation d’épisodes douloureux.
— T’inquiète pas, elle est solide comme un roc, ta Joséphine. Tiens, lis ce qu’a écrit hier de notre pièce Jacques Lemarchand dans Le Figaro, ça va te changer les idées. Avec des critiques comme ça, Paris est à nous, mon Frédo. La reine Juliana et le prince Bernard dans le public la semaine dernière et toute la presse derrière nous aujourd’hui, tu vois que j’avais raison d’appeler les rédactions pour leur dire qu’on avait du beau monde !… T’entends ce que je te dis ! Tu penses à quoi encore ? T’es tuant à pas m’écouter. Je te parle de ta pièce, quand même ?
— … Je pensais à notre pauvre Nonon. Je ne sais pas si t’as lu Le Mystère du cube blanc, un roman que j’ai commis il y a dix ans. J’avais appelé mon héros Noname, un gars inquiétant, un voyageur sans bagages. C’est curieux, non ?
— Non, je l’ai pas lu. Ton Cube blanc, t’en ferais une bonne pièce ?
En un instant, le visage de Frédéric se métamorphose, un sourire d’enfant gourmand lui vient aux lèvres et à ses yeux bleus délavés qui contiennent toute l’ambition du monde.
— J’ai d’autres projets pour nous. Du meilleur Simonin, le gars de Touchez pas au grisbi. C’est un grand bonhomme, tu verras, une trogne de patron de bar que t’as envie d’embrasser sur ses grosses joues rouges. Faut que tu lises Le cave se rebiffe, Robert, la suite des aventures de Max le Menteur, ça va te télescoper. Ah, j’ai oublié de te dire qu’Armand a appris que James Hadley Chase venait à Paris. On va sûrement dîner un soir avec lui, ça m’intimide vachement.
— T’en fais pas, s’il parle le français aussi bien que toi l’anglais, vous aurez pas grand-chose à vous dire.
— T’es con, mon Robert, j’sais pas pourquoi j’t’aime.
Albert Simonin, le chroniqueur de la vie des demi-sel, et Frédéric Dard, l’auteur de Messieurs les hommes, se sont trouvés au premier regard, eux qui savent partir dans les bars de solitude à la recherche de leur passé, à l’heure où les bourgeois se foutent la viande dans les torchons, comme l’écrira trente-cinq plus tard Frédéric, dans sa préface au premier livre de la « bibliothèque San-Antonio », consacrée à Le Hotu, de son cher Albert. Ils travailleront à l’adaptation du Cave se rebiffe, mais la pièce ne sera jamais jouée. Dans quel tiroir dort-elle aujourd’hui ? Mystère.
Au théâtre plus qu’ailleurs, les projets sont des rêves.
Guerres
26 mai 1944. Les Américains bombardent Lyon. Ils visent des cibles ferroviaires, les dépôts de Lyon-Mouche et la gare de Vaise. Par erreur, de nombreuses bombes larguées par les B24 venus d’Italie touchent tout le quartier de Gerland, jusqu’à l’avenue Berthelot. Ce matin, Frédéric est parti tôt à vélo à son bureau des Éditions de Savoie. Il a rendez-vous avec Paul Lorenz dont il vient d’éditer la biographie de Thérésia Cabarrus, Celle qui fut Notre-Dame de Thermidor. Et il tient à montrer à son imprimeur et associé le nouveau logo dessiné par Odette. Après tout, ne fait-elle pas partie du comité « très restreint » d’administration ? La chaleur de cette fin de printemps est accablante, et Odette se terre au fond du petit appartement de Gerland. Enceinte de sept mois, elle manque un peu d’air, malgré la fenêtre grande ouverte. À 10 h 30, l’alerte retentit dans le quartier. C’est la première fois depuis le début de la guerre, les Allemands n’ayant jamais bombardé Lyon. Odette sait ce qu’elle doit faire. Elle s’est munie d’un simple baluchon et, sans perdre de temps, se rend à l’abri sous la place Macé, toute proche. Une foule hétéroclite, civils et quelques militaires allemands mélangés, s’entassent tant bien que mal dans le sous-sol peu rassurant. Un quart d’heure plus tard, les premiers moteurs grondent au-dessus de la ville. L’enfer se déchaîne. Odette se bouche les oreilles, ferme les yeux. Les genoux serrés, elle se penche en avant. Personne ne parle. Seul le vacarme accompagne les méditations de chacun. Étrangement calme, Odette repense à son dernier séjour chez ses parents à Gerbaix, avec son jeune époux. C’était l’année précédente, Frédéric et elle fuyant une Gestapo trop curieuse des activités journalistiques du complice de Grancher au Mois à Lyon. 11 h 05, la terre a tremblé une dernière fois quelques minutes auparavant, puis le bruit des avions s’est estompé, et le silence est revenu dans l’abri. Chacun sort lentement de sa torpeur. Odette lève la tête, découvrant un soldat allemand, collé face à elle. Tout le temps du bombardement, il l’a enserrée de ses jambes et a mis ses bras au-dessus de sa tête pour la protéger. Elle n’a rien senti ! Drôle de guerre.