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Les consultations du docteur Noir

Электронная книга - «Les consultations du docteur Noir». Краткое содержание книги:

C'est un entretien entre le poète Stello et le docteur Noir, qui lui enseigne que le poète est condamné par la société.
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Les camarades recouchés ou éloignés:

"Eh bien! dis-je, mon grand Blaireau, qu'est-ce donc qui arrive aujourd'hui?»

Il prit la mèche de son canon et s'amusa à y allumer sa pipe.

"Oh! c'est pas grand-chose, me dit-il.

– Diable!» dis-je.

Il huma sa pipe avec bruit et la mit en train.

Oh! mon Dieu! mon Dieu, non! pas la peine de faire attention à ça!»

Il tourna la tête par-dessus ses hautes épaules pour regarder d'un air de mépris le palais national des Tuileries, avec toutes ses fenêtres éclairées.

"C'est, me dit-il, un tas d'avocats qui se chamaillent là-bas! Et c'est tout.

– Ah! ça ne te fait pas d'autre effet, à toi? lui dis-je, en prenant un ton cavalier et voulant lui frapper sur l'épaule, mais n'y arrivant pas.

– Pas davantage", me dit Blaireau avec un air de supériorité incontestable.

Je m'assis sur son affût et je rentrai en moi-même. J'avais honte de mon peu de philosophie à côté de lui.

Cependant j'avais peine à ne pas faire attention à ce que je voyais. Le Carrousel se chargeait de bataillons qui venaient se serrer en masse devant les Tuileries et se reconnaissaient avec précaution. C'étaient la section de la Montagne, celle de Guillaume-Tell, celles des Gardes-Françaises et de la Fontaine-Grenelle qui se rangeaient autour de la Convention. Etait-ce pour la cerner ou la défendre?

Comme je me faisais cette question, des chevaux accoururent. Ils enflammaient le pavé de leurs pieds. Ils vinrent droit aux canonniers.

Un gros homme, qu'on distinguait mal à la lueur des torches, et qui beuglait d'une étrange façon, devançait tous les autres. Il brandissait un grand sabre courbe, et criait de loin:

"Citoyens canonniers! A vos pièces! – Je suis le général Henriot. Criez: Vive Robespierre! mes enfants! Les traîtres sont là, enfants! Brûlez-leur un peu la moustache! Hein! faudra voir s'ils feront aller les bons enfants comme ils voudront, hein! C'est que je suis là, moi! – Hein! vous me connaissez bien, mes fils, pas vrai?».

Pas un mot de réponse. Il chancelait sur son cheval et, se renversant en arrière, soutenait son gros corps sur les rênes et faisait cabrer le pauvre animal, qui n'en pouvait plus.

"Eh bien! où sont donc les officiers ici, mille dieux! continuait-il. Vive la Nation! Dieu de Dieu! et Robespierre! les amis! – Allons! nous sommes des Sans-Culottes et de bons garçons, qui ne nous mouchons pas du pied, n'est-ce pas? – Vous me connaissez bien? – Hein! vous savez, canonniers, que je n'ai pas froid aux yeux, moi! Tournez-moi vos pièces sur cette baraque, où sont tous les filous et les gredins de la Convention."

Un officier s'approcha et lui dit:»Salut! – Va te coucher! Je n'en suis pas. – Ni vu ni connu, – tu m'ennuies."

Un second dit au premier:

"Mais dis donc, toi, on ne sait pas au fait s'il n'est pas général, ce vieil ivrogne?

– Ah bah! qu'est-ce que ça me fait?» dit le premier. Et il s'assit. Henriot écumait.»Je te fendrai le crâne comme un melon si tu n'obéis pas, mille tonnerres!

– Oh! pas de ça, Lisette! reprit l'officier en lui montrant le bout d'un écouvillon. Tiens-toi tranquille, s'il vous plaît, citoyen."

Les espèces d'aides de camp qui suivaient Henriot s'efforçaient inutilement d'enlever les officiers et de les décider: ils les écoutaient beaucoup moins encore que leur gros buveur de général.

Le vin, le sang, la colère étranglaient l'ignoble Henriot. Il criait, il jurait Dieu, il maugréait, il hurlait; il se frappait la poitrine; il descendait de cheval et se jetait par terre; il remontait et perdait son chapeau à grandes plumes. Il courait de la droite à la gauche et embarrassait les pieds du cheval dans les affûts. Les canonniers le regardaient sans se déranger et riaient. Les citoyens armés venaient le regarder avec des chandelles et des torches, et riaient.

Henriot recevait de grossières injures et rendait des imprécations de cabaretier saoul.

"Oh! le gros sanglier, – sanglier sans défense. – Oh! oh! qu'est-ce qu'il nous veut, le porc empanaché?»

Il criait:»A moi les bons Sans-Culottes! à moi les solides à trois poils! que j'extermine toute cette enragée canaille de Tallien! Fendons la gorge à Boissy d'Anglas; éventrons Collot d'Herbois; coupons le sifflet à Merlin-Thionville; faisons un hachis de conventionnels sur le Billaud-Varennes, mes enfants!

– Allons! dit l'adjudant-major des canonniers, commence par faire demi-tour, vieux fou. En v'là assez. C'est assez d'parade comm'ça. Tu ne passeras pas."

En même temps il donna un coup de pommeau de sabre dans le nez du cheval d'Henriot. Le pauvre animal se mit à courir dans la place du Carrousel, emportant son gros maître, dont le sabre et le chapeau traînaient à terre, et renversant sur son chemin des soldats pris par le dos, des femmes qui étaient venues accompagner les Sections, et de pauvres petits garçons accourus pour regarder, comme tout le monde.

L'ivrogne revint encore à la charge et, avec un peu plus de bon sens (le froid sur la tête et le galop l'avaient un peu dégrisé), dit à un autre officier:

"Songe bien, citoyen, que l'ordre de faire feu sur la Convention, c'est de la Commune que je te l'apporte, et de la part de Robespierre, Saint-Just et Couthon. J'ai le commandement sur toute la garnison. Tu entends, citoyen?»

L'autre ôta son chapeau. Mais il répondit avec un sang-froid parfait:

"Donne-moi un ordre par écrit, citoyen. Crois-tu que je serai assez bête pour faire feu sans preuve d'ordre? – Oui! pas mal! – Je ne suis pas au service d'hier, va! pour me faire guillotiner demain. Donne-moi un ordre signé, et je brûle le Palais-National et la Convention comme un paquet d'allumettes."

Là-dessus, il retroussa sa moustache et tourna le dos.

"Autrement, ajouta-t-il, ordonne le feu toi-même aux artilleurs, et je ne soufflerai pas."

Henriot le prit au mot. Il vint droit à Blaireau:

"Canonnier, dit-il, je te connais."

Blaireau ouvrit de grands yeux hébétés et dit:

"Tiens! il me connaît!

– Je t'ordonne de tourner la pièce sur le mur là-bas, et de faire feu."

Blaireau bâilla. Puis il se mit à l'ouvrage, et d'un tour de bras la pièce fut braquée. Il ploya ses grands genoux, et en pointeur expérimenté ajusta le canon, mettant en ligne les deux points de mire vis-à-vis la plus grande fenêtre allumée du château.

Henriot triomphait.

Blaireau se redressa de toute sa hauteur et dit à ses quatre camarades, qui se tenaient à leur poste pour servir la pièce, deux à droite, deux à gauche:

"Ce n'est pas tout à fait ça, mes petits amis. – Un petit tour de roue encore!»

Moi, je regardai cette roue du canon qui tournait en avant, puis retournait en arrière, et je crus voir la roue mythologique de la Fortune. Oui, c'était elle… C'était elle-même, réalisée, en vérité.

A cette roue était suspendu le destin du monde. Si elle allait en avant et pointait la pièce, Robespierre était vainqueur. En ce moment même les Conventionnels avaient appris l'arrivée d'Henriot; en ce moment même, ils s'asseyaient pour mourir sur leurs chaises curules. Le peuple des tribunes s'était enfui et le racontait autour de nous. Si le canon faisait feu, l'Assemblée se séparait, et les Sections réunies passaient au joug de la Commune. La Terreur s'affermissait, puis s'adoucissait, puis restait… restait un Richard III, ou un Cromwell, ou, après un Octave… qui sait?

Je ne respirais pas, je regardais, je ne voulais rien dire. Si j'avais dit un mot à Blaireau, si j'avais mis un grain de sable, le souffle d'un geste sous la roue, je l'aurais fait reculer. Mais non, je n'osai le faire, je voulus voir ce que le Destin seul enfanterait.

Il y avait un petit trottoir usé devant la pièce; les quatre servants ne pouvaient y poser également les roues, qui glissaient toujours en arrière.

Blaireau recula et se croisa les bras en artiste découragé et mécontent. Il fit la moue.

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