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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]

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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]
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« Non, sire, dit Aragorn. Il n’y a pas encore de repos pour ceux qui sont las. Les hommes du Rohan doivent monter en selle aujourd’hui, et nous irons avec eux, hache, arc et épée. Nous n’avons pas apporté ces armes pour décorer votre mur, Seigneur de la Marche. Et j’ai promis à Éomer que mon épée et la sienne seraient tirées ensemble. »

« Maintenant, il y a certainement espoir de victoire ! » dit Éomer.

« Espoir, oui, dit Gandalf. Mais on ne peut sous-estimer la force d’Isengard. Et d’autres dangers ne cessent d’approcher. Ne tardez pas, Théoden, quand nous serons partis. Conduisez rapidement vos gens au Fort de Dunhart, dans les collines ! »

« Non, Gandalf, dit le roi. C’est mal connaître vos propres dons de guérison. Il n’en sera pas ainsi. J’irai moi-même à la guerre, au risque de tomber au front, si cela doit être. Mon sommeil n’en sera que plus paisible. »

« Ainsi les chants célébreront la gloire du Rohan, même dans la défaite », dit Aragorn. Les hommes armés qui se tenaient à portée entrechoquèrent leurs armes, criant : « Le Seigneur de la Marche part chevaucher ! Forth Eorlingas ! »

« Mais vos gens ne doivent pas être laissés à la fois sans armes et sans guide, dit Gandalf. Qui va les conduire et les diriger à votre place ? »

« J’y réfléchirai avant de partir, répondit Théoden. Voici mon conseiller qui vient. »

Háma revint alors, sortant de la grand-salle. Derrière lui, recoquillé entre deux autres hommes, vint Gríma la Langue de Serpent, sa figure blanche comme de la craie. Ses paupières cillaient à la lumière du soleil. Háma s’agenouilla et présenta à Théoden une longue épée dans un fourreau à garniture d’or, orné de pierres vertes.

« Sire, voici Herugrim, votre lame ancestrale, dit-il. On l’a retrouvée dans son coffre. Il répugnait à nous en remettre les clefs. Il y gardait bien d’autres choses qui ont pu manquer à d’autres. »

« Vous mentez, dit Langue de Serpent. Et cette épée, c’est votre maître lui-même qui l’a mise sous ma garde. »

« Et maintenant, il te la réclame, dit Théoden. Est-ce pour te déplaire ? »

« Certainement pas, monseigneur, dit Langue de Serpent. Je veille sur vous et sur les vôtres au meilleur de mes capacités. Mais ne vous fatiguez pas, et tâchez de ménager vos forces. Laissez à d’autres le soin de chasser ces indésirables. Votre mets est sur le point d’être servi. N’irez-vous pas à table ? »

« J’irai, dit Théoden. Et que des plats pour mes invités soient posés sur la table à mes côtés. L’ost part aujourd’hui. Envoyez les hérauts ! Qu’ils rassemblent tous les habitants des environs ! Tous les hommes, tous les braves garçons en âge de porter les armes, tous ceux qui possèdent des chevaux, qu’ils nous attendent à la porte, en selle, avant la deuxième heure après midi ! »

« Monseigneur bien-aimé ! s’écria Langue de Serpent. C’est comme je le craignais : ce magicien vous a ensorcelé. Ne restera-t-il personne pour défendre la Salle Dorée de vos pères, et tout votre trésor ? Personne pour protéger le Seigneur de la Marche ? »

« Si c’est là de l’ensorcellement, dit Théoden, il me paraît plus salutaire que tes susurrations. Ta médecine m’aurait bientôt réduit à marcher à quatre pattes comme une bête. Non, il ne restera plus personne, pas même Gríma. Gríma aussi va monter en selle. Va ! Tu as encore le temps d’enlever la rouille sur ton épée. »

« Pitié, monseigneur ! gémit Langue de Serpent, se traînant à plat ventre. Ayez pitié d’un homme qui s’est échiné à votre service. Ne m’envoyez pas loin de vous ! Moi au moins, je resterai à vos côtés quand tous les autres seront partis. Ne chassez pas votre fidèle Gríma ! »

« Tu as ma pitié, dit Théoden. Et je ne te chasse pas. Moi-même, je pars en guerre avec mes hommes. Je t’enjoins de venir avec moi et de me prouver ta loyauté. »

Langue de Serpent promena les yeux d’un visage à l’autre. Il avait le regard traqué d’une bête aux abois, cherchant une brèche dans l’anneau de ses assaillants. Il se lécha les lèvres d’une longue langue pâle. « Pareille résolution chez un seigneur de la Maison d’Eorl n’a rien d’étonnant, fût-il d’un âge avancé, dit-il. Toutefois, ceux qui l’aiment réellement voudront ménager ses jours défaillants. Mais force est de constater que j’arrive trop tard. D’autres, que la mort de monseigneur affligerait peut-être moins, l’ont déjà persuadé. Si je ne puis défaire leur œuvre, je vous prie au moins de m’entendre, sire ! Il faut laisser à Edoras quelqu’un qui connaisse vos intentions et qui respecte vos ordres. Nommez un fidèle intendant. Laissez votre conseiller Gríma veiller à tout, jusqu’à votre retour. Et je prie pour que nous le voyions ; mais aucun homme de sagesse ne peut raisonnablement l’espérer. »

Éomer rit. « Et si ce plaidoyer ne vous dispense pas de prendre les armes, très honorable Langue de Serpent, dit-il, quelle charge de moindre dignité seriez-vous prêt à endosser ? Hisser un sac de farine jusque dans les montagnes – si quelqu’un osait vous le confier ? »

« Non, Éomer, vous ne saisissez pas toute la pensée de maître Langue de Serpent, dit Gandalf en pointant son regard perçant sur celui-ci. Il est hardi et rusé. En ce moment même, il joue un jeu dangereux et gagne un tour. Il m’a déjà fait perdre des heures de mon précieux temps. Rampe, vipère ! dit-il soudain d’une voix terrible. Ventre à terre ! Depuis combien de temps Saruman t’a-t-il acheté ? Quelle était la récompense promise ? Quand tous les hommes seraient morts, tu devais choisir ta part du trésor, et prendre la femme que tu convoitais ? Il y a trop longtemps que tu la guettes de sous tes sinistres paupières, et que tu hantes ses pas. »

Éomer saisit son épée. « Cela, je le savais déjà, murmura-t-il. C’est pourquoi j’ai voulu le tuer, bafouant la loi de la haute salle. Mais il y a d’autres raisons. » Il s’avança, mais Gandalf le retint d’une main.

« Éowyn est en sécurité, à présent, dit-il. Mais toi, Langue de Serpent, tu as bien servi ton véritable maître. Tu mérites au moins une forme de récompense. Mais Saruman est du genre à ne pas tenir ses engagements. Je te conseille d’aller vite les lui rappeler, afin qu’il n’oublie pas tes loyaux services. »

« Vous mentez », dit Langue de Serpent.

« Ce mot vient trop souvent et trop facilement à tes lèvres, dit Gandalf. Je ne mens pas. Voyez, Théoden, cet homme ici est un serpent ! Il ne serait pas sûr de l’emmener avec vous, ni de le laisser ici. Ce serait justice de le tuer. Mais il n’a pas toujours été ce qu’il est devenu. Il fut jadis un homme, qui vous a rendu service à sa manière. Donnez-lui un cheval et laissez-le partir sur-le-champ, libre de se rendre où il veut. Vous le jugerez selon son choix. »

« Tu entends, Langue de Serpent ? dit Théoden. Voici le choix qui t’est offert : m’accompagner à la guerre, pour que nous voyions au combat si tu m’es vraiment fidèle ; ou partir maintenant, où que tu désires aller. Mais alors, si un jour nous nous revoyons, je n’aurai aucune pitié. »

Langue de Serpent se releva lentement et les regarda, les yeux mi-clos. Enfin, il scruta le visage de Théoden et ouvrit la bouche, comme pour prendre la parole. Puis soudain, il se dressa de toute sa hauteur. Ses mains se crispèrent. Ses yeux étincelèrent. Il y avait en eux une telle malveillance que les hommes reculèrent devant lui. Il montra les dents ; puis il cracha aux pieds du roi avec un sifflement et, fonçant de côté, il s’enfuit par les escaliers.

« Suivez-le ! dit Théoden. Assurez-vous qu’il ne cause aucun tort à personne, mais ne lui faites pas de mal et n’essayez pas de le retenir. Donnez-lui un cheval, s’il le désire. »

« Et s’il en est un qui veuille le porter », dit Éomer.

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