Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
– Il l’a été, madame!… Nous pouvons aujourd’hui nous passer de lui. Par son despotisme, il s’est attiré la haine d’une foule de cardinaux. Qu’il prenne garde lui-même! le gardeur de pourceaux a lassé la patience des princes: et je sais qu’un conclave secret…
Guise s’arrêta soudain.
– Eh bien? fit Catherine. Achevez, duc, puisque nous sommes alliés!
– Ce que je pourrais dire à Votre Majesté est tellement incroyable que j’ose à peine le croire moi-même… Seulement sachez ceci: c’est que si la chrétienté a comme chef visible Sixte Quint, elle a aussi un chef occulte… Et c’est à ce dernier qu’obéira la Ligue, madame!… Sixte m’avait promis deux millions. Où sont-ils? Sixte m’avait promis l’appui de Philippe d’Espagne, et Philippe me boude. Sixte joue double jeu. Quand je le voudrai… quand je le pourrai, du moins…
– C’est-à-dire quand vous aurez succédé à mon fils…
– Oui, madame! dit Guise enivré. Eh bien, ce jour-là, Sixte verra se dresser devant lui un autre pape plus puissant.
– Oh! ceci est impossible!… Un schisme!… Vous songeriez à un schisme!…
– Pourquoi pas, madame! Si le schisme assure la prédominance du pouvoir royal!
– Hélas! dit Catherine en secouant la tête. Je ne souhaite rien voir de ce que vous m’annoncez là… je ne souhaite plus qu’une seule chose au monde… C’est que mon fils vive à peu près tranquille les deux mois qui lui reste à vivre… après quoi je m’éteindrai, n’ayant plus rien à faire sur cette terre.
Guise s’inclina avec une apparente émotion. Puis il alla lui-même ouvrir la porte. Son escorte apparut aux yeux de la vieille reine… une quarantaine de seigneurs armés en guerre, cuirassés et prêts à monter à cheval.
– Messieurs, dit à haute voix le duc de Guise, Sa Majesté la reine a bien voulu me promettre en ce jour mémorable d’employer son crédit à faire cesser la guerre qui désole Paris et le royaume… Messieurs, vive la reine!…
Et Guise accompagna ces paroles d’un regard si impératif que ces gentilshommes, malgré leur stupéfaction, crièrent d’une seule voix:
– Vive la reine!…
– La reine, messieurs, reprit alors Guise, a accepté et promis de faire accepter par Sa Majesté le roi les articles les plus importants de notre Sainte Ligue. Chacun de nous ne peut trouver qu’honneur et profit à la paix qu’elle va nous préparer!
Cette fois, la stupéfaction s’accentua. Cette escorte qui était venue pour arrêter Catherine, pour en faire un otage, assistait avec stupeur et presque avec angoisse à cette réconciliation imprévue.
– Messieurs, dit alors Catherine, veuillez préparer un cahier de vos désirs: je réponds de le faire accepter par le roi. Je réponds de faire convoquer au plus tôt les états généraux.
– Vive la reine! répéta le duc.
– Vive la reine! crièrent les gens de Guise qui commencèrent aussitôt à se retirer.
La reine mère debout, appuyée à son fauteuil, les regardait s’éloigner en souriant. Lorsque le dernier d’entre eux eut disparu, elle abaissa lentement son regard sur le bracelet talismanique qu’elle portait au poignet gauche et murmura:
– Ruggieri n’a pas menti. Ces pierres diaboliques m’ont vraiment inspiré les paroles nécessaires… Oui, ajouta-t-elle avec un grondement de haine… les paroles qui tuent! mon fils vivra!… mon fils régnera!… Et toi, misérable Lorrain, orgueilleux imbécile… prépare-toi à mourir!…
Alors, elle se dirigea vers la tapisserie qui masquait la baie par où M. Peretti invisible avait assisté à cette scène; elle le trouva assis sur son fauteuil, à la même place où Ruggieri l’avait conduit. La reine Catherine de Médicis demeura debout devant ce bourgeois, comme Guise était demeuré debout devant elle.
– Votre Sainteté a vu et entendu? demanda la Reine.
– Oui, ma fille, répondit M. Peretti, tout vu, tout entendu…
XIV SIXTE QUINT
– Monsieur le duc de Guise, continua le pape, vous a rappelé que dans ma première jeunesse j’ai gardé des pourceaux. En effet, le maître chez qui j’étais domestique me jugeait tellement faible d’esprit et si peu apte à tout gouvernement qu’il n’avait même pas voulu me confier les vaches de son troupeau. On me donna les pourceaux à conduire à la pâture: c’est là, ma fille, que j’ai appris à conduire les hommes…
Sur cette parole d’une formidable amertume, Sixte Quint laissa un instant retomber son front sur sa poitrine.
– Devenu prêtre, continua-t-il comme s’il se fût parlé à lui-même, devenu cardinal, plus je montais, plus je m’apercevais que les hommes sont des pourceaux qu’il faut mener à coups de gaule. Lorsque Grégoire XIII mourut et qu’il s’agit de le remplacer, je me rappelai soudain que l’un des pourceaux que je gardais dans la campagne de Grotte-à-Mare était parvenu à imposer une sorte de despotisme sur tout le troupeau. Pourtant, il n’était ni le plus fort ni le plus violent. Au contraire, il tâchait de passer inaperçu, et même simulait la faiblesse: tandis que les autres se battaient, lui accaparait la meilleure place. Seulement quand ses camarades voulaient l’en déloger, alors il montrait un groin si terrible qu’aucun n’osait l’approcher. C’est ainsi que je suis devenu pape, ma fille!…
Il se mit à rire doucement, mis en gaieté par ces malicieux souvenirs.
– Savez-vous comment m’appelaient les cardinaux du conclave?… Ils m’appelaient l’Âne!… Oui, ma fille, l’Âne de la Marche. Et c’est pour cela qu’ils m’ont élu… Et puis, ils croyaient que j’allais mourir, tellement j’étais courbé, penché vers la terre… Jugez de leur terreur lorsque je me redressai tout à coup, une fois élu!… Ce fut une bonne farce, ma fille. Cajetan seul me devina: «Sang du Christ, s’écria-t-il, l’Âne cherchait à terre les clefs de Saint-Pierre!…» Aussi j’aime bien Cajetan. C’est un homme. Votre Guise est pleutre, madame! Votre Guise est un pourceau, madame!
Sixte Quint s’accommoda dans son fauteuil et répéta en grognant:
– Un pourceau…
Il parlait sans colère, sans tristesse, et peut-être même sans mépris. Il faisait des constatations, c’était tout.
– Les cardinaux! reprit-il au bout d’un silence. Beau troupeau, oui! Savez-vous pourquoi ils me haïssent? Parce que j’ai voulu leur rappeler la doctrine du Christ, parce que j’ai dit aux prêtres que Pierre était pauvre. Je suis un mauvais pape, puisque je ne veux pas que les vicaires du Christ vivent comme des pourceaux…
Le vieillard eut à ce moment un éclair de malice dans les yeux.
– À des pourceaux, dit-il, il faut une Circé: ils en ont choisi une! Les imbéciles! Ils se figurent que je ne sais rien! Ils me veulent la malemort, et pas un n’a eu le courage de sa haine; pas un n’a accepté la redoutable mission de lutter contre Sixte Quint!… Il a fallu qu’une femme s’en mêlât, et c’est dans les ténèbres que la bataille est commencée…
Il ajouta avec une majesté violente, presque terrible, en levant son doigt dans un geste de menace…
– Je ne crains rien, puisque Dieu est avec moi!…
À ces mots, Sixte se leva – cette fois sans aucun gémissement, et sans le secours de sa canne. La taille droite, le pas assuré, il se mit à se promener lentement, les mains au dos. Catherine le contemplait avec une apparente vénération; mais un mince sourire de scepticisme crispait sa lèvre.
– Une des plus fortes causes de la haine qui m’enveloppe, continua le pape, c’est que je suis parti des plus basses régions où croupit dans la misère la multitude de ceux qu’aimait Jésus. Le monde hait la pauvreté. Le monde adore la richesse. Il en sera longtemps ainsi: c’est vainement que le Christ a voulu naître dans une étable; c’est vainement qu’il a choisi ses apôtres parmi des pêcheurs et des cordonniers. La multitude, ma fille, veut des maîtres d’opulente apparence. Ils me reprochent surtout d’avoir été valet de ferme… Comme s’il y avait vraiment une différence entre un conducteur d’hommes et un conducteur de porcs!…