François Le Champi
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «François Le Champi». Краткое содержание книги:
Alors Madeleine se mit en besogne de tout préparer pour fêter de son mieux les amis de François.
Jeannette entra la première dans la maison, pendant que son père mettait leur cheval à l’étable; et dès le moment qu’elle vit Madeleine, elle l’aima de grande amitié, ce qui fut réciproque; et, commençant par une poignée de main, elles se mirent quasi tout aussitôt à s’embrasser comme pour l’amour de François, et à se parler sans embarras, comme si de long temps elles se connaissaient. La vérité est que c’étaient deux bons naturels de femme et que la paire valait gros. Jeannette ne se défendait point d’un reste de chagrin en voyant Madeleine tant chérie de l’homme qu’elle aimait peut-être encore un brin; mais il ne lui en venait point de jalousie, et elle voulait s’en reconsoler par la bonne action qu’elle faisait. De son côté, Madeleine, voyant cette fille bien faite et de figure avenante, s’imagina que c’était pour elle que François avait eu de l’amour et du regret, qu’elle lui était accordée et qu’elle venait lui en faire part elle-même; et pour son compte elle n’en prit point de jalousie non plus, car elle n’avait jamais songé à François que comme à l’enfant qu’elle aurait mis au monde.
Mais dès le soir, après souper, pendant que le père Vertaud, un peu fatigué de la route, allait se mettre au lit, Jeannette emmena Madeleine dehors, faisant entendre à François de se tenir à un peu d’éloignement avec Jeannie, de manière à venir quand il la verrait de loin rabattre son tablier, qui était relevé sur le côté; et alors elle fit sa commission en conscience, et si adroitement, que Madeleine n’eut pas le loisir de se récrier. Et si, elle fut beaucoup étonnée à mesure que la chose s’expliquait. D’abord elle crut voir que c’était encore une marque du bon cœur de François, qui voulait empêcher les mauvais propos et se rendre utile à elle pour toute sa vie. Et elle voulait refuser, pensant que c’était trop de religion pour un si jeune homme de vouloir épouser une femme plus âgée que lui; qu’il s’en repentirait plus tard et ne pourrait lui garder longtemps sa fidélité sans avoir de l’ennui et du regret. Mais Jeannette lui fit connaître que le champi était amoureux d’elle, si fort et si rude, qu’il en perdait le repos et la santé.
Ce que Madeleine ne pouvait s’imaginer, car elle avait vécu en si grande sagesse et retenue, ne se faisant jamais belle, ne se montrant point hors de son logis et n’écoutant aucun compliment, qu’elle n’avait plus idée de ce qu’elle pouvait paraître aux yeux d’un homme.
– Et enfin, lui dit Jeannette, puisqu’il vous trouve tant à son gré et qu’il mourra de chagrin si vous le refusez, voulez-vous vous obstiner à ne point voir et à ne point croire ce qu’on vous dit? Si vous le faites, c’est que ce pauvre enfant vous déplaît et que vous seriez fâchée de le rendre heureux.
– Ne dites point cela, Jeannette, répondit Madeleine; je l’aime presque autant, si ce n’est autant que mon Jeannie, et si j’avais deviné qu’il m’eût dans son idée d’une autre manière, il est bien à croire que je n’aurais pas été aussi tranquille dans mon amitié. Mais, que voulez-vous? je ne m’imaginais rien comme cela, et j’en suis encore si étourdie dans mes esprits, que je ne sais comment vous répondre. Je vous en prie de me donner le temps d’y penser et d’en parler avec lui, pour que je puisse connaître si ce n’est point une rêvasserie ou un dépit d’autre chose qui le pousse, ou encore un devoir qu’il veut me rendre; car j’ai peur de cela surtout, et je trouve qu’il m’a bien assez récompensée du soin que j’ai pris de lui, et que me donner sa liberté et sa personne encore, ce serait trop, à moins qu’il ne m’aime comme vous croyez.
Jeannette, entendant cela, rabattit son tablier, et François, qui ne se tenait pas loin et qui avait les yeux sur elle, vint à leur côté. Jeannette adroitement demanda à Jeannie de lui montrer la fontaine et ils s’en allèrent, laissant ensemble Madeleine et François.
Mais Madeleine, qui s’était imaginé pouvoir questionner tout tranquillement le champi, se trouva du coup interdite et honteuse comme une fille de quinze ans; car ce n’est pas l’âge, c’est l’innocence de l’esprit et de la conduite qui fait cette honte-là, si agréable et si honnête à voir; et François, voyant sa chère mère devenir rouge comme lui et trembler comme lui, devina que cela valait encore mieux pour lui que son air tranquille de tous les jours. Il lui prit la main et le bras, et il ne put lui rien dire du tout. Mais comme tout en tremblant elle voulait aller du côté où étaient Jeannie et Jeannette, il la retint comme de force et la fit retourner avec lui. Et Madeleine, sentant comme sa volonté le rendait hardi de résister à la sienne, comprit mieux que par des paroles que ce n’était plus son enfant le champi, mais son amoureux François qui se promenait à son côté.
Et quand ils eurent marché un peu de temps sans se parler, mais en se tenant par le bras, aussi serrés que la vigne à la vigne, François lui dit:
– Allons à la fontaine, peut-être y trouverai-je ma langue.
Et à la fontaine, ils ne trouvèrent plus ni Jeannette ni Jeannie qui étaient rentrés. Mais François retrouva le courage de parler, en se souvenant que c’était là qu’il avait vu Madeleine pour la première fois, et là aussi qu’il lui avait fait ses adieux onze ans plus tard. Il faut croire qu’il parla très bien et que Madeleine n’y trouva rien à répondre, car ils y étaient encore à minuit, et elle pleurait de joie, et il la remerciait à deux genoux de ce qu’elle l’acceptait pour son mari.
… Là finit l’histoire, dit le chanvreur, car des noces j’en aurais trop long à vous dire; j’y étais, et le même jour que le champi épousa Madeleine à la paroisse de Mers, Jeannette se mariait aussi à la paroisse d’Aigurande. Et Jean Vertaud voulut que François et sa femme, et Jeannie qui était bien content de tout cela, avec tous leurs amis, parents et connaissances, vinssent faire chez lui comme un retour de noces, qui fut des plus beaux, honnête et divertissant comme jamais je n’en vis depuis.
– L’histoire est donc vraie de tous points? demanda Sylvine Courtioux.
– Si elle ne l’est pas, elle le pourrait être, répondit le charivreur, et si vous ne me croyez, allez y voir.
1848