François Le Champi
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «François Le Champi». Краткое содержание книги:
Mais Madeleine n’y entendait malice aucune.
– Et quel propos peut-on faire sur moi? dit-elle simplement; quelle jalousie peut-on mettre dans la tête de cette pauvre petite folle de Mariette? On t’a trompé, François, il y a autre chose: quelque raison d’intérêt que nous saurons plus tard. Tant qu’à la jalousie, cela ne se peut; je ne suis plus d’âge à inquiéter une jeune et jolie fille. J’ai quasi trente ans, et pour une femme de campagne qui a eu beaucoup de peine et de fatigue, c’est un âge à être ta mère. Le diable seul oserait dire que je te regarde autrement que mon fils, et Mariette doit bien voir que je souhaitais de vous marier ensemble. Non, non, ne crois pas qu’elle ait si mauvaise idée, ou ne me le dis pas, mon enfant. Ce serait trop de honte et de peine pour moi.
– Et cependant, dit François en s’efforçant pour en parler encore, et en baissant la tête sur le foyer pour empêcher Madeleine de voir sa confusion, monsieur Blanchet avait une mauvaise idée comme ça quand il a voulu que je quitte la maison!
– Tu sais donc cela, à présent, François? dit Madeleine. Comment le sais-tu? je ne te l’avais pas dit, et je ne te l’aurais dit jamais. Si Catherine t’en a parlé, elle a mal fait. Une pareille idée doit te choquer et te peiner autant que moi. Mais n’y pensons plus, et pardonnons cela à mon défunt mari. L’abomination en retourne à la Sévère. Mais à présent la Sévère ne peut plus être jalouse de moi. Je n’ai plus de mari, je suis vieille et laide autant qu’elle pouvait le souhaiter dans ce temps-là, et je n’en suis pas fâchée, car cela me donne le droit d’être respectée, de te traiter comme mon fils, et de te chercher une belle et jeune femme qui soit contente de vivre auprès de moi et qui m’aime comme sa mère. C’est toute mon envie, François, et nous la trouverons bien, sois tranquille. Tant pis pour Mariette si elle méconnaît le bonheur que je lui aurais donné. Allons, va coucher, et prends courage, mon enfant. Si je croyais être un empêchement à ton mariage, je te dirais de me quitter tout de suite. Mais sois assuré que je ne peux pas inquiéter le monde, et qu’on ne supposera jamais l’impossible.
François, écoutant Madeleine, pensait qu’elle avait raison, tant il avait l’accoutumance de la croire. Il se leva pour lui dire bonsoir, et s’en alla; mais en lui prenant la main, voilà que pour la première fois de sa vie il s’avisa de la regarder avec l’idée de savoir si elle était vieille et laide. Vrai est, qu’à force d’être sage et triste, elle se faisait une fausse idée là-dessus, et qu’elle était encore jolie femme autant qu’elle l’avait été.
Et voilà que tout d’un coup François la vit toute jeune et la trouva belle comme la bonne dame, et que le cœur lui sauta comme s’il avait monté au faîte d’un clocher. Et il s’en alla coucher dans son moulin où il avait son lit bien propre dans un carré de planches emmi les saches de farine. Et quand il fut là tout seul, il se mit à trembler et à étouffer comme de fièvre. Et si, il n’était malade que d’amour, car il venait de se sentir brûlé pour la première fois par une grande bouffée de flamme, ayant toute sa vie chauffé doucement sous la cendre.
XXV
Depuis ce moment-là, le champi fut si triste que c’était pitié de le voir. Il travaillait comme quatre, mais il n’avait plus ni joie ni repos, et Madeleine ne pouvait pas lui faire dire ce qu’il avait. Il avait beau jurer qu’il n’avait amitié ni regret pour Mariette, Madeleine ne le voulait croire et ne trouvait nulle autre raison à sa peine. Elle s’affligeait de le voir souffrir et de n’avoir plus sa confiance, et c’était un grand étonnement pour elle que de trouver ce jeune homme si obstiné et si fier dans son dépit.
Comme elle n’était point tourmentante dans son naturel, elle prit son parti de ne plus lui en parler. Elle essaya encore un peu de faire revenir Mariette, mais elle en fut si mal reçue qu’elle en perdit courage, et se tint coi, bien angoissée de cœur, mais ne voulant en rien faire paraître, crainte d’augmenter le mal d’autrui.
François la servait et l’assistait toujours avec le même courage et la même honnêteté que devant. Comme au temps passé, il lui tenait compagnie le plus qu’il pouvait, mais il ne lui parlait plus de la même manière. Il était toujours dans une confusion auprès d’elle. Il devenait rouge comme feu et blanc comme neige dans la même minute, si bien qu’elle le croyait malade et lui prenait le poignet pour voir s’il n’avait pas la fièvre; mais il se retirait d’elle comme si elle lui avait fait mal en le touchant, et quelquefois il lui disait des paroles de reproche qu’elle ne comprenait pas.
Et tous les jours cette peine augmentait entre eux. Pendant ce temps-là le mariage de Mariette avec Jean Aubard allait grand train, et le jour en fut fixé pour celui qui finissait le deuil de mademoiselle Blanchet. Madeleine avait peur de ce jour-là; elle pensait que François en deviendrait fou et elle voulait l’envoyer passer un peu de temps à Aigurande, chez son ancien maître Jean Vertaud, pour se dissiper. Mais François ne voulait point que la Mariette pût croire ce que Madeleine s’obstinait à penser. Il ne montrait nul ennui devant elle. Il parlait de bonne amitié avec son prétendu, et quand il rencontrait la Sévère par les chemins, il plaisantait en paroles avec elle, pour lui montrer qu’il ne la craignait pas. Le jour du mariage, il voulut y assister; et comme il était tout de bon content de voir cette petite fille quitter la maison et débarrasser Madeleine de sa mauvaise amitié, il ne vint à l’idée de personne qu’il s’en fût jamais coiffé. Madeleine mêmement commença à croire la vérité là-dessus, ou à penser tout au moins qu’il était consolé. Elle reçut les adieux de Mariette avec son bon cœur accoutumé, mais comme cette jeunesse avait gardé une pique contre elle à cause du champi, elle vit bien qu’elle en était quittée sans regret ni bonté. Coutumière de chagrin qu’elle était, la bonne Madeleine pleura de sa méchanceté et pria le bon Dieu pour elle.
Et quand ce fut au bout d’une huitaine, François lui dit tout d’un coup qu’il avait affaire à Aigurande, et qu’il s’en allait y passer cinq ou six jours, de quoi elle ne s’étonna point et se réjouit même, pensant que ce changement ferait du bien à sa santé, car elle le jugeait malade pour avoir trop étouffé sa peine.
Tant qu’à François, cette peine dont il paraissait revenu lui augmentait tous les jours dans le cœur. Il ne pouvait penser à autre chose, et qu’il dormît ou qu’il veillât, qu’il fût loin ou près, Madeleine était toujours dans son sang et devant ses yeux. Il est bien vrai que toute sa vie s’était passée à l’aimer et à songer d’elle. Mais jusqu’à ces temps derniers, ce pensement avait été son plaisir et sa consolation au lieu que c’était devenu d’un coup tout malheur et tout désarroi. Tant qu’il s’était contenté d’être son fils et son ami, il n’avait rien souhaité de mieux sur la terre. Mais l’amour changeant son idée, il était malheureux comme une pierre. Il s’imaginait qu’elle ne pourrait jamais changer comme lui. Il se reprochait d’être trop jeune, d’avoir été connu trop malheureux et trop enfant, d’avoir donné trop de peine et d’ennui à cette pauvre femme, de ne lui être point un sujet de fierté, mais de souci et de compassion. Enfin, elle était si belle et si aimable dans son idée, si au-dessus de lui et si à désirer, que, quand elle disait qu’elle était hors d’âge et de beauté, il pensait qu’elle se posait comme cela pour l’empêcher de prétendre à elle.