Elle s'appelait Sarah
- Автор: де Росней Татьяна
- Язык: французский
- Переводчик: Agnes Michaux
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Elle s'appelait Sarah». Краткое содержание книги:
— Oui, à cause de mon mari, en effet », raillai-je.
Il se tourna vers moi.
« Si tu veux m'en parler, Julia, n'hésite pas, je suis là », dit-il avec le ton grave et puissant de Churchill déclarant : « Nous ne nous rendrons jamais. »
Je ne pus retenir un sourire.
« Merci Bamber. Tu assures. »
Il fit la grimace.
« Et Drancy, comment ça s'est passé ? »
Je poussai un gémissement.
« Oh mon Dieu, horrible ! l'endroit le plus déprimant que j'aie jamais vu. Il y a des gens qui vivent dans ce qui était le camp, incroyable, non ? J'étais avec un ami dont la famille a été déportée depuis Drancy. Tu ne vas pas t'amuser à faire des photos, crois-moi. C'est dix fois pire que la rue Nélaton. »
À la sortie de Paris, je pris l'A6. L'autoroute n'était pas encombrée à cette heure-là, heureusement. Nous roulions sans rien dire. Je compris que je devais parler à quelqu'un de ce qui m'arrivait. Et vite. Je ne pouvais pas garder tout cela pour moi, le bébé et le reste. Il était à peine six heures du matin à New York. Trop tôt pour appeler Charla, même si sa journée d'avocate à succès et à poigne ne tarderait pas à commencer. Elle avait deux jeunes enfants qui étaient le portrait craché de son ex-mari, Ben. Le nouveau, Barry, était charmant et travaillait dans l'informatique. Je ne le connaissais pas encore bien.
J'aurais tant voulu entendre la voix de Charla, cette façon douce et chaleureuse qu'elle avait de répondre « Hey ! » au téléphone quand c'était moi. Charla ne s'était jamais entendue avec Bertrand. Ils jouaient le jeu tant bien que mal, tous les deux.
C'était comme ça depuis le début. Je savais aussi ce que Bertrand pensait d'elle. Belle, brillante, arrogante, féministe et américaine. Tandis que, pour elle, Bertrand était un froggie vaniteux, ultraséduisant et chauvin. Charla me manquait. Son honnêteté, son rire, son esprit. Quand j'avais quitté Boston pour Paris, elle était encore adolescente. Elle ne me manquait pas au début, ma petite sœur. C'était maintenant que l'éloignement me pesait. Comme jamais.
« Hmm, amorça la voix douce de Bamber, est-ce qu'on ne vient pas de dépasser la sortie ? »
Il avait raison.
« Merde ! dis-je.
— Ne t'en fais pas, dit Bamber en se débattant avec la carte. On peut aussi sortir à la prochaine.
— Excuse-moi, je suis un peu crevée », grommelai-je.
Il me sourit gentiment sans rien ajouter. J'aimais cette qualité chez lui.
Nous approchions de Beaune-la-Rolande, petite ville ennuyeuse, perdue au milieu de champs de blé. Nous décidâmes de laisser la voiture sur la place centrale, où se trouvaient l'église et la mairie. Nous fîmes un tour. Bamber prit quelques photos. Il y avait peu de monde. Cela me frappa. C'était un endroit triste et vide.
J'avais lu que le camp se situait dans les quartiers nord-est et qu'à son emplacement se trouvait désormais un lycée technique, construit dans les années soixante. Le camp se trouvait à l'époque à environ trois kilomètres de la gare, dans la direction opposée, ce qui voulait dire que les familles déportées avaient été obligées de passer par le centre-ville. Il devait y avoir des gens qui s'en souvenaient, dis-je à Bamber. Des gens qui avaient vu des groupes interminables marcher péniblement sous leurs fenêtres ou devant chez eux.
La gare était désaffectée. On l'avait rénovée et transformée en crèche. Quelle ironie ! Par les fenêtres, on voyait de beaux dessins colorés et des animaux en peluche. Un groupe de petits s'amusait dans une aire de jeux à droite du bâtiment.
Une jeune femme d'une vingtaine d'années, portant un nourrisson dans ses bras, se dirigea vers nous et nous demanda si nous avions besoin d'aide. Je lui dis que j'étais journaliste et que je cherchais des informations sur l'ancien camp de détention qui se trouvait à cet emplacement dans les années quarante. Elle n'en avait jamais entendu parler. Je lui indiquai le panneau placé juste au-dessus de la porte d'entrée de la crèche.
À la mémoire des milliers d'enfants, de femmes, d'hommes Juifs, qui de mai 1941 à août 1943 passèrent par cette gare et le camp d'internement de Beaune-la-Rolande, avant d'être déportés pour le camp d'extermination d'Auschwitz où ils furent assassinés. N'oublions jamais.
Elle haussa les épaules et me sourit comme pour s'excuser. Elle ne savait pas. De toute façon, elle était trop jeune. C'était arrivé bien avant qu'elle ne vienne au monde. Je lui demandai si des gens venaient voir la plaque commémorative. Elle me répondit qu'elle n'avait vu personne depuis qu'elle avait commencé à travailler ici, l'an passé.
Bamber prit une photo tandis que je faisais le tour du bâtiment blanc et ramassé. Le nom du village était encore lisible de chaque côté de la gare. Je me penchai par-dessus la barrière.
La vieille voie ferrée était envahie de mauvaises herbes, mais toujours là, avec ses traverses de bois et son métal rouillé. Sur ces rails désormais à l'abandon, plusieurs trains étaient partis directement pour Auschwitz. Mon cœur se serra. J'avais soudain du mal à respirer.
C'était le convoi n° 15 du 5 août 1942 qui avait emporté les parents de Sarah Starzynski droit vers la mort.
Sarah dormit mal cette nuit-là. Les cris de Rachel résonnaient en elle, encore et encore. Où était-elle à présent ? Allait-elle bien ? Est-ce que quelqu'un s'occupait d'elle, l'aidait à se rétablir ? Où toutes ces familles juives avaient-elles été emmenées ? Et sa mère ? Son père ? Et tous les enfants du camp de Beaune ?
Allongée sur le dos, Sarah écoutait le silence de la vieille maison. Il y avait tant de questions sans réponse. Son père, autrefois, avait la clef de toutes ses interrogations. Pourquoi le ciel était bleu, de quoi étaient faits les nuages, comment les bébés venaient au monde, qu'est-ce qui provoquait les marées, comment les fleurs poussaient et pourquoi les gens tombaient amoureux. Il prenait toujours le temps de lui répondre, calmement, patiemment, avec des mots simples et des gestes. Il ne lui disait jamais qu'il était trop occupé. Il aimait ses questions incessantes. Il disait toujours qu'elle était une petite fille tellement intelligente.
Mais les derniers temps, son père ne répondait plus comme avant à ses questions. Sur l'étoile jaune, sur le fait qu'elle ne pouvait plus aller au cinéma ni à la piscine municipale. Sur le couvre-feu. Sur cet homme, en Allemagne, qui détestait les Juifs et dont le seul nom la faisait frémir. Non, à toutes ces questions, il n'avait pas donné de réponses satisfaisantes. Il était resté vague ou silencieux. Et quand elle lui avait demandé, pour la deuxième ou troisième fois, juste avant que les hommes ne viennent frapper à la porte ce jeudi noir, ce qu'il y avait de si détestable dans le fait d'être juif – parce qu'être « différent » ne lui semblait pas une raison suffisante –, il avait détourné le regard, faisant semblant de ne pas avoir entendu. Elle savait que ce n'était pas le cas.
Elle n'avait pas envie de penser à son père. Cela faisait trop mal. Elle n'arrivait déjà plus à se souvenir de la dernière fois qu'elle l'avait vu. Ce devait être au camp… Mais quand exactement ? Elle ne savait plus. C'était différent pour sa mère. Il y avait eu une dernière fois, nette, distincte, quand son visage s'était tourné vers elle tandis qu'elle s'éloignait avec les autres mères en pleurs sur le long chemin poussiéreux de la gare. L'image était claire dans son esprit, aussi précise qu'une photographie. Le visage pâle de sa mère, le bleu extraordinaire de ses yeux. Son sourire presque évanoui.