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Le faiseur d'histoire

Электронная книга - «Le faiseur d'histoire». Краткое содержание книги:

Michael Young est convaincu que sa thèse d’histoire va lui rapporter un doctorat, un tranquille poste académique, un vénérable éditeur universitaire et le retour de sa difficile petite amie Jane.
Mais un historien devrait savoir que l'on ne peut prédire l’avenir…
Sa rencontre avec Leo Zuckermann, vieux physicien obsédé par le génocide juif, va les amener à semer aux quatre vents les pages de la thèse, mais aussi à tourner celles de l’histoire. Et après leur expérience rien – passé, présent ou futur – ne sera plus jamais pareil.
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— La banalité du mal », murmurai-je.

Leo fronça les sourcils. « Peut-être. Je ne sais jamais très bien, avec cette expression. Ah, j’entends la bouilloire. »

Devant la fenêtre, une tondeuse à gazon démarra. Un téléphone sonnait en vain dans la pièce d’en bas. Avec la même délicatesse plutôt féminine que précédemment, Leo déposa le plateau sur la table basse qui nous séparait et me versa un café.

« Bref. Un jour de 1945, ma mère m’appelle. Papa se tient à côté d’elle dans son uniforme. L’uniforme noir d’un SS-Sturmbannführer, désormais. L’uniforme qui aujourd’hui encore suscite la terreur chez des millions et le désir chez quelques malades. La casquette dure et noire qui porte la Tête de Mort sur son bandeau, les agrafes de col qui disent SS en éclairs – rien que cela, quel coup de maître, comme design ! Ce que de nos jours on appellerait un logo, non ? – les culottes de cheval bouffantes, les bottes cirées, la cravache qu’on claque d’un geste viril contre sa cuisse, les manchettes, la cravate, la chemise impeccable. Le génie des Nazis. Un tel uniforme a le pouvoir de transformer le plus grotesque lourdaud en impressionnant Übermensch. Même les noms de grade portent la puissance d’un totem. Sturmbannführer. Redressez la visière de votre casquette devant un miroir, levez la main droite pour saluer, claquez des talons et dites : “Ich bin Sturmbannführer. Heil Hitler !” Les jeunes enfants s’amusent à ça partout dans le monde. L’uniforme, le langage, le style. Pour un monde sain d’esprit, ils symbolisent toutes les postures de l’orgueil, de l’arrogance, de la cruauté, de la barbarie et de la bestialité. Tout ce qui nous fait honte. Pour moi, c’est le symbole de tout ce qu’était Papa.

— Mais ce n’est pas de votre faute.

— Michael, nous en viendrons aux blâmes plus tard, voulez-vous ? »

Je levai la main en signe d’excuse. Hé, c’était lui qui menait le jeu. Il avait la balle, il décidait des règles.

« Et donc, ma mère m’appelle ce jour-là et j’arrive. Papa s’agenouille devant moi et lisse mes cheveux en arrière. Comme il fait quand il veut toucher mon front pour vérifier ma température.

« Axi, me dit-il. Il va falloir que tu t’occupes de Mutti quelque temps. Tu crois que tu peux faire ça pour moi ?

« Je ne comprends pas, mais je regarde en direction de ma mère en larmes, et je hoche la tête.

« Mon père, toujours accroupi, se tourne vers sa sacoche médicale. Brave petit soldat ! D’abord, il faut que je fasse quelque chose qui va piquer un peu. C’est pour ton bien. Tu comprends ?

« Je hoche encore la tête. J’ai l’habitude des piqûres.

« Mais celle-ci fait plus mal que toutes celles que j’ai déjà subies. Elle dure un long moment et je hurle de douleur. Tant de douleur… Ça me désoriente et ça me perturbe, mais Mutti est là, en train de me caresser les cheveux en me disant chut. Une partie de moi comprend qu’on me fait cela par amour. Finalement, Papa m’embrasse, puis il se redresse et embrasse aussi Mutti. Il tire fermement sur sa tunique pour effacer les plis, referme sa sacoche médicale et quitte la maison. C’est la dernière fois que je le vois. » Leo s’interrompit pour souffler sur la surface de son chocolat avant de goûter avec prudence.

« Et quel âge aviez-vous à l’époque ?

— J’avais six ans. Tout ce que je vous raconte, je le sais, mais je ne m’en souviens pas forcément. Il y a des choses dont je me souviens très clairement, d’autres pas du tout. De petits éclairs, de petits îlots de mémoire que j’ai… Je ne me rappelle pas ma mère en train de m’expliquer que nous allions porter un nouveau nom. Je ne me rappelle pas avoir été Axel Bauer. Je ne me rappelle pas avoir jamais eu un autre nom que Leo Zuckermann. Je le sais, mais je ne me rappelle pas.

— Alors comment avez-vous découvert tout cela ?

— En 1967, en Amérique, je suis à l’Université de Columbia, à New York, tout va bien. Un jeune professeur, pas tellement plus vieux que vous actuellement, avec un grand avenir devant lui. Un jeune Juif survivant de la Shoah qui enseigne dans une des plus prestigieuses écoles américaines. Si ce n’est pas l’exemple parfait d’une évasion hors du cauchemar européen vers le rêve américain, il n’y en aura jamais. Mais un jour, on m’appelle au téléphone et on me convoque une nouvelle fois dans le cauchemar. Cette fois, je ne partirai plus. Votre mère s’est effondrée, venez tout de suite, Leo. Affolé, je prends ma voiture pour gagner le Queens par le pont. Lorsque j’arrive dans l’appartement de ma mère, je trouve des hommes et des femmes qui parlent bas, réunis à l’extérieur de la chambre. Un rabbin, un docteur, des amis en pleurs. On avait trouvé la vieille femme sur le sol de la cuisine. Elle est à l’agonie, me dit le docteur. J’entre seul dans la chambre. Ma mère me fait signe de fermer la porte et de venir m’asseoir près de son lit. Elle est affaiblie, mais elle trouve assez de force pour me raconter son histoire. Mon histoire.

« Elle me dit ce que je vous ai expliqué, que je m’appelle en réalité Axel Bauer, que mon père était un médecin SS à Auschwitz. Elle me dit qu’à la fin de 1944, mon père savait avec certitude que les Russes arrivaient, savait avec certitude qu’il devrait payer, expier ce qui avait été commis. Il était convaincu que la vengeance ne s’exercerait pas seulement contre lui, mais contre toute sa famille. Le peuple juif qui, croyait mon père, a pour devise œil pour œil, dent pour dent, ne se satisferait pas de sa seule mort. De cela, il était persuadé. Très méthodiquement, il a préparé un plan pour la survie de sa famille. À l’époque, un médecin juif l’assistait pour la chirurgie. Un docteur très brillant, originaire de Cracovie, un certain Abel Zuckermann. Naturellement, la femme de Zuckermann, Hannah, une juive allemande de Berlin, et leur jeune fils, Leo, avaient été tout de suite gazés, car ils ne servaient à rien, mais on a trouvé quelque intérêt à la science de Zuckermann dans le domaine des maladies hépatiques et on lui a donné du travail à effectuer en chirurgie. Mon père, apparemment, se conduisait avec prévenance envers Zuckermann, lui apportait en cachette de petites quantités de nourriture et l’encourageait à parler de lui. Au cours de ces quelques semaines, mon père a beaucoup appris sur la famille de Zuckermann, son histoire, son frère perdu de vue à New York, son éducation, son passé, les circonstances de sa rencontre avec sa femme, tout ce qu’on pouvait savoir.

« Mais un jour arriva. Le jour où les autorités avaient décidé que le médecin juif ne servait plus à rien et que le temps était arrivé en tant que juif d’aller rejoindre sa famille juive dans l’enfer des juifs. Peut-être mon père a-t-il joué un rôle dans cette décision. Je me pose la question avec crainte. Mais que mon père l’ait envoyé à la mort ou pas, ce jour-là, Abel Zuckermann est mort. Ce jour-là, le Sturmbannführer Bauer a pu appliquer son plan pour placer sa femme et son fils en sécurité. Ce jour-là, il est venu à la maison et m’a dit d’être fort et de m’occuper de ma mère comme un brave soldat. Ce jour-là, il s’est agenouillé pour me tatouer sur le bras un numéro de camp, le meilleur passeport possible pour un enfant, dans les temps qui venaient. Ce jour-là, je suis devenu Leo Zuckermann. Ce jour-là, ma mère, non plus Marthe Bauer, mais Hannah Zuckermann, m’a emmené loin d’Auschwitz, vers l’Ouest. Toujours plus loin des Russes, que ma mère redoutait par-dessus tout. Nous essaierions d’être recueillis par les Américains ou les Britanniques. Papa avait promis à ma mère qu’il nous rejoindrait un jour, quand il n’y aurait plus de risques. Il nous retrouverait d’une façon ou d’une autre et nous formerions de nouveau une famille. En fait, selon ma mère, il avait toujours su qu’il ne nous reverrait plus jamais.

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