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La forêt de cristal [The Crystal World - fr]

Электронная книга - «La forêt de cristal [The Crystal World - fr]». Краткое содержание книги:

Des arbres entièrement cristallisés, des feuilles transformées en joyaux, des oiseaux sculptés dans du quartz, des hommes recouverts de pierres précieuses… et heureux dans la mort…
C’est ce que recèle la forêt de cristal où l’unité du temps et de l’espace sont la signature de chaque feuille et de chaque fleur.

Une « science-fiction » d’une beauté fantastique, qui nous révèle un univers où le temps a une dimension inversée et où la mort semble plus séduisante que la vie.
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Quand Sanders se retourna pour le regarder une dernière fois, il était debout, bras écartés en face des murs qui approchaient, dans une pose semblable à celle des oiseaux illuminés. Ses yeux se remplirent de soulagement quant il vit les premiers cercles de lumière que firent jaillir ses paumes levées.

La cristallisation de la forêt était à présent presque complète. Seuls les joyaux de la croix permirent à Sanders de se frayer un chemin dans les cavernes entre les arbres. Il approchait les bras de la croix des treillis partout suspendus comme toiles d’araignées de glace, cherchant les plaques les moins solides qui se dissoudraient à la lumière. Quand elles glissaient au sol à ses pieds, il avançait à travers les percées tirant la croix après lui.

Il atteignit enfin le fleuve et chercha le pont qu’il avait découvert en entrant dans la forêt pour la deuxième fois, mais la surface prismatique s’étendait en un large arc de cercle et sa lumière oblitérait les quelques points de repère qu’il eût pu reconnaître. Au-dessus des rives le feuillage luisait comme neige peinte et le seul mouvement venait de la lente traversée du soleil. Çà et là se révélait sous la berge une forme indistincte, floue, spectre illuminé d’une péniche ou d’un canot, mais rien d’autre ne semblait garder une trace de sa première identité.

Sanders suivit la rive, évitant les failles à la surface et les aiguilles à hauteur de taille poussant sur les pentes. Il arriva à l’embouchure d’une rivière qu’il longea, trop fatigué pour franchir les cataractes qui l’encombraient. Il s’était assez reposé pendant ses trois jours auprès du père Balthus pour comprendre qu’il y avait encore un chemin hors de la forêt. Le silence absolu de la végétation le long des rives et l’intense éclat prismatique faillirent pourtant le convaincre que la terre entière s’était métamorphosée et que toute avance à travers ce monde de cristal était vaine.

Il découvrit cependant bientôt qu’il n’était plus seul dans la forêt. Chaque fois que la voûte des arbres laissait place au ciel le long du lit de la rivière ou dans des petites clairières, il passait à côté des corps à demi cristallisés d’hommes ou de femmes scellés aux troncs des arbres, les yeux levés vers le soleil réfracté. La plupart d’entre eux étaient des couples âgés assis l’un à côté de l’autre, leurs corps s’unissant en même temps qu’ils se fondaient dans les arbres et le buisson gemmé. Le seul être jeune qu’il vit était un soldat en uniforme de campagne, assis sur un tronc abattu au bord de la rivière. Son casque s’était épanoui en une immense carapace de cristal, une ombrelle solaire qui enfermait son visage et ses épaules.

Au-dessous du soldat, la surface de la rivière était traversée d’une profonde faille. Au fond, un étroit filet d’eau coulait encore, lavant les jambes submergées de trois soldats qui avaient voulu traverser à gué. Ils étaient à présent embaumés dans les murs de cristal de la rivière. De temps à autre leurs jambes bougeaient d’une lente façon liquide, comme si les hommes reliés entre eux par une corde passée autour de leur taille marchaient éternellement à travers ce glacier de cristal, leurs visages perdus dans le brouillard de lumière autour d’eux.

Il y eut du mouvement au loin dans la forêt, des bruits se firent entendre. Sanders reprit sa marche serrant la lourde croix sur sa poitrine. À cinquante mètres, dans une clairière entre deux bouquets d’arbres, une troupe de gens vêtus en Arlequins, avançaient à travers la forêt, dansant et criant. Sanders les rejoignit, s’arrêtant au bord de la clairière, essayant de compter les dizaines d’hommes et de femmes de tous âges à la peau sombre, certains avec des petits enfants, qui prenaient part à cette gracieuse sarabande. Ils avançaient en une procession désordonnée, des petits groupes se séparaient pour danser autour d’un arbre ou d’un buisson. Il devait bien y en avoir plus de cent, passant à travers la forêt, sans trop savoir quelle route suivre. Leurs bras et leurs visages étaient transfigurés par des excroissances de cristal et déjà leurs robes et leurs pagnes commençaient à geler, à devenir joyaux.

Sanders était toujours immobile à côté de sa croix quand un petit groupe, sautant et bondissant, vint faire des cabrioles autour de lui comme des élus nouvellement admis en Paradis donnant la sérénade à l’archange de service. Un vieil homme au visage déformé et illuminé passa à côté de Sanders, montrant ses mains sans doigts dont les jointures rongées répandaient une lumière de pierre précieuse. Sanders se rappela les lépreux assis sous les arbres près de l’hôpital de la mission. Ces derniers jours toute la tribu était entrée dans la forêt. Ils s’éloignèrent de lui en dansant sur leurs jambes estropiées, tenant leurs enfants par la main et de grotesques arcs-en-ciel rendaient éblouissants leurs visages.

Sanders les suivit, tirant à deux mains sa croix. À travers les arbres, il vit leur procession qui semblait s’évanouir aussitôt qu’apparue comme s’ils étaient impatients de se familiariser avec chaque arbre, chaque bosquet du paradis qu’ils venaient de découvrir. Pourtant, sans raison, tout le groupe revint sur ses pas, ravi, eût-on dit, de contempler encore Sanders et sa croix. Comme ils passaient à côté de lui, Sanders aperçut à leur tête une femme de haute taille en robe sombre qui appelait les autres d’une voix claire. Ses bras et son pâle visage brillaient déjà de la lumière de cristal de la forêt. Elle tourna la tête, regarda en arrière et Sanders se mit à hurler.

— Suzanne, Suzanne ! Venez ici.

Mais la femme et le reste de la bande s’étaient déjà égaillés parmi les arbres. Trébuchant, Sanders découvrit sur le sol ce qui restait de leur maigre bagage, pantoufles, paniers brisés, sébiles avec quelques grains de riz, dont la fusion avec le sol vitrifié était déjà à demi faite.

Sanders passa à côté du corps à demi cristallisé d’un petit enfant qui, incapable de suivre les autres, s’était laissé distancer. Il avait dû s’étendre pour se reposer, il était à présent scellé dans le sol. Sanders écouta les voix qui se perdaient parmi les arbres, les parents de l’enfant devaient être avec la troupe. Il abaissa la croix sur l’enfant et attendit pendant que les cristaux en déliquescence disparaissaient de ses bras et de ses jambes. Libérées, les mains déformées de l’enfant s’agitèrent en l’air. D’un bond, il se remit debout et partit en courant à travers les arbres et la lumière en se dissolvant ruisselait de sa tête et de ses épaules.

Sanders suivait toujours la procession, à présent perdue au loin, quand il atteignit la gloriette où Thorensen et Séréna s’étaient tout d’abord réfugiés. Les joyaux de la croix luisaient à peine dans la lumière faiblissante du crépuscule. La croix avait déjà perdu beaucoup de son pouvoir ; la plupart des petits diamants et des rubis avaient pâli, n’étaient plus que ternes nœuds de carbone et de corindon. Seules les grosses émeraudes brillaient encore et se détachaient sur la blanche coque du bateau de Thorensen pris au piège dans la faille en face du pavillon d’été.

Sanders avança le long de la rive, passa à côté des restes de cristal du mulâtre dans la peau du crocodile. Les deux ne faisaient plus qu’un, l’homme, mi-blanc, mi-noir, fondu en la sombre bête gemmée. Leurs contours étaient encore visibles pendant que se mêlaient leurs tissus efflorescents. Le visage du mulâtre brillait à travers la mâchoire et les yeux en surimpression du grand crocodile.

La porte de la gloriette était ouverte. Sanders monta les marches, entra dans la chambre, baissa les yeux vers le lit. Dans ses profondeurs gelées, comme nageurs endormis au fond d’un lac enchanté, gisaient Séréna et le propriétaire de la mine. Les yeux de Thorensen étaient clos et les délicats pétales d’une rose rouge sang s’épanouissaient autour du trou dans sa poitrine comme une exquise plante marine. Séréna dormait calmement à côté de lui, les battements invisibles de son cœur entouraient son corps d’une gaine de faible lumière ambrée. Bien que Thorensen fût mort en essayant de la sauver, elle continuait à vivre de sa propre demi-mort.

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