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Elle s'appelait Sarah

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Elle s'appelait Sarah
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Avant que la vieille femme ne réponde, on entendit une longue plainte à l'étage. Rachel. Ils se précipitèrent dans sa chambre. Rachel se tordait de douleur.

Ses draps étaient maculés d'une substance noire et putride.

« C'est bien ce que je redoutais, murmura Geneviève. La dysenterie. Elle a besoin d'un docteur, d'urgence. »

Jules dévala l'escalier.

« Je vais au village, voir si le Dr Thévenin est là », dit-il en se précipitant dehors.

Une heure plus tard, il était de retour, appuyant aussi fort qu'il pouvait sur les pédales de son vélo. La fillette l'observait par la fenêtre de la cuisine.

« Notre vieux garçon de docteur n'est pas là, dit-il à sa femme. La maison est vide. Personne n'a pu me renseigner. Alors, je suis allé jusqu'à Orléans. J'ai trouvé un jeune, j'ai insisté pour qu'il vienne, mais c'était un fieffé arrogant qui avait plus important à faire avant, soi-disant. »

Geneviève se mordit les lèvres. « J'espère qu'il va venir. Et vite ! » Le médecin n'arriva qu'en fin d'après-midi. La fillette n'avait plus osé parler de son départ à Paris. Elle avait compris que Rachel était très malade. Jules et Geneviève étaient trop inquiets au sujet de Rachel pour faire attention à elle.

Quand ils entendirent le docteur arriver, annoncé par les aboiements du chien, Geneviève demanda à la fillette de se cacher dans la cave. Ils ne connaissaient pas ce docteur, lui expliqua-t-elle rapidement. Ce n'était pas le médecin habituel. Ils devaient rester sur leurs gardes.

La fillette se glissa par la trappe et s'assit dans le noir, écoutant les conversations. Elle ne pouvait pas voir le visage du docteur, mais elle n'aimait pas sa voix, stridente et nasale. Il demandait sans cesse d'où venait Rachel et où ils l'avaient trouvée. Il était insistant et buté. La voix de Jules restait calme. Rachel était la fille d'un voisin qui était parti à Paris pendant quelques jours.

Mais la fillette savait, au seul ton de sa voix, que le docteur n'en croyait pas un mot. Il rit méchamment et reprit son laïus sur l'ordre et la loi, sur le maréchal Pétain et la vision nouvelle de la France. Sur ce que la Kommandantur penserait de cette petite fille maigre et basanée.

Finalement, elle entendit claquer la porte d'entrée.

Puis, de nouveau, la voix de Jules. Il semblait atterré.

« Geneviève, dit-il. Qu'avons-nous fait ? »

« Il y a quelque chose que je voulais vous demander, monsieur Lévy. Quelque chose qui n'a rien à voir avec mon article. »

Il me regarda et retourna s'asseoir à son bureau.

« Je vous en prie. Dites. »

Je me penchai vers lui.

« Si je vous donne l'adresse exacte d'une famille arrêtée le 16 juillet 1942, pourrez-vous m'aider à retrouver sa trace ?

— Une famille du Vél d'Hiv ?

— Oui, dis-je. C'est important. »

Il observait mon visage fatigué, mes yeux gonflés. J'avais la sensation qu'il lisait en moi et savait mon chagrin, ainsi que toutes les choses que j'avais découvertes sur l'appartement. Oui, j'étais sûre qu'il voyait tout ce que je portais en moi ce matin-là, assise en face de lui.

« Depuis quarante ans, Miss Jarmond, j'ai répertorié la vie de chaque personne juive déportée de ce pays entre 1941 et 1944. C'est un travail long et douloureux, mais c'est un travail nécessaire. Oui, je peux vous donner le nom de cette famille. Tout est dans cet ordinateur, juste là. Nous pouvons trouver ce nom en quelques secondes. Mais pouvez-vous me dire pourquoi vous vous intéressez à cette famille précisément ? Est-ce juste une curiosité de journaliste ou y a-t-il autre chose ? »

Je me sentis rougir.

« C'est personnel, dis-je. Et pas très simple à expliquer.

— Essayez tout de même », dit-il.

J'hésitai un instant, puis je lui racontai l'histoire de l'appartement de la rue de Saintonge, ce que Mamé m'avait dit, ce que mon beau-père m'avait dit. Je finis par lui avouer, et sans aucune hésitation cette fois, que je pensais sans cesse à cette famille, que je voulais savoir qui ils étaient et ce qui leur était arrivé. Il m'écoutait, en hochant parfois la tête. Puis il me dit :

« Vous savez, Miss Jarmond, faire revivre le passé n'est pas chose facile. On a parfois des surprises désagréables. La vérité est plus terrible que l'ignorance.

— Je sais, dis-je. Mais je veux savoir. »

Il me fixa sans ciller.

« Je vais vous donner ce nom. Mais pour vous seule. Pas pour votre magazine. J'ai votre parole ?

— Oui », répondis-je, surprise par son ton solennel.

Il se dirigea vers l'ordinateur.

« Vous me redonnez l'adresse, s'il vous plaît ? »

Je m'exécutai.

Ses doigts volaient sur le clavier. Puis l'ordinateur émit un petit bruit. Mon cœur s'arrêta. L'imprimante cracha une feuille de papier que Franck Lévy me tendit et où je lus :

26, rue de Saintonge 75003 Paris

STARZYNSKI

Wladyslaw, né à Varsovie en 1910. Arrêté le 16 juillet 1942. Garage, rue de Bretagne. Véld'Hiv. Beaune-la-Rolande. Convoi n° 15, 5 août 1942. Rywka, née à Okuniew en 1912. Arrêtée le 16 juillet 1942. Garage, rue de Bretagne. Vél d'Hiv. Beaune-la-Rolande. Convoi n° 15, 5 août 1942. Sarah, née à Paris dans le 12e arrondissement en 1932. Arrêtée le 16 juillet 1942. Garage, rue de Bretagne. Vél d'Hiv. Beaune-la-Rolande.

L'imprimante sortit un autre document. « C'est une photographie », dit Franck Lévy. Il la regarda avant de me la donner.

Il s'agissait d'une fillette d'une dizaine d'années. La légende disait : juin 1942, école de la rue des Blancs-Manteaux. Juste à côté de la rue de Saintonge.

La fillette avait des yeux clairs en amande. Bleus ou verts, c'était difficile à dire. Des cheveux blonds aux épaules, légèrement ondulés. Un beau sourire timide. Un visage en forme de cœur. Elle était assise à son pupitre d'écolière, un livre ouvert devant elle. Sur sa poitrine, l'étoile jaune.

Sarah Starzynski. Un an plus jeune que Zoë. Je relus la fiche. Je n'avais pas besoin de demander à Franck Lévy où le convoi n° 15 avait fini. Je savais que c'était à Auschwitz.

« C'est quoi, ce garage de la rue de Bretagne ? demandai-je.

— C'est là que la plupart des Juifs du 3e arrondissement furent regroupés avant d'être emmenés rue Nélaton, au vélodrome. »

Quelque chose m'intriguait. Pour Sarah, la fiche ne mentionnait pas de numéro de convoi. Je m'en ouvris à Franck Lévy.

« Cela veut dire qu'elle n'est montée dans aucun train pour la Pologne. Voilà tout ce que je peux en dire.

— Aurait-elle pu s'échapper ? dis-je.

— C'est difficile à dire. Quelques enfants, en effet, se sont échappés de Beaune-la-Rolande et ont été recueillis par des fermiers des alentours. D'autres, beaucoup plus jeunes que Sarah, ont été déportés sans qu'on puisse vraiment enregistrer leurs identités. Dans ce cas, on trouve la chose suivante : « Garçon, Pithiviers. » Hélas, je ne peux pas vous dire ce qui est arrivé à Sarah Starzynski, Miss Jarmond. La seule certitude, c'est qu'elle n'est pas arrivée à Drancy avec les autres enfants de Beaune-la-Rolande et de Pithiviers. Elle n'apparaît pas dans les registres. »

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