Elle s'appelait Sarah
- Автор: де Росней Татьяна
- Язык: французский
- Переводчик: Agnes Michaux
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Elle s'appelait Sarah». Краткое содержание книги:
Allongée sous les pommes de terre, elle vit un faible rayon de lumière percer l'obscurité. Quelqu'un avait ouvert la trappe et s'apprêtait à descendre l'escalier qui menait à la cave. Elle retira les mains de ses oreilles.
« Il n'y a personne, disait Jules. La petite était seule quand nous l'avons trouvée dans la niche du chien. »
La fillette entendit Geneviève se moucher. Puis d'une voix pleine de larmes, elle dit :
« Je vous en prie, n'emmenez pas la petite ! Elle est trop malade. »
La voix gutturale devint ironique.
« Madame, cette enfant est juive, et probablement évadée d'un des camps voisins. Elle n'a rien à faire dans votre maison. »
La fillette suivait des yeux le faisceau orangé d'une lampe torche qui balayait les murs de la cave et s'approchait de sa cachette. Puis elle vit la gigantesque silhouette noire d'un soldat se détacher comme dans un livre d'images. Elle était terrorisée. Il venait la chercher. Il allait l'attraper. Elle se fit aussi petite que possible, arrêta de respirer. C'était comme si son cœur avait cessé de battre.
Non, il ne la trouverait pas ! Ce serait trop atrocement injuste. Ils avaient déjà Rachel. N'était-ce pas assez ? Et où l'avaient-ils portée ? Dehors, dans un camion, avec les soldats ? S'était-elle évanouie ? Où allaient-ils l'emmener ? À l'hôpital ? Au camp ? Ces monstres assoiffés de sang ! Monstres ! Monstres ! Elle les détestait. Elle aurait voulu les voir morts. Les bâtards ! Elle pensait à tous les gros mots qu'elle connaissait, tous ces mots que sa mère lui interdisait de prononcer. Les salauds de bâtards ! Elle hurlait ces injures dans sa tête en fermant fort les paupières, pour ne plus voir le faisceau de la lampe torche se rapprocher, courir sur les sacs de toile derrière lesquels elle se cachait. Cet homme ne la trouverait pas. Jamais. Bâtards, salauds de bâtards !
De nouveau, elle entendit la voix de Jules. « Il n'y a personne en bas, lieutenant. La petite était seule. Elle tenait à peine debout. Il fallait bien qu'on fasse quelque chose pour elle. »
La voix du lieutenant bourdonna aux oreilles de la fillette.
« Nous ne faisons que vérifier. Nous allons finir d'inspecter la cave, puis vous nous suivrez jusqu'à la Kommandantur. »
La fillette faisait tout ce qu'elle pouvait pour que rien ne la trahisse, pas un mouvement, pas un soupir, pas un souffle tandis que la lampe continuait de s'agiter au-dessus de sa tête.
« Vous suivre ? » Jules encaissait mal le coup. « Mais pourquoi ?
— Une juive dans votre maison et vous demandez pourquoi ? »
Puis la voix de Geneviève intervint, étonnamment calme. Elle ne pleurait plus.
« Vous avez bien vu qu'on n'essayait pas de la dissimuler, lieutenant. On voulait juste l'aider à guérir. C'est tout. On ne sait pas son nom. Elle n'a pas pu nous le dire. Elle était si malade qu'elle ne pouvait pas parler.
— Ma femme vous dit la vérité, lieutenant, continua Jules, on a même appelé un médecin. Alors, si ç'avait été pour la cacher, vous pensez… »
Il y eut un silence. La fillette entendit le lieutenant tousser.
« C'est bien ce que Guillemin nous a dit. Que vous ne cherchiez pas à cacher la petite. C'est ce qu'il a dit, notre bon Doktor. »
La fillette sentit les patates remuer au-dessus de sa tête. Elle se figea comme une statue, sans respirer. Son nez la chatouillait et elle avait envie de renifler.
Elle entendit la voix de Geneviève, toujours calme, claire, presque dure. Un ton qu'elle ne lui connaissait pas.
« Ces messieurs désirent-ils un verre de vin ? »
Les patates cessèrent de bouger.
Au rez-de-chaussée, le lieutenant s'esclaffa.
« Du vin ? Jawohl !
— Et un peu de pâté pour faire passer ? » dit Geneviève sur le même ton.
Les pas rebroussaient chemin, remontaient les marches. La trappe se referma en claquant. La fillette se sentit défaillir de soulagement. Elle serra fort ses bras autour d'elle et laissa couler ses larmes. Combien de temps restèrent-ils là-haut, combien de temps firent-ils tinter leurs verres, traîner leurs pieds et résonner leurs rires gras ? Une éternité. La voix tonitruante du lieutenant devenait de plus en plus gaie. Elle entendit même percer un rot magistral, mais plus Jules ni Geneviève. Étaient-ils toujours là ? Que se passait-il ? C'était terrible de ne rien savoir, sauf qu'il fallait rester cachée dans cette cave jusqu'à ce que l'un des deux vienne la chercher. Ses forces étaient revenues, mais elle n'osait toujours pas bouger.
Enfin, la maison redevint silencieuse. Le chien aboya une fois, puis se tut. La fillette tendait l'oreille. Les Allemands avaient-ils embarqué Jules et Geneviève ? Était-elle seule, désormais, dans la maison ? Elle entendit des sanglots étouffés, puis la porte de la trappe s'ouvrit en grinçant. Jules l'appela.
« Sirka ! Sirka ! »
Quand elle les eut rejoints, les jambes douloureuses, les yeux rougis par la poussière et les joues humides et sales, elle vit Geneviève la tête dans les mains, effondrée. Jules faisait ce qu'il pouvait pour la consoler. La fillette les regardait, impuissante. La vieille femme leva les yeux vers elle. Son visage avait vieilli d'un coup, s'était creusé. Cela effraya la fillette.
« Ton amie, murmura-t-elle, ils l'ont prise. Elle va mourir. Je ne sais pas où ils l'ont emmenée, ni dans quelles conditions, mais je sais qu'elle va mourir. Ils n'ont rien voulu savoir. On a essayé de les faire boire, mais ils ont gardé les idées bien en place. Ils nous ont laissés tranquilles, mais ils ont pris Rachel. »
Les joues ridées de Geneviève étaient noyées de larmes. Sa tête balançait de droite à gauche, dans un mouvement plein de désespoir. Elle prit la main de Jules et la serra tout contre elle.
« Mon Dieu, que devient ce pays ? »
Geneviève fit signe à la fillette de s'approcher et attrapa sa petite main entre ses vieux doigts usés. Ils m'ont sauvée, se répétait la fillette. Sauvée. Ils lui avaient sauvé la vie. Peut-être que quelqu'un comme eux avait sauvé Michel, et Papa, et Maman. Il restait un peu d'espoir.
« Ma petite Sirka ! soupira Geneviève en serrant ses doigts. Tu t'es montrée très courageuse dans la cave. »
La fillette sourit. C'était un beau sourire brave qui toucha le vieux couple au plus profond d'eux-mêmes.
« S'il vous plaît, dit-elle, ne m'appelez plus Sirka. C'est comme ça qu'on m'appelait quand j'étais bébé.
— Alors comment on doit t'appeler ? » demanda Jules.
La fillette redressa les épaules et leva fièrement le menton.
« Mon nom est Sarah Starzynski. »
En quittant l'appartement, où j'étais venue voir l'avancée des travaux avec Antoine, je fis un arrêt rue de Bretagne. Le garage existait toujours et une plaque, là aussi, rappelait aux passants que des familles juives du 3e arrondissement avaient été regroupées là, le matin du 16 juillet 1942, avant de partir pour le Vél d'Hiv puis pour les camps de la mort. C'était à cet endroit que l'odyssée de Sarah avait commencé. Mais où avait-elle pris fin ?