Angélique et le Nouveau Monde Part 1
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #13
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et le Nouveau Monde Part 1». Краткое содержание книги:
« Mon très cher ami, » C'est pour moi une grande privation de ne pouvoir vous rencontrer. Alors que j'allais vous joindre, un événement inattendu – je pourrais presque dire surnaturel – m'a bouleversé et m'a causé une si violente fièvre qu'après avoir dû interrompre mon voyage et avoir regagné à grand-peine le petit village de Modesean, je ne peux quitter la couche où je grelotte encore. Il faudra bien pourtant que je trouve la force de vous écrire.
« Au village où je suis, nos Abénakis fidèles, les Patsuikett et leur chef sont assemblés, venus des sources du Connecticut. Ils n'attendent qu'un signe de vous pour se joindre à vos troupes et vous aider à achever votre sainte campagne en réduisant à l'impuissance non seulement ce parti d'Iroquois qui rôde dans les parages, mais aussi les étrangers indésirables qui s'y installent. Ce serait clôturer notre action par une double victoire et aujourd'hui, où nous célébrons la fête du grand archange Raphaël, je n'ai pu m'empêcher de penser à vous en lisant les paroles du graduel : « Raphaël, l'Ange du Seigneur, saisit le démon et l'enchaîna... »
« Ainsi la force, soutenue par la grâce, n'a pas besoin de mille ruses et de mille combats pour parvenir à ses fins. »
Loménie savait traduire en clair les symboles de son ami d'enfance le jésuite. Peyrac aux sources du Kennebec, c'était « l'Anglais hérétique pénétrant à sa suite au cœur de nos contrées »...
« Le voici enchaîné et réduit à l'impuissance grâce à vos soins. »
Le comte de Loménie tirailla sur sa barbe avec souci. Il y avait un malentendu... Le révérend père jésuite n'avait pas l'air de mettre un seul instant en doute l'arrestation du comte de Peyrac et de sa troupe ; il ne semblait pas envisager qu'une entente pût être possible. Pourquoi alors n'était-il pas venu lui-même jusqu'à Katarunk, après avoir joint l'avant-veille Pont-Briand, Maudreuil et L'Aubignière ? L'incident qu'ils avaient pris dans la nuit pour une apparition démoniaque : une femme sur un cheval, la démone montée sur sa licorne mythique, justifiait-il sa brusque fuite ?...
C'était lui-même, ce père Sébastien d'Orgeval, qui au printemps dernier avait demandé du secours armé contre les étrangers qui s'installaient en Acadie. Loménie fut sur le point de s'embarquer pour rejoindre le jésuite en aval du fleuve. Il y serait le soir même et reviendrait le surlendemain. Mais il se ravisa. Il sentait qu'il ne devait pas quitter ses hommes, ni ses alliés sauvages. La situation était instable, explosive, et sa présence ici indispensable pour éviter l'étincelle dangereuse.
« J'attends avec impatience de vos nouvelles, écrivait encore le père. Si vous saviez comme il m'est doux, mon cher ami, mon cher frère, de vous sentir proche... »
Ici, perçait sous la plume volontairement froide et péremptoire du jésuite cette sensibilité qui faisait son charme et le bonheur de ceux auxquels il donnait son amitié. Loménie était de ceux-là. Leur amitié était lointaine. Elle datait du collège. C'était celle de deux enfants sous de sombres voûtes, serrés l'un près de l'autre, dans la tristesse des aubes froides à l'odeur d'encre et d'encens, le murmure des messes et le marmonnement des leçons. Sébastien d'Orgeval, taciturne et sensible, supportait mal l'austérité de l'internat. Loménie, paisible, doux, mais fort physiquement, de caractère heureux, le soutenait, l'entourait, écartait les ombres qui s'appesantissaient sur cette âme enfantine et qui, peut-être, sans cette amitié, aurait été brisée. Beaucoup de jeunes enfants meurent de langueur et s'éteignent dans l'infirmerie des collèges.
Avec l'adolescence, les rôles s'étaient intervertis, Sébastien d'Orgeval, se développant magnifiquement, brûlant d'un feu sombre, supportant toutes les macérations et les austérités avec une endurance à toute épreuve, entraînait Loménie, aussi robuste mais moins fervent, sur les chemins de la sainteté.
Séparés par leurs études théologiques, les deux amis s'étaient retrouvés, des années plus tard, au Canada. Loménie-Chambord, débarqué le premier en ce pays avec un autre chevalier de Malte, M. de Maisonneuve, y avait fondé l'établissement de Montréal. Il n'était pas étranger à la venue de son ami le jésuite. Ses lettres avaient éveillé en celui-ci, qui était alors professeur de philosophie et de mathématiques au collège d'Annecy, une ardente vocation pour la conversion des Indiens.
Depuis dix ans qu'il se trouvait en Nouvelle-France, le père d'Orgeval faisait merveille. Il y connaissait toutes les contrées, toutes les tribus, toutes les langues, il y avait tout vécu, même le martyre. Aux yeux de Loménie, sa propre action d'expatrié paraissait d'un mérite bien mince, et d'une relative bénignité, à côté de celle de son ami. Il se sentait inférieur, se reprochant parfois d'avoir sacrifié à sa passion des armes une vocation religieuse qui aurait dû être, estimait-il, plus complète. Aussi était-il touché jusqu'au fond du cœur lorsque, dans la correspondance qu'ils échangeaient, un mot, une phrase le rapprochait de cet ami dont l'âme exceptionnelle avait fini par lui inspirer une sorte de vénération. Et à l'instant même il évoquait, penché sur l'écritoire, le profil au front très haut qu'ombrageait une frange touffue de cheveux châtains. Orgeval avait un front immense qui révélait l'intelligence transcendante.
« Avec un tel front, cet enfant ne pourra vivre, se plaisaient à répéter les professeurs de leur collège, sa pensée le tuera. »
Sous des sourcils broussailleux, un regard bleu, étonnamment limpide et très enfoncé, des traits taillés avec noblesse que ne déparait pas le nez désormais cassé par les coups des Iroquois, une bouche opulente et grasse dans une barbe de Christ, c'était là le portrait d'un homme, supportant sereinement d'écrasantes tâches.
Loménie imaginait la plume courant vivement, quoique tremblante à cause de la fièvre, sur l'écorce de bouleau qui lui servait de parchemin. La main qui tenait cette plume était bizarrement boursouflée et rosé, à la suite d'affreuses brûlures, certains doigts, trop courts comme ceux des lépreux, d'autres noircis par le feu, d'autres boudinés par l'arrachement des ongles. Son courage dans le martyre avait inspiré une telle admiration aux Iroquois qu'ils lui avaient laissé la vie sauve. Guéri de ses blessures affreuses, le père d'Orgeval s'était enfui et avait gagné au prix de mille périls la Nouvelle-Hollande d'où un navire l'avait conduit en Europe. Malgré ses mutilations, le Pape lui avait accordé l'autorisation de célébrer la Sainte Messe, et, à Versailles ainsi qu'à Notre-Dame de Paris, le grand jésuite avait prêché devant une assemblée en larmes, et dix femmes s'étaient évanouies. À son retour en Canada, on l'avait envoyé en Acadie, province abandonnée parce que trop lointaine et très menacée parce que trop voisine des possessions anglaises. En y réfléchissant, on ne pouvait trouver homme plus apte et plus préparé à cette mission difficile et qui comportait bien des aspects inconnus. La présence du père d'Orgeval sur les bords du Kennebec et du Pénobscot, grandes voies de pénétration fluviale, prenait une signification politique. Il avait reçu ses instructions du roi même.
« Sans vous, sans votre aide, la tâche me semblerait lourde, je ne vous cache pas que depuis de longues semaines un pressentiment terrible m'agite... », poursuivait la lettre du jésuite. Lui aussi, Loménie, se sentait accablé de pressentiments. Vers la fin de l'hiver ou vers la fin de l'été, on se sent environné de génies malfaisants. C'est le temps des taches sur le soleil. C'est la saison des drames, sanglants ou mesquins. Dans les villes, le mari trompé tue son rival, et, dans le fond des forêts, l'ami assassine son meilleur ami pour une peau de castor ou de loutre. Le gouverneur de Québec envoie des remontrances à l'évêque qui ne l'a pas fait encenser à la Saint-Louis, pourtant fête non seulement de son prénom, mais aussi celle du roi de France qu'il représente. Le marchand vide une caisse de bouteilles pourtant coûteuses par la fenêtre, sur la tête d'un matelot qui ne l'a pas payé, les petits Indiens séminaristes sautent les murs et retournent aux bois, les religieuses dans leur clôture souffrent mille passions tandis que le démon va la nuit tirer les pieds des plus saintes, en claquant les volets, et en faisant surgir à leurs yeux effarés des visions de femmes nues aux prunelles étincelantes, chevauchant des licornes apocalyptiques...