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Angélique et le Nouveau Monde Part 1

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Angélique et le Nouveau Monde Part 1
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– Ne vous affolez pas, leur recommanda-t-elle. Nous ne sommes plus à La Rochelle. Je vais aller aux nouvelles, je suis persuadée d'avance que ce brave missionnaire n'a rien de bien dangereux.

Dans la cour, elle découvrait un objet, inattendu certes, mais qui n'avait en soi rien d'alarmant ! C'était un autel portatif, en bois doré sculpté. De grands Indiens, couverts de médailles, s'occupaient à l'arrimer sur un cadre de bois que deux esclaves portaient sur leurs épaules. Leur chef était un homme d'une haute stature, mince et souple. Il se drapait dans une fourrure d'ours noir et il tenait à la main une lance. Son profil aigu, à la lèvre supérieure s'avançant sur deux dents proéminentes, lui donnait une expression d'écureuil moqueur.

En passant, Angélique crut bon de le saluer, mais il ne répondit pas à son salut. Quelques instants plus tard, ils étaient sortis de l'enceinte du poste. Après leur départ, la cour apparut à peu près déserte. Il restait encore trace du festin de la veille : cendres et tisons refroidis à l'emplacement des trois foyers, lambeaux de charogne qu'un chien jaune flairait et grignotait sans appétit. D'ossements point, et tous les récipients, depuis les grandes chaudières jusqu'aux bols d'écorce, avaient été enlevés. Le vieillard Eloi Macollet, son bonnet de laine rouge sur les sourcils, fumait, assis sur un banc, au soleil, appuyé contre le mur de l'habitation. Il lui jeta un regard oblique, à l'indienne, et ne parut pas entendre son salut, lui non plus.

Dans un coin, près du magasin, elle trouva Honorine et les deux petits garçons d'Elvire occupés à admirer les exercices du plus jeune des tambours. Ce gamin, assez malingre, qui ne semblait guère avoir plus de douze à treize ans, disparaissait littéralement sous son tricorne et sa capote militaire bleue. Cependant ses poignets maigres étaient doués d'une agilité et d'une force peu communes. On ne voyait plus passer ses baguettes lorsqu'il se lançait dans des roulades surprenantes.

– Il nous a promis de nous apprendre, dit Honorine, très excitée.

La caisse du tambour était plus haute que sa petite personne, mais elle ne doutait pas de parvenir très vite à une parfaite maîtrise.

Angélique repartit. En chemin, elle se heurta au Bordelais Octave Malaprade.

– Madame, nous ne sommes pas des sauvages, lui dit cet homme, et nous ne pouvons continuer à nous sustenter avec de la graisse d'ours. Il me faut dresser un menu avec des vivres de bon chrétien. Pouvez-vous m'y aider ?

Il avait été cuisinier sur le Gouldsboro et se comportait moins comme un maître-gargotier que comme un intendant. Les Bordelais sont fins gourmets de race. L'accent chantant du Médoc, qui relevait ses paroles d'une pointe méridionale, évoquait des agapes de cèpes à la crème et d'entrecôtes onctueuses nappées de la célèbre sauce au vin rouge et aux échalotes, que l'on déguste dans les tavernes de Bordeaux.

On était loin, dans ce pays barbare, de pouvoir s'offrir de tels chefs-d'œuvre, mais, avec l'imagination de l'artiste, Malaprade voyait déjà le parti que l'on pouvait tirer des produits locaux.

En compagnie d'Angélique, il pénétra dans le magasin préposé aux vivres. Il avait déjà inventorié, dit-il, la petite cave qui ne contenait que des barriques de vin, de la bière et des flacons d'eau-de-vie.

Tandis qu'Angélique se livrait à l'inspection, elle eût été bien étonnée d'apprendre qu'elle occupait d'une façon tout à fait impérieuse et inusitée les pensées des deux hommes aussi différents l'un de l'autre que le chevalier de Malte Loménie-Chambord et son lieutenant, M. de Pont-Briand.

Ce dernier revenait en compagnie de Romain de L'Aubignière et du second lieutenant Falières de l'esplanade où la messe avait été célébrée.

Il eut le temps d'apercevoir Angélique avant qu'elle ne disparût par la porte du magasin, et se figea net.

– Cette femme ! Oh ! cette femme !

L'Aubignière poussa un soupir excédé.

– Ça te tient encore ?... J'espérais qu'après avoir cuvé tes chopines d'eau-de-vie tu cesserais de faire l'imbécile.

– Tais-toi donc ! tu n'y connais rien. Est-ce que tu n'es pas capable de voir qu'une femme comme celle-là, ça ne se rencontre qu'une fois dans l'existence ? Elle est belle, oui, mais elle a quelque chose de plus. Veux-tu que je te dise ?... On sent que c'est une femme qui aime faire l'amour, et qui le fait bien...

– Et tu as deviné tout cela d'un coup ?... fit le coureur de bois ironique. Qu'as-tu besoin de d'amouracher d'une Blanche ? Tu as la fille du chef Faronho, et toutes les sauvagesses que tu veux, au fort Saint-François, où tu règnes en prince !...

– J'aime bien les sauvagesses, dit le petit Falières. C'est drôle... Elles n'ont pas de poils !... Elles sont lisses partout comme des enfants.

– Justement, moi, j'ai envie de retrouver du poil, c'est doux à la main...

– Tais-toi, paillard. Tu perds l'entendement.

– J'en ai assez des sauvagesses. Je veux de la peau blanche ! Une femme qui me rappelle celles de ma jeunesse, que je basculais dans les bourdeaux de Paris. Ah ! c'était bon et l'on riait bien...

– Retournes-y donc dans ton Paris !... Qu'est-ce qui t'en empêche...

L'Aubignière et Falières éclatèrent de rire car ils savaient très bien pourquoi Pont-Briand n'était pas retourné en France. Il souffrait du mal de mer et son premier voyage lui avait laissé un si atroce souvenir qu'il avait juré de ne plus jamais remettre les pieds sur un navire.

– Pas besoin de retourner à Paris si je trouve ce qu'il me faut ici, grommela-t-il en adressant un regard de défi à ses deux camarades.

Ceux-ci redevinrent sérieux et le coureur de bois lui posa la main sur le bras.

– Écoute, Pont-Briand, je te vois mal parti dans cette affaire, mon cousin. N'oublie pas qu'il y a le comte de Peyrac. Et lui aussi, tu peux m'en croire, il a sa réputation, Castine me l'a dit qu'il est porté sur la galanterie et qu'il sait s'offrir des sauvagesses et qui il veut quand ça lui plaît. Lui aussi c'est un homme qui aime faire l'amour et qui le fait bien. Assez bien en tout cas pour contenter une femme et qu'elle n'ait guère de goût pour les autres de ce fait. Il n'y a qu'à voir la façon extasiée dont elle le regarde. Crois-moi, tu as peu de chances de ce côté. Et lui... il y tient à sa belle garce !...

– Garce !... Mais c'est sa femme, protesta le jeune Falières, choqué de la désinvolture avec laquelle ces deux grossiers parlaient d'une femme qu'il avait pour sa part placée, dès le premier coup d'œil, parmi les grandes dames aussi fascinantes qu'inaccessibles.

– Sa femme !... Savoir : ce sont eux qui le disent !... Et tout d'abord ils ne portent d'anneaux ni l'un ni l'autre !...

Pont-Briand était de ces hommes qui sont capables de faire abstraction totale de réalités évidentes pour plier les faits à leurs seuls désirs et se donner bonne conscience. Il se persuada donc de plus en plus qu'Angélique était libre. Il imaginait volontiers qu'elle était une de ces belles condamnées de droit commun dont le royaume se débarrassait dans ses colonies et qu'on peut ramasser dans les îles des Caraïbes. Si Peyrac se l'était adjugée, pourquoi pas lui ? Ses amis partis, il resta appuyé contre la palissade, à fumer, sans quitter des yeux la porte du magasin par laquelle elle avait disparu.

*****

De l'autre côté de la cour, le comte de Loménie-Chambord, assis devant une barrique dressée qui lui servait d'écritoire, lisait la lettre du révérend père d'Orgeval. Car ce n'était pas le directeur de la mission d'Acadie qui avait célébré la messe ce matin à Katarunk, mais l'un de ses adjoints, le père Lespinas. Celui-ci avait apporté au colonel une missive de son supérieur. Le comte de Loménie lisait.

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