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L'ultime rivage [The Farthest Shore - fr]

Электронная книга - «L'ultime rivage [The Farthest Shore - fr]». Краткое содержание книги:

Des plus lointains horizons de Terremer, la nouvelle venait : la magie allait mourir. De terrifiantes histoires couraient, pareilles à des légendes retrouvées, faisant état de l’échec de la sorcellerie. Il semblait que les sources mêmes des pouvoirs anciens fussent asséchées. Et le prince Arren d’Enlad en vint ainsi à requérir l’assistance de Ged l’Archimage contre ce péril nouveau qui réalisait les très anciennes prophéties de Terremer, qui menaçait de faire basculer les forces de la vie dans le chaos noir de la mort.
L’Ultime rivage, troisième volet de la trilogie de Terremer, est le récit de l’ultime combat d’un monde condamné à l’abîme.
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Il parlait en souriant, comme s’il avait partagé cette douceur de vivre intemporelle dans la lumière de l’été ; mais son visage était lugubre, et dans ses yeux se lisait une tristesse non apaisée. Arren s’en aperçut, et fit honnêtement face.

« J’ai trahi… » dit-il, puis il s’interrompit. « J’ai trahi votre confiance. »

— « Comment cela, Arren ? »

— « Là-bas… à Obehol. Alors que pour une fois vous aviez besoin de moi. Vous étiez blessé, et aviez besoin de mon aide. Je n’ai rien fait. Le bateau a dérivé, et je l’ai laissé dériver. Vous aviez mal et je n’ai rien tenté pour vous. J’ai vu une terre… j’ai vu une terre et je n’ai même pas essayé de faire virer le bateau… »

— « Calme-toi, mon garçon », dit le mage avec une telle fermeté qu’Arren obéit. Et aussitôt après : « Dis-moi à quoi tu pensais à ce moment-là. »

— « A rien, seigneur… à rien ! Je pensais qu’il était inutile de faire quoi que ce soit. Je pensais que votre pouvoir magique avait disparu – non, qu’il n’avait jamais existé. Que vous m’aviez dupé. » La sueur perla sur le visage d’Arren et il lui fallut forcer la voix, mais il continua. « J’avais peur de vous. J’avais peur de la mort. J’en avais tellement peur que je ne voulais pas vous regarder, parce que vous étiez peut-être mourant. Je ne pouvais penser à rien, sinon qu’il y avait… qu’il y avait un moyen pour moi de ne pas mourir, si je pouvais le trouver. Mais, tout ce temps, la vie s’écoulait, comme s’il y avait eu une immense blessure d’où le sang s’échappait – comme vous-même en portiez une. Mais celle-là était dans chaque chose. Et je n’ai rien fait, rien, sauf de me dérober à l’horreur de la mort. »

Il s’interrompit, car dire la vérité à voix haute était insupportable. Ce n’était pas la honte qui l’empêchait, mais la peur, la même peur. Il savait maintenant pourquoi cette vie tranquille, dans la mer et le soleil, sur les radeaux, ressemblait pour lui à une après-vie ou à un rêve, aussi irréelle. C’était parce qu’il savait dans son cœur que la réalité était vide : sans vie, ni chaleur, ni couleur, ni son – sans signification. Il n’y avait ni hauteurs ni profondeurs. Tout ce jeu charmant de formes, de lumière et de couleur sur la mer et dans les yeux des hommes n’était rien de plus que cela : un jeu d’illusions sur le vide creux.

Les illusions passaient et il ne restait que l’informe et le froid. Rien d’autre.

Épervier le regardait, et Arren avait baissé les yeux pour éviter ce regard. Mais voici que subitement s’élevait en lui une petite voix, celle du courage, ou peut-être de l’ironie. Elle était arrogante, impitoyable, et disait ; Couard ! Couard ! Rejetteras-tu cela aussi ?

Aussi releva-t-il les yeux, par un immense effort de volonté, et affronta-t-il le regard de son compagnon.

Épervier étendit la main et prit la sienne dans une rude étreinte, si bien que tous deux ils se touchaient par les yeux et la chair.

— « Lebannen », dit-il. Il n’avait jamais prononcé le nom véritable d’Arren, et Arren ne le lui avait jamais dit. « Lebannen, cela est. Et tu es. Il n’y a pas de sécurité. Et pas de fin. Le mot doit être entendu dans le silence. Il faut les ténèbres pour voir les étoiles. On danse toujours au-dessus du vide, au-dessus des terribles abysses. »

Arren crispa ses mains et pencha le front jusqu’à ce qu’il s’appuie sur les mains d’Épervier. « Je vous ai trahi », dit-il. « Je vous trahirai encore. Je n’ai pas suffisamment de force. »

— « Tu as assez de force. » La voix d’Épervier paraissait tendre, mais elle recelait la même dureté que la voix railleuse montée des profondeurs de la honte d’Arren. « Ce que tu aimes, tu continueras à l’aimer. Ce que tu entreprends, tu l’accompliras. On peut se fier à toi. Il n’est pas étonnant que tu n’aies point encore appris cela. Dix-sept ans sont peu de défense contre le désespoir… Mais songes-y, Lebannen. Refuser la mort, c’est refuser la vie. »

— « Mais je cherchais la mort ! » Arren leva la tête et fixa Épervier. « Comme Sopli… »

— « Sopli ne cherchait pas la mort. Il cherchait une fin à sa peur de la mort. »

— « Mais il existe un chemin. Le chemin qu’il cherchait. Sopli. Et Hare ; et les autres. Le chemin pour revenir à la vie, à la vie sans mort. Vous – vous plus que tout autre – devez connaître ce chemin… »

Le mage retenait toujours fermement la main d’Arren.

— « Je ne le connais pas, dit Épervier, Oui, je sais ce qu’ils croient chercher, Mais je sais aussi que c’est un mensonge. Écoute-moi, Arren. Tu mourras. Tu ne vivras pas toujours ; ni toi, ni personne, ni aucune chose. Rien n’est immortel. Mais il n’y a qu’à nous qu’il est donné de savoir que nous devons mourir. Et c’est un don précieux : c’est la chance d’être soi-même. Car nous ne possédons que ce que nous savons que nous devons perdre, ce que nous acceptons de perdre… Être soi c’est notre tourment, notre gloire et notre humanité ; et cela ne dure pas. Le "soi" change, il s’efface comme une vague sur la mer. Voudrais-tu que la mer devienne immobile, que les marées s’arrêtent pour sauver une vague, pour te sauver ? Renoncerais-tu à l’habileté de tes mains, à la passion de ton cœur, à la lumière du lever et du coucher du soleil, pour acheter ton salut – la sécurité permanente ? C’est cela qu’ils cherchent à Wathort, à Lorbanerie et ailleurs. Car tel est le message que ceux qui savent entendre ont entendu : en niant la vie, il est possible de nier la mort et de vivre pour toujours. Et moi, je n’entends pas ce message, Arren, parce que je ne veux pas l’entendre. Je ne me laisserai pas guider par le désespoir. Je suis sourd, je suis aveugle. Tu es mon guide. Toi, dans ton innocence et ton courage, dans ta déraison et ta loyauté, tu es mon guide – l’enfant que j’envoie devant moi dans les ténèbres. C’est ta peur, ta douleur que je suis. Tu as pensé que j’étais rude avec toi ; à quel point je l’étais, tu ne l’as jamais su. Car je me sers de ton amour comme d’une bougie que l’on brûle, qu’on laisse se consumer pour éclairer son chemin. Et nous devons continuer ; il le faut. Il nous faut aller jusqu’au bout ; arriver à l’endroit où la mer se tarit et la joie s’écoule, l’endroit où t’entraîne ta terreur mortelle. »

— « Où est cet endroit, seigneur ? »

— « Je ne sais pas. »

— « Je ne puis vous y conduire. Mais je vous accompagnerai. »

Le regard que le mage posa sur lui était sombre, insondable.

— « Mais si je devais à nouveau faillir, et vous trahir… »

— « Je te ferai confiance, fils de Morred. »

Ils se turent tous deux.

Au-dessus d’eux les hautes idoles gravées se balançaient très légèrement contre le ciel bleu du sud, corps de dauphin, ailes de mouettes repliées, visages humains aux yeux fixes de coquillages.

Épervier se leva, avec raideur, car il était encore loin d’être remis de sa blessure. « Je suis fatigué de rester assis », dit-il, « je vais devenir gras à force d’oisiveté. » Il se mit à arpenter le radeau sur toute la longueur, et Arren se joignit à lui. Ils échangèrent quelques mots en marchant ; Arren raconta à Épervier comment il passait ses journées, qui étaient ses amis parmi le peuple des radeaux. L’agitation d’Épervier était plus grande que sa force, qui fut bientôt épuisée. Il s’arrêta près d’une jeune fille qui tissait le nilgu sur un métier derrière la Maison des Puissantes, et lui demanda d’aller chercher le chef, puis regagna son abri. C’est là que le chef du peuple des radeaux vint le voir et le salua avec courtoisie ; et Épervier lui rendit son salut ; et tous trois s’assirent sur les tapis en peaux de phoque tacheté, à l’intérieur de l’abri.

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