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Angélique et le Nouveau Monde Part 1

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Angélique et le Nouveau Monde Part 1
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Elle regarda encore deux fois dans la même direction et, chaque fois, ensuite, elle revenait à la contemplation de la plaine obscure où les lacs continuaient d'étinceler comme de longues flaques d'or parsemées d'îles brunes.

Enfin, la troisième fois, elle ne se détourna plus.

C'était un arbre devenu homme, une colonne de chair vivante parmi les troncs de bois, mais de la même sombre et impassible couleur.

Il y avait là un Indien debout, qui la regardait, si intimement mêlé à la pénombre de la forêt et si parfaitement immobile que rien ne semblait le distinguer, dans son essence, des arbres qui l'entouraient. Il était dressé parmi eux comme parmi ses semblables. Il vivait de la même vie végétale, aux pulsations cachées, né de l'humus, prisonnier de ses racines et, comme eux, témoin secret et muet, plein d'orgueil, des temps et des saisons. Un arbre aux yeux vivants. Deux fentes d'agate dans une écorce lisse.

La lueur soufrée, qui filtrait les branches, descendait le long de ses épaules, de ses bras et de ses hanches et accusait sa musculature puissante.

Un collier de dents d'ours, blanches et luisantes, soulignait la base de son cou très long, mais cependant très large et fortement musclé, et des deux côtés duquel se gonflaient des pendants d'oreilles, en forme de boules écarlates. La face était courte et ronde, avec des méplats puissants, nez, pommettes, orbites largement modelées au-dessus d'une bouche longue et farouche.

Les oreilles écartées, grandes et pointues vers le sommet, ne semblaient pas tout à fait appartenir à cette tête taillée dans la masse, mais y avoir été rajoutées, avec leurs pendeloques comme ornements.

Partant du milieu du front, une énorme touffe de cheveux allait en s'épaississant jusqu'au sommet du crâne rasé, où là elle s'épanouissait en gerbe mêlée à des plumes d'aigles, à des queues de mouffettes noires et blanches.

Il était coiffé comme un Huron.

MAIS CE N'ÉTAIT PAS UN HURON ! C'était une certitude glacée qui la faisait examiner l'Indien, proche pourtant d'elle de six pas, avec l'attention que l'on porte à un animal dangereux. Mais, en même temps il y avait au fond d'elle quelque chose qui se refusait à l'accepter comme une réalité humaine car il ne bougeait pas. Il avait l'immobilité du rocher. Et même ses yeux brillants perdaient de leur vie, à force d'être fixes et sans mouvement.

Elle fut tout à coup persuadée qu'il n'existait pas, qu'elle avait la berlue. Alors elle sentit son odeur dans le vent, l'odeur fauve de l'Indien, oint de graisse d'ours rance, imprégnée de tabac et de sang, et cachant peut-être dans les plis de son brayet de peau des scalps mal sèches.

Cette odeur-là était bien réelle, la fit bondir sur ses pieds, dans un réflexe d'horreur. L'Indien ne bougeait toujours pas. Angélique se mit à reculer doucement. Bientôt, elle ne le vit plus car le crépuscule tombait et l'ombre sur la terre était dense. Alors, se retournant, elle courut vers le fort, avec la terreur de sentir une flèche se planter entre ses épaules.

Étonnée d'être en vie, elle se retrouva sans mal devant le poste, parmi le mouvement bruyant du campement indien. Elle fut sur le point de crier « Alerte aux Iroquois »... mais se retint. Elle n'était plus très sûre de ce qu'elle avait aperçu là-haut... Pourtant ce n'était pas un Huron... Les Hurons vivent depuis trop longtemps à l'ombre des Français, suivant leurs traces, participant à leurs guerres, campant aux abords de leurs villes, mangeant leurs restes, priant leur Dieu.. Ce sont des chacals, toujours en bandes. Ils ne rôdent pas ainsi, seuls et farouches dans les bois, comme les loups.

Elle les voyait là, dansant, secouant leurs grelots, leurs panaches, leurs médailles et, au passage, des mains sales essayaient de caresser son manteau. Elle franchit l'entrée, traversa la cour et très vite elle put fermer sur elle la porte de la petite habitation.

Toute cette course, cette rencontre, ces allées et venues dans un silence peuplé d'ombres, traversé de vent et de bruits indistincts, avaient eu l'incohérence d'un cauchemar. Angélique se sentait dans l'état d'esprit de l'être qui rêve, conscient de vivre certains actes, mais ayant oublié qui il est et ce qu'il recherche. Elle se rappelait qu'elle avait couru à droite, à gauche dans le crépuscule, comme fuyant d'insupportables menaces, elle avait cru trouver la paix en cueillant la menthe sauvage, elle avait regardé vers un arbre et elle avait vu que ce n'était pas un arbre mais un Indien et, en regardant l'Indien, elle avait vu que ce n'était pas un être humain mais l'image de la haine, et maintenant elle ne savait vraiment plus si elle avait vu tout cela. Le feu mourait dans l'âtre de la salle d'entrée. Il n'y avait personne. L'impression d'irréalité se prolongeait et, pendant un instant, Angélique ne se rappela plus au juste ce qu'elle avait espéré trouver ici. Un bruit obsédant, qui s'amplifiait, puis retombait, se renouvelant sans cesse, la rappela à elle. Elle tressaillit. Elle n'arrivait pas à saisir la signification de ce bruit qui troublait le silence pesant, à intervalles réguliers. Enfin, elle comprit. C'était simplement Maître Jonas ronflant dans la chambre voisine. Angélique respira et se moqua d'elle-même. Ses amis s'étaient mis au lit, profitant du rustique confort si bien gagné après des semaines de caravane. Tout le monde dormait à poings fermés, y compris Honorine, sans doute. Sur la table, des écuelles empilées après avoir été lavées trahissaient le souci des ménagères protestantes de laisser la maison en ordre avant de prendre du repos. Le baquet qui avait servi aux ablutions séchait dans un coin. On avait soigneusement épongé les flaques d'eau à terre et les débris de repas sur la table de gros bois.

Une chandelle, plantée dans un bougeoir, attendait avec, à côté, un briquet à tige d'amadou. La jeune femme battit le briquet et, le bougeoir en main, gagna la porte sur la gauche. La chambre d'où elle était sortie quelques heures auparavant était vide aussi. Mais quelqu'un, discrètement, peut-être Elvire, avait enlevé ses vêtements de voyage et ses bottes, pour les nettoyer, et avait relevé les courtines du lit grossier et rabattu le coin du drap de lin comme pour un apprêt à une nuit reposante. Angélique dédia un remerciement amical à la gentille jeune femme et alla s'agenouiller devant l'âtre pour ranimer le feu. Machinalement ses doigts déliés, habiles à toutes les besognes, cassaient les branchettes, rassemblaient les bûches, évitaient les longues épines des genévriers avant d'en jeter une bourrée sur les flammes pour les rendre odorantes. Le feu en s'élançant eut des craquements vivants.

Angélique songeait à celui qu'elle avait aperçu entre les arbres, près de la source... Aux Français qui étaient venus du Nord, du froid Saint-Laurent, pour les guetter, les abattre peut-être... À ses deux fils et à leur énigmatique jeunesse. Elle songeait à Honorine... N'y aurait-il pas toujours quelque chose d'insurmontable entre sa fille et elle et qu'elles ne pourraient franchir ? Elle pensait aussi à son mari et aspirait tour à tour à ce qu'il vînt la rejoindre et à ce qu'il la laissât seule.

L'angoisse continuait à l'oppresser. Elle ne savait pas exactement pourquoi. Elle tendit ses mains à la flamme.

La flamme jaillit et crépita. Angélique se raccrochait à des choses connues et qu'elle pouvait encore domestiquer : le feu, la menthe sauvage...

Le loquet d'une porte sauta et, en apercevant sur le seuil de la chambre la haute stature de Joffrey de Peyrac, elle songea, envahie d'une joie et d'une faim qui faisaient courir plus vite son sang dans ses veines : « Il est revenu... Il ne me laissera pas... Il sait que j'ai besoin de lui... Il a besoin de moi... Heureusement que nos corps s'entendent... »

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