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Justine Ou Les Malheurs De La Vertu

Электронная книга - «Justine Ou Les Malheurs De La Vertu». Краткое содержание книги:

Rejetant la douce nature rousseauiste, Sade d?voile le mal qui est en nous et dans la vie. La vertueuse Justine fait la confidence de ses malheurs et demeure jusque dans les plus scabreux d?tails l'incarnation de la vertu. Apologie du crime, de la libert? des corps comme des esprits, de la cruaut? 'extr?me sensibilit? des organes connue seulement des ?tres d?licats', l'oeuvre du marquis de Sade ?tonne ou scandalise. C'est aussi une oeuvre d'une po?sie d?lirante et pleine d'humour noir.
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Les plaisirs isolés, démontrés aussi délicieux que les autres, et beaucoup plus assurément, il devient donc tout simple, alors, que cette jouissance, prise indépendamment de l'objet qui nous sert, soit non seulement très éloignée de ce qui peut lui plaire, mais même se trouve contraire à ses plaisirs: je vais plus loin, elle peut devenir une douleur imposée, une vexation, un supplice, sans qu'il y ait rien d'extraordinaire, sans qu'il en résulte autre chose qu'un accroissement de plaisir bien plus sûr pour le despote qui tourmente ou qui vexe. Essayons de le démontrer.

L'émotion de la volupté n'est autre sur notre âme qu'une espèce de vibration produite, au moyen des secousses que l'imagination enflammée par le souvenir d'un objet lubrique fait éprouver à nos sens, ou au moyen de la présence de cet objet, ou mieux encore par l'irritation que ressent cet objet dans le genre qui nous émeut le plus fortement. Ainsi notre volupté, ce chatouillement inexprimable qui nous égare, qui nous transporte au plus haut point de bonheur où puisse arriver l'homme, ne s'allumera jamais que par deux causes: ou qu'en apercevant réellement ou fictivement dans l'objet qui nous sert l'espèce de beauté qui nous flatte le plus, ou qu'en voyant éprouver à cet objet la plus forte sensation possible. Or, il n'est aucune sorte de sensation qui soit plus vive que celle de la douleur; ses impressions sont sûres, elles ne trompent point comme celles du plaisir, perpétuellement jouées par les femmes et presque jamais ressenties par elles; que d'amour-propre d'ailleurs, que de jeunesse, de force, de santé ne faut-il pas pour être sûr de produire dans une femme cette douteuse et peu satisfaisante impression du plaisir! Celle de la douleur, au contraire, n'exige pas la moindre chose: plus un homme a de défauts, plus il est vieux, moins il est aimable, mieux il réussira. A l'égard du but, il sera bien plus sûrement atteint, puisque nous établissons qu'on ne le touche, je veux dire qu'on n'irrite jamais mieux ses sens, que lorsqu'on a produit dans l'objet qui nous sert la plus grande impression possible, n'importe par quelle voie. Celui qui fera donc naître dans une femme l'impression la plus tumultueuse, celui qui bouleversera le mieux toute l'organisation de cette femme, aura décidément réussi à se procurer la plus grande dose de volupté possible, parce que le choc résultatif des impressions des autres sur nous, devant être en raison de l'impression produite, sera nécessairement plus actif, si cette impression des autres a été pénible, que si elle n'a été que douce ou moelleuse; et d'après cela, le voluptueux égoïste qui est persuadé que ses plaisirs ne seront vifs qu'autant qu'ils seront entiers, imposera donc, quand il en sera le maître, la plus forte dose possible de douleur à l'objet qui lui sert, bien certain que ce qu'il retirera de volupté ne sera qu'en raison de la plus vive impression qu'il aura produite.

– Ces systèmes sont épouvantables, mon père, dis-je à Clément, ils conduisent à des goûts cruels, à des goûts horribles.

– Et qu'importe? répondit le barbare; encore une fois, sommes-nous les maîtres de nos goûts? Ne devons-nous pas céder à l'empire de ceux que nous avons reçus de la nature, comme la tête orgueilleuse du chêne plie sous l'orage qui le ballotte? Si la nature était offensée de ces goûts, elle ne nous les inspirerait pas; il est impossible que nous puissions recevoir d'elle un sentiment fait pour l'outrager, et, dans cette extrême certitude, nous pouvons nous livrer à nos passions, de quelque genre, de quelque violence qu'elles puissent être, bien certains que tous les inconvénients qu'entraîne leur choc ne sont que des desseins de la nature dont nous sommes les organes involontaires. Et que nous font les suites de ces passions? Lorsque l'on veut se délecter par une action quelconque, il ne s'agit nullement des suites.

– Je ne vous parle pas des suites, interrompis-je brusquement, il est question de la chose même; assurément si vous êtes le plus fort, et que par d'atroces principes de cruauté vous n'aimiez à jouir que par la douleur, dans la vue d'augmenter vos sensations, vous arriverez insensiblement à les produire sur l'objet qui vous sert, au degré de violence capable de lui ravir le jour.

– Soit; c'est-à-dire que par des goûts donnés par la nature, j'aurai servi les desseins de la nature qui, n'opérant ses créations que par des destructions, ne m'inspire jamais l'idée de celle-ci que quand elle a besoin des autres; c'est-à-dire que d'une portion de matière oblongue j'en aurai formé trois ou quatre mille rondes ou carrées. Oh! Thérèse, sont-ce là des crimes? Peut-on nommer ainsi ce qui sert la nature? L'homme a-t-il le pouvoir de commettre des crimes? Et lorsque, préférant son bonheur à celui des autres, il renverse ou détruit tout ce qu'il trouve dans son passage, a-t-il fait autre chose que servir la nature dont les premières et les plus sûres inspirations lui dictent de se rendre heureux, n'importe aux dépens de qui? Le système de l'amour du prochain est une chimère que nous devons au christianisme et non pas à la nature; le sectateur du Nazaréen, tourmenté, malheureux et par conséquent dans l'état de faiblesse qui devait faire crier à la tolérance, à l'humanité, dut nécessairement établir ce rapport fabuleux d'un être à un autre; il préservait sa vie en le faisant réussir. Mais le philosophe n'admet pas ces rapports gigantesques; ne voyant, ne considérant que lui seul dans l'univers, c'est à lui seul qu'il rapporte tout. S'il ménage ou caresse un instant les autres, ce n'est jamais que relativement au profit qu'il croit en tirer. N'a-t-il plus besoin d'eux, prédomine-t-il par sa force? il abjure alors à jamais tous ces beaux systèmes d'humanité et de bienfaisance auxquels il ne se soumettait que par politique; il ne craint plus de rendre tout à lui, d'y ramener tout ce qui l'entoure, et quelque chose que puisse coûter ses jouissances aux autres, il les assouvit sans examen comme sans remords.

– Mais l'homme dont vous parlez est un monstre!

– L'homme dont je parle est celui de la nature.

– C'est une bête féroce!

– Eh bien, le tigre, le léopard dont cet homme est, si tu veux, l'image, n'est-il pas comme lui créé par la nature et créé pour remplir les intentions de la nature? Le loup qui dévore l'agneau accomplit les vues de cette mère commune, comme le malfaiteur qui détruit l'objet de sa vengeance ou de sa lubricité.

– Oh! vous aurez beau dire, mon père, je n'admettrai jamais cette lubricité destructive.

– Parce que tu crains d'en devenir l'objet: voilà l'égoïsme; changeons de rôle et tu la concevras; interroge l'agneau, il n'entendra pas non plus que le loup puisse le dévorer; demande au loup à quoi sert l'agneau: «A me nourrir», répondra-t-il. Des loups qui mangent des agneaux, des agneaux dévorés par les loups, le fort qui sacrifie le faible, le faible la victime du fort, voilà la nature, voilà ses vues, voilà ses plans; une action et une réaction perpétuelles, une foule de vices et de vertus, un parfait équilibre, en un mot, résultant de l'égalité du bien et du mal sur la terre; équilibre essentiel au maintien des astres, à la végétation, et sans lequel tout serait à l'instant détruit. Ô Thérèse, elle serait bien étonnée, cette nature, si elle pouvait un instant raisonner avec nous, et que nous lui disions que ces crimes qui la servent, que ces forfaits qu'elle exige et qu'elle nous inspire, sont punis par des lois qu'on nous assure être l'image des siennes. Imbécile, nous répondrait-elle, dors, bois, mange et commets sans peur de tels crimes quand bon te semblera: toutes ces prétendues infamies me plaisent, et je les veux, puisque je te les inspire. Il t'appartient bien de régler ce qui m'irrite, ou ce qui me délecte! Apprends que tu n'as rien dans toi qui ne m'appartienne, rien que je n'y aie placé par des raisons qu'il ne te convient pas de connaître; que la plus abominable de tes actions n'est, comme la plus vertueuse d'un autre, qu'une des manières de me servir. Ne te contiens donc point, nargue tes lois, tes conventions sociales et tes dieux; n'écoute que moi seule, et crois que s'il existe un crime à mes regards, c'est l'opposition que tu mettrais à ce que je t'inspire par ta résistance ou par tes sophismes.

– Oh! juste ciel, m'écriai-je, vous me faites frémir. S'il n'y avait pas des crimes contre la nature, d'où nous viendrait donc cette répugnance invincible que nous éprouvons pour de certains délits?

– Cette répugnance n'est pas dictée par la nature, répondit vivement ce scélérat; elle n'a sa source que dans le défaut d'habitude; n'en est-il pas de même pour de certains mets? Quoique excellents, n'y répugnons-nous pas seulement par défaut d'habitude? oserait-on dire d'après cela que ces mets ne sont pas bons? Tâchons de nous vaincre, et nous conviendrons bientôt de leur saveur; nous répugnons aux médicaments, quoiqu'ils nous soient pourtant salutaires; accoutumons-nous de même au mal, nous n'y trouverons bientôt plus que des charmes; cette répugnance momentanée est bien plutôt une adresse, une coquetterie de la nature, qu'un avertissement que la chose l'outrage: elle nous prépare ainsi les plaisirs du triomphe; elle en augmente ceux de l'action même: il y a mieux, Thérèse, il y a mieux; c'est que, plus l'action nous semble épouvantable, plus elle contrarie nos usages et nos mœurs, plus elle brise de freins, plus elle choque toutes nos conventions sociales, plus elle blesse ce que nous croyons être les lois de la nature, et plus, au contraire, elle est utile à cette même nature. Ce n'est jamais que par les crimes qu'elle rentre dans les droits que la vertu lui ravit sans cesse. Si le crime est léger, en différant moins de la vertu, il établira plus lentement l'équilibre indispensable à la nature; mais plus il est capital, plus il égalise les poids, plus il balance l'empire de la vertu, qui détruirait tout sans cela. Qu'il cesse donc de s'effrayer, celui qui médite un forfait, ou celui qui vient de le commettre: plus son crime aura d'étendue, mieux il aura servi la nature.

Ces épouvantables systèmes ramenèrent bientôt mes idées aux sentiments d'Omphale sur la manière dont nous sortirions de cette affreuse maison. Ce fut donc dès lors que j'adoptai les projets que vous me verrez exécuter dans la suite. Néanmoins, pour achever de m'éclaircir, je ne pus m'empêcher de faire encore quelques questions au Père Clément.

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