Justine Ou Les Malheurs De La Vertu
- Автор: de Sade Marquis Alphonse Francois
- Язык: французский
- Жанр: Романы для взрослых
Электронная книга - «Justine Ou Les Malheurs De La Vertu». Краткое содержание книги:
Dès qu'une nouvelle fille est arrivée dans ce cloaque impur, dès qu'elle y est à jamais soustraite à l'univers, on en réforme aussitôt une, et voilà, chère fille, voilà le complément de nos douleurs; le plus cruel de nos maux est d'ignorer ce qui nous arrive, dans ces terribles et inquiétantes réformes. Il est absolument impossible de dire ce qu'on devient en quittant ces lieux. Nous avons autant de preuves que notre solitude nous permet d'en acquérir, que les filles réformées par les moines ne reparaissent jamais; eux-mêmes nous en préviennent, ils ne nous cachent pas que cette retraite est notre tombeau; mais nous assassinent-ils? Juste ciel! le meurtre, le plus exécrable des crimes, serait-il donc pour eux, comme pour ce célèbre maréchal de Retz [4], une sorte de jouissance dont la cruauté, exaltant leur perfide imagination, pût plonger leurs sens dans une ivresse plus vive? Accoutumés à ne jouir que par la douleur, à ne se délecter que par des tourments et par des supplices, serait-il possible qu'ils s'égarassent au point de croire qu'en redoublant, qu'en améliorant la première cause du délire, on dût inévitablement le rendre plus parfait, et qu'alors, sans principes, comme sans foi, sans mœurs, comme sans vertus, les coquins, abusant des malheurs où leurs premiers forfaits nous plongèrent, se satisfissent par des seconds qui nous arrachassent la vie? Je ne sais… Si on les interroge sur cela, ils balbutient, tantôt répondent négativement, et tantôt à l'affirmative; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'aucune de celles qui sont sorties, quelques promesses qu'elles nous aient faites de porter des plaintes contre ces gens-ci et de travailler à notre élargissement, aucune, dis-je, ne nous a jamais tenu parole… Encore une fois, apaisent-ils nos plaintes, ou nous mettent-ils hors d'état d'en faire? Lorsque nous demandons à celles qui arrivent des nouvelles de celles qui nous ont quittées, elles n'en savent jamais. Que deviennent donc ces malheureuses? Voilà ce qui nous tourmente, Thérèse, voilà la fatale incertitude qui fait le malheur de nos jours. Il y a dix-huit ans que je suis dans cette maison, voilà plus de deux cents filles que j'en vois sortir… Où sont-elles? Pourquoi toutes ayant juré de nous servir, aucune n'a-t-elle tenu parole?
Rien au surplus ne légitime notre retraite; l'âge, le changement des traits, rien n'y fait; le caprice est leur seule règle. Ils réformeront aujourd'hui celle qu'ils ont le plus caressée hier; et ils garderont dix ans celles dont ils sont le plus rassasiés; telle est l'histoire de la doyenne de cette salle; il y a douze ans qu'elle est dans la maison, on l'y fête encore, et j'ai vu, pour la conserver, réformer des enfants de quinze ans dont la beauté eût rendu les Grâces jalouses. Celle qui partit, il y a huit jours, n'avait pas seize ans: belle comme Vénus même, il n'y avait qu'un an qu'ils en jouissaient, mais elle devint grosse, et je te l'ai dit, Thérèse, c'est un grand tort dans cette maison. Le mois passé, ils en réformèrent une de dix-sept ans. Il y a un an, une de vingt, grosse de huit mois; et dernièrement une à l'instant où elle sentait les premières douleurs de l'enfantement. Ne t'imagine pas que la conduite y fasse quelque chose: j'en ai vu qui volaient au-devant de leurs désirs, et qui partaient au bout de six mois; d'autres, maussades et fantasques, qu'ils gardaient un grand nombre d'années. Il est donc inutile de prescrire à nos arrivantes un genre quelconque de conduite; la fantaisie de ces monstres brise tous les freins et devient l'unique loi de leurs actions.
Lorsque l'on doit être réformée, on en est prévenue le matin, jamais plus tôt, le régent de jour paraît à neuf heures comme à l'ordinaire, et il dit, je le suppose: «Omphale, le couvent vous réforme, je viendrai vous prendre ce soir.» Puis il continue sa besogne. Mais à l'examen vous ne vous offrez plus à lui, ensuite il sort; la réformée embrasse ses compagnes, elle leur promet mille et mille fois de les servir, de porter des plaintes, d'ébruiter ce qui se passe; l'heure sonne, le moine paraît, la fille part, et l'on n'entend plus parler d'elle. Cependant le souper a lieu comme à l'ordinaire, les seules remarques que nous ayons faites ces jours-là, c'est que les moines arrivent rarement aux derniers épisodes du plaisir, on dirait qu'ils se ménagent, cependant ils boivent beaucoup plus, quelquefois même jusqu'à l'ivresse; ils nous renvoient de bien meilleure heure, il ne reste aucune femme à coucher, et les filles de garde se retirent au sérail.
– Bon, bon, dis-je à ma compagne, si personne ne vous a servies, c'est que vous n'avez eu affaire qu'à des créatures faibles, intimidées, ou à des enfants qui n'ont rien osé pour vous. Je ne crains point qu'on nous tue, au moins je ne le crois pas; il est impossible que des êtres raisonnables puissent porter le crime à ce point… Je sais bien que… Après ce que j'ai vu, peut-être ne devrais-je pas justifier les hommes comme je le fais, mais il est impossible, ma chère, qu'ils puissent exécuter des horreurs dont l'idée même n'est pas concevable. Oh! chère compagne, poursuivis-je avec chaleur, veux-tu la faire avec moi, cette promesse à laquelle je jure de ne pas manquer? Le veux-tu?
– Oui.
– Eh bien! je te jure sur tout ce que j'ai de plus sacré, sur le Dieu qui m'anime et que j'adore uniquement, je te proteste ou de mourir à la peine, ou de détruire ces infamies; m'en promets-tu autant?
– En doutes-tu? me répondit Omphale, mais sois certaine de l'inutilité de ces promesses; de plus irritées que toi, de plus fermes, de mieux étayées, de parfaites amies, en un mot, qui auraient donné leur sang pour nous, ont manqué aux mêmes serments; permets donc, chère Thérèse, permets à ma cruelle expérience de regarder les nôtres comme vains, et de n'y pas compter davantage.
– Et les moines, dis-je à ma compagne, varient-ils aussi, en vient-il souvent de nouveaux?
– Non, me répondit-elle, il y a dix ans qu'Antonin est ici; dix-huit que Clément y demeure; Jérôme y est depuis trente ans, et Sévérino depuis vingt-cinq. Ce supérieur, né en Italie, est proche parent du pape, avec lequel il est fort bien, ce n'est que depuis lui que les prétendus miracles de la Vierge assurent la réputation du couvent et empêchent les médisants d'observer de trop près ce qui se passe ici; mais la maison était montée comme tu la vois, quand il y arriva; il y a plus de cent ans qu'elle subsiste sur le même pied et que tous les supérieurs qui y sont venus y ont conservé un ordre si avantageux pour leurs plaisirs. Sévérino, l'homme le plus libertin de son siècle, ne s'y est fait placer que pour mener une vie analogue à ses goûts. Son intention est de maintenir les privilèges secrets de cette abbaye aussi longtemps qu'il le pourra. Nous sommes du diocèse d'Auxerre, mais que l'évêque soit instruit ou non, jamais nous ne le voyons paraître, jamais il ne met les pieds au couvent. En général, il vient très peu de monde ici, excepté vers le temps de la fête, qui est celle de la Notre-Dame d'août; il ne paraît pas, à ce que nous disent les moines, dix personnes par an dans cette maison; cependant il est vraisemblable que, lorsque quelques étrangers s'y présentent, le supérieur a soin de les bien recevoir; il en impose par des apparences de religion et d'austérité, on s'en retourne content, on fait l'éloge du monastère, et l'impunité de ces scélérats s'établit ainsi sur la bonne foi du peuple et sur la crédulité des dévots.
Omphale finissait à peine son instruction, que neuf heures sonnèrent; la doyenne nous appela bien vite, le régent de jour parut en effet. C'était Antonin, nous nous rangeâmes en haie suivant l'usage. Il jeta un léger coup d'œil sur l'ensemble, nous compta, puis s'assit; alors nous allâmes l'une après l'autre relever nos jupes devant lui, d'un côté jusqu'au-dessus du nombril, de l'autre jusqu'au milieu des reins. Antonin reçut cet hommage avec l'indifférence de la satiété, il ne s'en émut pas; puis, en me regardant, il me demanda comment je me trouvais de l'aventure! Ne me voyant répondre que par des larmes:
– Elle s'y fera, dit-il en riant il n'y a pas maison en France où l'on forme mieux les filles que dans celle-ci.
Il prit la liste des coupables des mains de la doyenne, puis s'adressant encore à moi, il me fit frémir; chaque geste, chaque mouvement qui paraissait devoir me soumettre à ces libertins, était pour moi comme l'arrêt de la mort. Antonin m'ordonne de m'asseoir sur le bord d'un lit, et dans cette attitude, il dit à la doyenne de venir découvrir ma gorge et relever mes jupes jusqu'au bas de mon sein; lui-même place mes jambes dans le plus grand écartement possible, il s'assoit en face de cette perspective, une de mes compagnes vient se poser sur moi dans la même attitude, en sorte que c'est l'autel de la génération qui s'offre à Antonin au lieu de mon visage, et que s'il jouit, il aura ces attraits à hauteur de sa bouche. Une troisième fille, à genoux devant lui, vient l'exciter de la main, et une quatrième, entièrement nue, lui montre avec les doigts sur mon corps, où il doit frapper. Insensiblement cette fille-ci m'excite moi-même, et ce qu'elle me fait, Antonin, de chacune de ses mains, le fait également à droite et à gauche à deux autres filles. On n'imagine pas les mauvais propos, les discours obscènes par lesquels ce débauché s'excite; il est enfin dans l'état qu'il désire, on le conduit à moi. Mais tout le suit, tout cherche à l'enflammer pendant qu'il va jouir, découvrant bien à nu toutes ses parties postérieures. Omphale, qui s'en empare, n'omet rien pour les irriter: frottements, baisers, pollutions, elle emploie tout; Antonio en feu se précipite sur moi…
[4] Voyez l'Histoire de Bretagne, par dom Lobineau.