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Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio

Электронная книга - «Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Frédéric Dard, le romancier français le plus lu de la seconde moitié du XXe siècle, demeure un créateur mal connu de ses contemporains. La faute en incombe sans nul doute à San-Antonio, son double littéraire au succès phénoménal.
Suivre les premiers succès d'un très jeune écrivain lyonnais encouragé par Simenon, puis, à Paris, le nouveau départ de Frédéric comme dramaturge aux côtés de Robert Hossein, sa collaboration comme scénariste avec les cinéastes Gérard Oury, Edouard Molinaro ou Yves Allégret.
Enfin revenir sur la naissance hasardeuse du commissaire San-Antonio en 1949 et la consécration de ce personnage de fiction devenu en quelque sorte auteur de la saga trépidante que l'on sait.
A travers ce portrait en action, on partagera les émois, les coups durs et les temps forts d'une vie d'homme épris d'absolu, dans un monde qu'il juge avec tendresse mais sans concession avec ce tempérament hors du commun qui fait sans conteste de Frédéric Dard l'homme de lettres le plus libre de notre époque.
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De Caro est originaire de Naples et, à trente-trois ans, il porte beau, avec ses cheveux prématurément blanchis et sa moustache à la Clark Gable. Il a été comptable avant de se lancer dans la diffusion de livres à l’enseigne du « Carrousel ». C’est un redoutable homme d’affaires, plutôt atypique dans le milieu de l’édition — qu’il ne fréquente pas. La littérature ne le passionne guère, aussi ne perd-il pas de temps à lire les manuscrits de ses auteurs. Il les flaire et, jusque-là, son instinct ne l’a pas trompé. Le seul premier accroc à la prometteuse trajectoire du Fleuve Noir est le récent départ de Jean Bruce pour les Presses de la Cité. La poule aux œufs d’or s’est enfuie. N’est-ce pas la raison pour laquelle de Caro s’intéresse d’aussi près à Frédéric ? Si ce dernier, à ce moment précis, s’empresse d’obéir à la proposition de son éditeur, c’est pour une raison qui ne s’avoue pas publiquement mais dont il s’ouvre dans une lettre à sa sœur datée du 28 mai 1953.

« Tu le sais sans doute, j’ai acheté ma maison et j’ai tout mis dans la balance, y compris mes boutons de culotte, si bien que nous nous retrouvons chez nous mais ratissés car j’ai pris des à-valoir un peu partout. »

En 1954 vont donc paraître cinq San-Antonio : Passez-moi la Joconde en janvier, Sérénade pour une souris défunte en avril, Rue des Macchabées en juillet, Bas les pattes en septembre et Deuil express en novembre. D’un titre à l’autre, le tirage augmente progressivement, passant de dix mille à vingt mille, puis à trente mille exemplaires. La présentation des volumes évolue sensiblement.

Depuis le tout premier San-Antonio, c’est un illustrateur d’origine bordelaise, Michel Gourdon, qui a été chargé des couvertures. Sur les conseils d’Armand de Caro, il s’est contenté d’orner le fond noir de la maquette d’une pin-up à la pose lascive, de façon un peu trompeuse. Au quatrième titre, la pin-up s’est retrouvée flanquée d’une ambulance, puis, sur la couverture de Descendez-le à la prochaine, est apparu un poing brandissant un revolver. Peu à peu, la pin-up accrocheuse, sans bien sûr disparaître, laisse la place dans l’astucieuse mise en scène graphique de Gourdon à d’autres images symbolisant l’action.

La physionomie du commissaire San-Antonio émerge progressivement sur les plats de couverture, timidement d’abord — avec Bas les pattes —, puis de façon affirmée. Le visage que Gourdon lui a choisi est latin, volontaire, plutôt combatif. C’est dire qu’il correspond assez au stéréotype du héros de roman d’action… Mais Frédéric n’aimera guère se sentir dépossédé ainsi de son personnage. Comme Agatha Christie, qui avait obtenu de ne jamais voir figurer Hercule Poirot sur les jaquettes de ses livres, il aimerait laisser chacun des lecteurs imaginer son San-Antonio.

Glissons-nous sous les couvertures. Depuis sa première apparition lyonnaise, en 1949, le personnage de San-Antonio a subi de très chaotiques, voire contradictoires, métamorphoses. Lors de sa mission inaugurale, il officiait comme « commissaire aux services secrets », un titre joyeusement et inconsidérément inventé par l’auteur de ses jours alors comptés. Ce séducteur de trente-huit ans évoluait à l’aise dans l’univers de la pègre d’après-guerre. Mais, dès son arrivée au Fleuve Noir, il remonte le temps et il s’oppose à de dangereux espions nazis avec une hargne et une cruauté peu commîmes. Le bel Antoine paraît alors totalement libre de ses mouvements et de ses décisions. Il en ira ainsi jusqu’à l’issue de sa deuxième aventure destinée à la collection « Spécial-Police », Les souris ont la peau tendre, qui a pour cadre une Belgique « repérée » lors de sa visite à Grancher à la fin de la guerre.

L’entrée en scène du Vieux, le « boss » auquel le turbulent flic aura désormais des comptes à rendre, s’est faite dans Mes hommages à la donzelle, marquant ainsi la fin de la période « Cheyney ». L’inspiration de Frédéric va devoir se couler à présent dans le moule de la sérialisation. Cependant, sa fantaisie naturelle le retient de faire de son héros l’égal de ceux de Jean Bruce ou de l’agent secret Coplan, imaginé par un duo de romanciers belges signant du pseudonyme de Paul Kenny, l’autre série sur laquelle Armand de Caro compte à présent beaucoup.

Les deux grands ressorts des San-Antonio sont encore la germanophobie tenace de leur auteur et le sadisme — souvent exercé à l’encontre d’espionnes redoutables — qui libère le héros du stress de l’action. Le premier s’estompera progressivement. Le second ne fera que s’affirmer d’une manière de plus en plus personnalisée.

De fréquentes allusions au Grand-Guignol et à ses procédés parsèment les romans des années 1953–1954. Mais aussi, comme c’était déjà le cas dans Réglez-lui son compte, ce flic de la Mirandole dont le discours oscille de l’argot de Belleville — c’est lui qui le dit — au langage le plus châtié, mène la vie dure aux idées reçues et à ceux qui les colportent. Seuls ont grâce à ses yeux le Vieux, à qui il voue une sorte de respect filial à peine teinté de moquerie badine, et, bien sûr, sa douce Félicie de mère. Cette dernière, telle la Bonne-Maman de Jango, le Tueur en pantoufles, assure la bonne tenue du coquet pavillon de banlieue — situé d’abord à Neuilly, puis, de manière définitive, à Saint-Cloud où l’intrépide commissaire, entre deux bagarres, trouve repos et tendresse.

L’ombre de la grand-mère de Frédéric plane évidemment sur cette Vestale idéale, au visage et à l’âme lisses, mais qui symbolise également la force tranquille de l’âge vénérable. Félicie aura même à défendre l’arme au poing la tanière de son fils bien-aimé. C’est dire qu’elle incarne de façon absolue la morale familière à laquelle, en dépit de toutes ses exactions, se raccroche ce peu commun policier. Conscient d’être affligé par son créateur d’une nature incompatible avec ses variées aspirations de narrateur, San-Antonio se lâche soudain, au détour de Passez-moi la Joconde :

« Ma vraie vocation, c’était d’aligner des trucs de douze pieds au lieu de flanquer mon pied dans le soubassement de mes contemporains. J’aurais fait rimer des mots qui ne riment pas à grand-chose et qu’on aurait publiés dans des revues hermétiques comme des boîtes de sardines, j’aurais eu mon triomphe, j’aurais appris à m’examiner le nombril dans mon armoire à glace, j’aurais calcé des baronnes. Les vieilles dames m’auraient appelé “maître” et les jeunes gens “vieux con”, bref, j’aurais été quelqu’un. »

Voilà peut-être la réponse à la question que se pose l’écrivain Frédéric Dard à l’heure où il se trouve embarqué à son corps défendant dans une aventure commerciale encore très incertaine.

L’ennui, c’est qu’à ce moment de sa carrière, le destin ne semble plus vouloir lui laisser le choix des armes. Au lendemain de la création de son adaptation du Bel-Ami de Maupassant, le 20 janvier 1954 au Théâtre de la Renaissance, Jean-Jacques Gautier, le grand prêtre de la critique théâtre parisienne, souligne perfidement dans Le Figaro : « Je n’ai pas dit une pièce, car la pièce n’existe pas. Le personnage ? Il paraît si falot. L’intrigue ? On la cherche. Tout au plus l’auteur a-t-il découpé dans le roman une succession de tableautins. Il n’a même pas inventé un dialogue. »

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