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Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio

Электронная книга - «Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Frédéric Dard, le romancier français le plus lu de la seconde moitié du XXe siècle, demeure un créateur mal connu de ses contemporains. La faute en incombe sans nul doute à San-Antonio, son double littéraire au succès phénoménal.
Suivre les premiers succès d'un très jeune écrivain lyonnais encouragé par Simenon, puis, à Paris, le nouveau départ de Frédéric comme dramaturge aux côtés de Robert Hossein, sa collaboration comme scénariste avec les cinéastes Gérard Oury, Edouard Molinaro ou Yves Allégret.
Enfin revenir sur la naissance hasardeuse du commissaire San-Antonio en 1949 et la consécration de ce personnage de fiction devenu en quelque sorte auteur de la saga trépidante que l'on sait.
A travers ce portrait en action, on partagera les émois, les coups durs et les temps forts d'une vie d'homme épris d'absolu, dans un monde qu'il juge avec tendresse mais sans concession avec ce tempérament hors du commun qui fait sans conteste de Frédéric Dard l'homme de lettres le plus libre de notre époque.
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Son ambition est ailleurs. Même si, paradoxalement, ses velléités purement littéraires se sont un peu étiolées, son rêve ne s’éteint pas tout à fait et Le tueur en pantoufles en témoigne à sa manière. Hélas, le sort va s’acharner. Jean Birgé a confié le manuscrit du roman à une obscure « Société d’édition et de papeterie Opéra » qui fait imprimer le livre. Mais celui-ci ne sera jamais diffusé par les Messageries Hachette, pour des raisons inconnues. Le public sera pour toujours privé de cette œuvre attachante et demeurée — en raison peut-être de son fiasco éditorial — sans suite sur le plan stylistique.

Sur ces entrefaites, Frédéric accepte la proposition de Marcel Grancher d’écrire avec lui une pièce humoristique. Tartempion est créé le 23 février 1952 à Lyon, au Théâtre Fontaine. Mais cette collaboration est peu de chose au regard d’un autre projet plus personnel, infiniment plus important à ses yeux, d’ailleurs subordonné à des spéculations plus audacieuses. Sentant s’atténuer peu à peu l’écho du succès de La Neige, source de revenus non négligeables mais, plus encore, ouverture sur un univers qui l’attire tout particulièrement, Frédéric envisage depuis quelque temps de s’intéresser à l’œuvre d’un écrivain dont il se sent proche depuis longtemps déjà, le fascinant Francis Carco. Adolescent, il a été secrètement charmé par le monde interlope et raffiné de l’auteur de Rue Pigalle et de Jésus-la-Caille. Il aime la poésie envoûtante du parolier du Doux caboulot et décide un beau jour d’aller rendre visite à cet éminent juré du prix Goncourt pour lui dire son admiration et lui proposer, tout à trac, d’adapter à la scène le roman de Carco le plus scandaleux : Jésus-la-Caille.

Au 18 du quai de Béthune, il est cordialement reçu par le petit homme replet au visage rond et coloré, à la lippe gourmande ornée d’un éternel cigare. Au terme de cette première rencontre, Carco se dit enchanté du projet de Frédéric et lui suggère de se mettre au travail. Quelques semaines plus tard, Frédéric retourne quai de Béthune et Carco, sanglé dans une robe de chambre à brandebourgs, se saisit du manuscrit en disant : « Mon cher ami, vous devez être dans vos petits souliers, aussi vais-je lire votre texte sans tarder. » Assis à son bureau, fumant cigarette sur cigarette, le grand écrivain parcourt la pièce puis annonce au postulant dévasté par le trac : « Bravo, petit, c’est du bon travail ! »

La production de Jésus est en route. Frédéric songe alors à proposer le rôle principal, celui d’un gigolo tragique évoluant dans le décor montmartrois cher à Carco, à Robert Hossein, dont il admira naguère la présence et le charme voyou dans La Neige. Hossein, qui effectue alors son service militaire, refuse la proposition mais se dit prêt à jouer dans une pièce originale signée Frédéric Dard. Finalement, c’est le jeune premier Philippe Lemaire qui accepte le rôle-titre et s’en tire plutôt bien. La pièce est d’abord montée aux Célestins de Lyon — un lieu chargé de souvenirs pour Frédéric — en novembre 1952, avant d’être jouée à Paris sur la scène du Théâtre Gramont à partir du 4 mars de l’année suivante.

Entre Carco et celui qui le considère comme un maître, le courant passe. Le Pigalle de Carco n’est pas précisément celui des romans noirs « à la française », il est stylisé, son argot est plus tendre, plus ambigu aussi peut-être — le personnage efféminé de Jésus en témoigne — et c’est pour cette raison que Frédéric s’est entiché de ce monde littéraire à l’époque où il découvrait également Céline. Il vient de s’y ressourcer avec bonheur et « sa » pièce remporte un succès mérité.

L’écrivain lui envoie quelque temps plus tard un exemplaire de l’édition originale de Jésus-la-Caille avec cette dédicace : « À Frédéric Dard, qui m’a redonné ma chance. »

C’est précisément en compagnie de Francis Carco qu’il se rend, le 19 mars 1952, dans les salons de l’hôtel Claridge où l’éditeur Sven Nielsen donne un cocktail en l’honneur du « retour » en Europe de Simenon. Le Tout-Paris se presse autour de l’exilé volontaire et Carco, prenant familièrement le bras du romancier belge, lui lance de sa voix gouailleuse :

— Je ne te présente pas notre adaptateur commun…

Simenon décoche un regard furieux à Frédéric.

— Je n’ai pas d’adaptateur !

Le choc est terrible pour celui qui ne comprend pas. Flanqué de son ami Jean Gorini, témoin de la scène, Frédéric s’éloigne, les larmes aux yeux. Il passe une nuit terrible, mais décide de ne pas en rester là. Le lendemain, il retourne au Claridge et, par chance, croise Simenon dans le hall de l’hôtel. Un Simenon souriant et qui paraît avoir tout oublié du pénible incident de la veille. Il entraîne Frédéric dans son puissant sillage jusqu’à la suite qu’il occupe. Là, sous le regard éperdu de son jeune confrère, il ôte ses vêtements trempés de sueur et prie sa secrétaire de le bouchonner, tout en grommelant : « Allons, mon petit Dard, qu’est-ce qui ne va pas ? Oui, c’est vrai, Rouleau et vous m’avez pris un peu à la légère, mais on ne va pas en faire un drame… »

Pour Simenon qui, nu comme un ver, se jette sur Frédéric et l’étreint fraternellement, l’incident est clos. Mais ce baiser de Judas laissera une blessure à l’âme de celui qui sait désormais à quoi s’en tenir sur l’objet de son admiration soudain fracassée.

Des Mureaux, le 6 mai, il répond à son confrère lyonnais Dupuy, un auteur de l’écurie Jacquier qui aimerait prendre du galon :

« Dès le reçu de votre lettre, j’ai passé un petit mot à mes amis du Fleuve Noir pour les relancer. Je m’y montre le moins possible car ils me tarabustent pour que je leur écrive des San-Antonio ; or je n’ai pas le temps. Je tiens à conserver ma collaboration avec les Jacquier que j’aime beaucoup et le reste de mon temps est accaparé par le théâtre qui m’absorbe de plus en plus. Vous devriez, malgré que ce ne soit guère littéraire, faire du sur commande. C’est très rentable, l’espionnage entre autres. Le secret ? Une intrigue aux perpétuels rebondissements. Des meurtres, de la cuisse, un style “coup de poing” sans longueurs ni descriptions. C’est un tour de main à prendre. Lorsqu’on l’a chopé, il ne reste plus qu’à pisser de la copie. Merci de ce que vous me dites de Jésus. Nous fêtons la semaine prochaine la 75e et il marche bien. Lyon nous a porté bonheur. Il va être créé en Scandinavie à la rentrée ; j’ai vendu les droits la semaine passée. »

La désinvolture affichée du romancier « dur à cuire », pour reprendre l’expression américaine désignant les auteurs de romans noirs, ne doit pas nous faire prendre Frédéric pour le mercenaire blasé qu’il paraît être. Ayant subi les caprices et la morgue de l’illustre devancier qu’il avait ingénument pris pour un grand frère, ne peut-il s’accorder, face à l’inconnu qui le sollicite, la pose du cynique nonchalant qu’il n’est évidemment pas ?

Notre auteur reste acharné à débusquer une réussite qui tarde un peu à venir et dont il sait de moins en moins d’où elle viendra. Il publie au Fleuve Noir son troisième San-Antonio en trois ans, Mes hommages à la donzelle, tout en multipliant les pseudonymes sur la couverture bariolée de « La Loupe ». Faisant feu de tout bois, il suggère à Jacquier de rééditer Réglez-lui son compte ! en deux volumes — Réglez-lui son compte et Une tonne de cadavres —, remplaçant curieusement son nom de plume d’origine par Kill Him, le prétendu titre original annoncé en 1949. Il faut bien vivre ! Et, pour ce faire, il se lance à l’assaut d’un nouveau versant du récit populaire : l’épouvante.

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